Les professionnels de la profession

Cette boutade ironique de Jean-Luc Godard n'est pas seulement la réaction d'un jeune bourgeois nanti face aux tâcherons du cinéma, mais elle est aussi dans son affirmation d'une posture artistique, le prolongement de la célèbre formule d'André Malraux : "Le cinéma est un art ; et par ailleurs, c'est aussi une industrie."

A la différence des jeunes gens de la "nouvelle vague" qui sont presque tous venus au cinéma grâce aux deniers d'un héritage ou à la dot d'une épouse de famille fortunée, j'ai eu (difficilement) accès à cette profession par le biais du film militant qu'inspirait à l'époque* le grand cinéaste documentariste Joris Ivens. 

Je fus donc de tous les tournages à la sauvette qui essayèrent de fixer sur la pellicule les grèves, les manifs, les défilés anticolonialistes et même le déchargement à Marseille des cercueils des militaires tués dans la sale guerre d'Indochine**...

Ayant ensuite, après les vingt-sept mois de ma jeunesse volés par la guerre d'Algérie, passé le concours de l'IDHEC pour accéder enfin à la technicité cinématographique, je n'ai pas compris pourquoi les jeunes bourgeois des "Cahiers du Cinéma" s'acharnaient à stigmatiser et à disqualifier les grands réalisateurs qui avaient réussi à faire en sorte que le cinéma français puisse résister aux accords "Blum-Byrnes" qui livraient le marché au cinéma américain !

C'est pourquoi j'en ai voulu à tous ces godelureaux et en particulier à leur animateur François Truffaut, de se tromper de cible au nom de critères et de considérants esthétiques alors qu'il s'agissait en réalité d'une mainmise coloniale sur le cinéma français...

Aujourd'hui où les "professionnels de la profession" vont se réunir salle Pleyel pour la 45e cérémonie des César, les choses ont beaucoup changé et la "profession" a évolué vers un boboïsme de gauche modérée, sensible à la foire aux vanités et aux honneurs, mais qui reste néanmoins fidèle aux fondamentaux convenus du 7e Art. Cette profession est particulièrement attachée à la qualité des prestations techniques des divers métiers du cinéma, ce qui expliquerait entre autres les 12 nominations dont le film "J'accuse" a été l'objet...

Car ce groupement de techniciens et d'artistes, perméable certes à tous les conformismes de la société, est un artisanat de l'image et du son.

Il est plus proche des canuts lyonnais que des techniciens de l'industrie automobile.

Il est jaloux de son autonomie et il a parfois une haleine libertaire.

Jean A.Chérasse

Nb/ notez que l'affaire Polanski (sur laquelle j'aurais beaucoup à dire), reste totalement en dehors de mon propos ; quant à son film "J'accuse", ayant moi-même réalisé en 1974 "Dreyfus ou l'intolérable vérité", j'en ai critiqué le dévoiement historique dans de précédents billets tout en appréciant la qualité de sa réalisation technique.

* dans l'immédiate après-guerre

** "Vivent les dockers" (de Robert Ménegoz)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.