Espérer contre toute espérance

Cette incantation biblique, utilisée par Lucien Febvre dans sa 29e leçon au Collège de France, le jour même (15 mars 1944) de l'adoption en son assemblée plénière, par le CNR, du programme de la Libération, est d'une incroyable et brûlante actualité...

...car elle exprime bien la vraie vertu français, celle de la transgression qui peut induire l'explosion. Et notre grand historien, qui venait rendre hommage à Jules Michelet, nous montre "qu'il y eut toujours, aux époques de crise, reconstitution d'une unité, d'une union entre le peuple et la petite bourgeoisie, propre à éveiller pour toute la France de grandioses perspectives de libération..." Et, il ajoutait :

"Je voudrais dégager jusqu'au bout cette sorte de loi de notre ancienne histoire, telle qu'elle se dégage des faits. Et s'il fallait une contrepartie, s'il fallait à la preuve une contre-épreuve, je n'aurais qu'à prononcer une date : 1871. Mars 1871 : la Commune. Le soulèvement devant l'ennemi. Paris trahi ! Les masses qui s'énervent, qui crient trahison et le gouvernement qui les prive de tout moyen normal, légal, d'exprimer leurs sentiments, le gouvernement qui, faites-y attention, ressuscite spontanément, immédiatement, Versailles contre Paris. La bourgeoisie, qui rompit avec le peuple, le divorce qui ressuscita le vieux divorce de Paris et de la France, loi de notre ancienne histoire qui vaut jusqu'à la fin de cette ancienne histoire, qui vaut jusqu'à la mort du peuple, jusqu'aux transformations récentes de la bourgeoisie."

Cette analyse de Lucien Febvre, exprimée à la barbe de l'Occupant nazi, devrait nous interpeller aujourd'hui, même si le contexte historique n'est heureusement plus du tout le même.

Car la République autoritaire qui nous est imposée par l'autocratie technocratique élyséenne, fait de plus en plus référence à l'esprit versaillais borné et absolutiste, refusant toute négociation et tout accommodement dans la nécessaire obligation d'une recherche de l'équilibre social, toute démocratie digne de ce nom devant fonctionner sur l'accord d'une large majorité sinon d'un consensus.

Ainsi les Gilets jaunes continueront-ils chaque samedi à fouler le bitume des grandes villes ; ainsi les opposants à l'inique réforme des retraites poursuivront-ils leurs grèves ou leurs manifestations tant que le projet ne sera pas retiré ; ainsi, etc...

Jadis JP Sartre, perché sur un tonneau devant l'île Seguin, disait qu'il ne fallait pas "désespérer Billancourt"...

Aujourd'hui Apollinaire nous rappelle que "l'espérance est violente".

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