«Le petit chacal», sévèrement épinglé par Henri Guillemin

Il y a 250 ans naissait à Ajaccio un homme qui allait laisser de sanglantes traces en Europe, dont l'épopée a donné naissance à un mythe qui fit des ravages au XIXe siècle et qui perdure encore aujourd'hui : il s'appelle Bonaparte et se prénomme Napoléon.

Avec un livre, intitulé "Napoléon tel quel" publié en 1969 aux éditions Trévise* et quinze conférences, l'admirable iconoclaste Henri Guillemin aura-t-il réussi à tordre le cou à une légende aussi absurde que délétère ?

Il n'est qu'à voir les têtes de chapitres pour s'en rendre compte : "un militaire abusif", "les sphinx avec moi", "brumaire", "le caïd respectueux", "l'annexion de l'église", "le prénom suffira", "la grande parade", "la chanson de geste", "la débâcle", "le récidiviste", etc...

En réalité, derrière la face auguste nimbée du soleil d'Austerlitz, il y a celle d'un chef avide d'un gang politique, celle d'un fondé de pouvoir des hommes d'argent, celle d'un aventurier qui laissa finalement son pays exsangue, occupé et amputé.

Patriote ? Il faut savoir que le jeune "Napoleone" hait la France. Car pour ce Corse, les Français ce sont des occupants qui ont succédé aux Génois depuis que Louis XV leur a acheté "l'île de beauté" en 1768.

Pourtant on enseigne depuis plus de deux siècles à tous les enfants de France que cet "homme providentiel" a été pauvre, modeste et travailleur à l'école de Brienne, qu'il a été brave au pont d'Arcole et digne au sacre ! On se garde bien de mettre l'accent sur les zones d'ombre et les parties faibles de son parcours : il a fallu la lucidité et l'insolence salutaires d'Henri Guillemin pour les révéler....

D'abord le coup d'Etat du 19 Brumaire : "ce fut la faction des militaires jointe à celle des voleurs qui renversa la République" que commente l'un des "associés" de Bonaparte, l'économiste Roederer : "Je ne doutais pas du succès de Bonaparte, car je lui voyais le plus grand des auxiliaires : l'argent."

D'ailleurs tout en prêtant serment de faire respecter l'égalité des droits et la liberté, Bonaparte savait se servir lui-même afin d'amasser un magot. D'abord le magot égyptien puis le fruit des rapines de ses conquêtes qui va lui permettre d'acheter des dévouements à toute épreuve au moyen de rentes versées à ses généraux**...Il se félicitait en 1811 d'avoir dans ses caves des Tuileries 300 millions d'or !

Napoléon est donc un caïd avide d'argent. Il est aussi et surtout un homme de sang, un boucher qui a couvert l'Europe de cadavres : notamment 23 000 à Austerlitz, 50 000 à Eylau, 55 000 à Wagram...

La "grande armée" au service du despote a été le catalyseur du poison absorbé bon gré mal gré par toutes les nations européennes et qui a induit l'esprit nationaliste, le terreau de la haine.

Son "génie d'administrateur civil" ? Il n'a fait que codifier les desiderata des moeurs bourgeoises en confirmant le statut de classe dominante aux privilégiés et aux nantis.

Chair à canon + chair à travail > chair dominante bourgeoise + noblesse d'Empire.

Napoléon a créé en France la structure d'un Etat policier détruisant l'esprit libéral du XVIIIe siècle, faisant du pays de la grande Révolution la dépouille d'une démocratie formelle, vidée de son contenu.

Il a récupéré le nationalisme racorni, tricolore et cocardier pour accréditer l'idée qu'il était l'héritier de Valmy, de Fleurus et de Jemmapes.

Il a enfin inventé la propagande politique et le culte de l'homme providentiel : "Napoléon mort, les jeunes gens sortirent des écoles avec le front serein, le visage frais et vermeil, et le blasphème à la bouche" (Musset)

Malheureusement, il continue à enflammer les imaginations, à pourrir notre vie démocratique. Il mérite bien le surnom de "petit chacal"que lui a donné Henri Guillemin...

Merci au grand épurateur mémoriel d'avoir dessillé nos yeux !

* réédité par Utovie

** il a même créé un ruban rouge pour récompenser la servilité des citoyens !

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