Le numérique et l'irrationnel

Dans l'impossible débat sur la désespérante problématique d'une union des forces de gauche en vue de l'élection présidentielle de 2022, aucun politologue ni aucun sociologue ne semblent devoir prendre en compte la grande pliure de notre civilisation, un virage à angle droit qui vient d'être révélé et conforté par la pandémie...

...et cette nouvelle ère qui est déjà commencée, si elle charrie évidemment nombre d'inconnues, n'en comporte pas moins un maximum de résidus des époques passées, non assimilés : une litanie de mémoires fragmentées et le plus souvent falsifiées.

N'ayant aucune compétence scientifique, je ne me risquerai pas à dessiner le futur paysage numérique du monde qui est en train de muter, mais je m'arrêterai sur la place majeure que l'irrationnel viendra occuper dans l'évolution de la société...

Lorsque j'ai étudié la genèse de la Commune de Paris, une découverte m'avait ébloui : elle était le résultat d'un transfert d'irrationnels. En effet, le Second Empire bâti sur le rêve napoléonien de gloire militaire et de grandeur s'étant abîmé dans le caniveau de Sedan, la population parisienne lui avait substitué un rêve d'autonomie pacifique par le truchement paradoxal d'une armée civile, la Garde nationale.

C'est ainsi que les 72 journées de la Commune, les 72 Immortelles *, auraient pu être nommées "les 72 irrationnelles". 

Cette alchimie politique a échappé aux observateurs et aux commentateurs, sauf à Bakounine qui en avait senti la virulence révolutionnaire ainsi qu'à Karl Marx qui l'avait qualifiée de Sphinx. Mais l'utopie reste insaisissable, immortelle.

Aujourd'hui où tous les beaux esprits s'aiguisent dans la rationalité des analyses et des gloses savantes, l'irrationnel reste aux abonnés absents. Comme si cela ne pouvait concerner que les charlatans, les débiles ou les fous furieux...

Ainsi notre monde, qui repose essentiellement sur des faux semblants, se présente avec la cohérence d'une ruche productive et asservie, dont le sens commun admet l'évidence d'une nécessaire injustice et d'une inéluctable limitation des libertés.

Exemple : notre république n'est qu'une pseudo-république puisqu'elle est l'apanage de la domination d'une petite minorité de possédants alors qu'elle devrait être "la chose publique", celle de tout un chacun.

Or l'histoire nous enseigne que l'on ne peut changer l'ordre des choses** qu'en faisant confiance à l'irrationnel collectif.

La Covid sera-t-elle le catalyseur de cette vague de fond ?

* L'immortelle est la fleur qui symbolise la République

** l'expression est de Saint-Just

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