"L'assiette au beurre"

Les "honnêtes gens" et les "bonnes âmes" semblent étonnés voire révulsés en apprenant le prononcé du verdict concernant le procès des époux Fillon, comme s'il ne s'agissait que d'un sévère règlement de compte entre la corporation judiciaire et un ancien Premier Ministre, qui l'aurait narguée et bafouée...

...alors que c'est la juste sanction d'un grave délit commis par un élu de la nation, d'un intolérable manquement à la règle de probité que devrait rigoureusement respecter tout mandataire de la représentation populaire et à fortiori, tout "homme d'Etat" !

Détourner des fonds publics à son profit n'est-il pas aussi odieux que d'aller cambrioler son prochain qui est hospitalisé, alors que ce hold-up  officiel s'effectue au grand jour et pendant une longue période, en toute "légalité" républicaine ?

Ce talon d'Achille de la démocratie est l'une des tares du système représentatif qui accompagne l'histoire de la République française depuis son origine : la corruption.

Ce tropisme de vénalité a frappé bon nombre de représentants du peuple, et non des moindres puisque leur liste commence par Danton...

Afin d'éviter le piège de la corruption et des risques de forfaiture qui ont marqué le Directoire, le Consulat, l'Empire puis le règne de Louis-Philippe, les élus de la IIe République avaient mis en place un dispositif de contrôle bureaucratique médiocre mais relativement fiable qui fut repris en 1871 par les Communeux, qui inventèrent "le mandat impératif", c'est à dire la remise en cause permanente de la délégation de pouvoir donnée à un élu qui serait révocable à tout moment...

Née sur les décombres sanglants de la Commune, la IIIe République plongea immédiatement dans la concussion et les petits arrangements financiers, d'abord avec "la République des ducs" mais surtout avec l'avènement des notables de la République radicale, qui installa le parlementarisme dans notre pays.

Ce parlementarisme est en réalité un subterfuge de la vie démocratique car il porte en lui tous les germes de la corruption.

Et c'est pour stigmatiser le pourrissement de ce régime éclaboussé par de multiples scandales, que Samuel Schwartz (auquel succédera Joncières) créera le 16 mai 1901, le célèbre magazine satirique "l'assiette au beurre" visant "le prêtre, le juge, le flic" avec un extraordinaire florilège de dessins et de caricatures, oeuvres d'artistes dont la jeunesse avait été marquée par le grand vent libertaire de la Commune : Hermann-Paul, Grandjouan, Jossot, mais aussi Forain, Willette, Caran d'Ache et Steiler, etc

Ces plumes et ces pinceaux anarchistes ont exprimé le dégoût de la politique bourgeoise. Un haut-le-coeur qui est le témoignage d'"Une insurrection froide" contre l'incivisme des politiciens affidés des classes dominantes...

N'en sommes-nous pas encore là puisque l'abstention vient de gagner les 2/3 de la population ?

Nb/ Le "Canard enchaîné" a été créé le 10 septembre 1915 dans le sillage de "L'assiette au beurre" par Jeanne et Maurice Maréchal ; il porte en sous-titre :"la liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas" : une devise qui pourrait inspirer Mediapart !

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