Le "Robespierre" de Marcel Gauchet, une clé pour un risorgimento de la gauche ?

En ces temps de grande confusion alimentée par toutes les gloses sur la signification historique du mouvement des "gilets jaunes", un petit livre de 274 pages, écrit par un philosophe-historien penchant plutôt à droite, vient faire souffler un vent de printemps sur le champ de bataille hivernal où gisent les décombres de la gauche...

...et ce n'est pas anodin que l'auteur de "la révolution des droits de l'homme" et de "la révolution des pouvoirs" se soit engagé dans la relecture et l'examen attentif des milliers de pages qui nous restent de cet "homme qui nous divise le plus", Maximilien Robespierre.*

Tout d'abord, je me permets de saluer l'exemplarité historienne de ce travail honnête et scrupuleux qui apporte un regard neuf sur la personnalité de l'incorruptible, héros incontestable des Droits de l'homme et du citoyen mais gagné peu à peu par le mysticisme de la vertu dont il voulait faire le socle d'un oxymore idéologique, une religion laïque pour carrosser la République.

Car Robespierre reste toujours une énigme avec des admirateurs inconditionnels et de farouches détracteurs. Il incarne pour les uns 1789 ce grand souffle de la liberté conquise ainsi que les droits du peuple à la Constituante, et pour les autres un tyran sanguinaire, responsable de la dérive terroriste de la Convention en 1793 et 1794, pourvoyeur de la "machine à raccourcir" du docteur Guillotin...

Prenant le problème à bras le corps, Marcel Gauchet a interrogé les archives pour savoir s'il y avait rupture ou continuité entre ces deux faces de la figure de proue de la Révolution française : il a ainsi ouvert le grand chantier du combat de l'émancipation et de sa traduction politique, une lutte permanente qui a traversé les XIXe et XXe siècles et qui continue aujourd'hui à paralyser une république restant désespérément bourgeoise et parfois versaillaise puisqu'elle ne craint plus la virulence d'une opposition politique et morale.

Ainsi, depuis le 9 Thermidor, "tout le parcours de la République reste hanté par cette propension à une radicalité théorique butant sur sa traduction pratique. Là réside l'empreinte ineffaçable laissée par le moment révolutionnaire. Elle se concentre dans la trace active de cet échec à fonder un régime de la liberté en raison et en droit, échec inintelligible pour ses acteurs, étant donné l'évidence impérative des principes justifiant l'entreprise, et, dès lors, destiné à se répéter. L'héritage de cette tentative inaboutie se présentera comme un dilemme entre la poursuite de son ambition et la récusation de ses prémisses. La tension restera permanente, dans son sillage, entre les deux manières de terminer la Révolution...

...le partage inexpiable entre un idéalisme aveugle à ses conditions de réalisation et un réalisme insensible à l'idée qu'il se devrait de servir. Cet affrontement répétitif qui a rythmé notre histoire paraît dépassé car il semble avoir trouvé les moyens sinon de sa résolution, du moins de son apaisement. Mais il se pourrait qu'il soit en train de se recomposer à l'intérieur du cadre qui a permis sa relative pacification. La tâche de le surmonter, conclut Marcel Gauchet, est toujours ouverte !"

Entre ascension et chute, le parcours de l'incorruptible avait été examiné en 1871 par les Communeux dont la majorité s'était prononcée pour la création d'un Comité de salut public, un parangon de dictature populaire qui n'avait servi à rien sinon à diviser les Fédérés.

Par contre la minorité communeuse restant fidèle à l'esprit de la révolution communaliste, avait proposé une gestion libertaire du bien public et des communs, c'est à dire une gouvernance du peuple par le peuple et pour le peuple. Une véritable démocratie participative et fraternelle c'est à dire une république sociale qui devrait être l'objectif coordonnant  prioritairement toutes les gauches.

Il faut croire que cette initiative citoyenne présentait un terrifiant danger pour le pouvoir bourgeois puisqu'il n'a pas hésité à massacrer une partie de la population parisienne du 21 au 28 Mai 1871 lors d'une semaine où les eaux de la Seine ont coulé rouge.

* publié aux éditions Gallimard 21€

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