Affaire Finkielkraut : pourquoi faire du sionisme une ethnie ?

Pour le gouvernement, le président de la République, le parquet de Paris et pour la plus grande partie de la presse quotidienne, cela semble ne faire aucun doute : une invective anti-sioniste a la même valeur qu'une invective anti-sémite. Ces arrangements avec la réalité sont révélateurs d'une conception profondément anti-démocratique de l'exercice du pouvoir.

Les faits sont simples. Alain Finkielkraut, philosophe plus connu pour ses prises de position caricaturalement réactionnaires et son obsession pour l'Islam (rappelez-vous, le mouvement #balancetonporc n'est d'après lui qu'un moyen pour « noyer le poisson de l'Islam ») que pour ses travaux de philosophie, décide de faire une promenade dominicale sur le boulevard Montparnasse. Jusqu'ici, rien d'anormal.

Seulement, manque de chance pour notre Socrate national : le week-end dernier les Gilets jaunes étaient de sortie le samedi ET le dimanche. Une vidéo immortalise la rencontre, dans laquelle on peut voir une homme lancer à un Finkielkraut qui se tient à bonne distance : « Sale sioniste de merde ! », puis « Retourne en Israël ! ». Un dernier « Palestine ! » fuse sans que l'on sache qui l'a prononcé.

Immédiatement, le président de la République s'empresse de faire l'amalgame : « Les injures antisémites dont il a fait l’objet sont la négation absolue de ce que nous sommes ». Pour le chef de l'État français, qui n'est pas dépourvu lui non plus d'une certaine prétention philosophique, anti-sionisme et antisémitisme sont deux mots qui désignent un seul et même objet. Cette confusion volontaire a deux avantages : interdire toute critique du sionisme comme mouvement nationaliste conquérant et faire des Gilets jaunes un mouvement à tendance anti-sémite.

Dans la même veine, la réaction de Benjamin Griveaux, porte parole du gouvernement, fait d'une pierre, deux coups : « force est de constater que, à l’intérieur de ces cortèges, de manière minoritaire à nouveau, vous avez des éléments d’extrême gauche ou d’extrême droite qui font preuve d’un antisémitisme crasse ».

Si cette récupération à des fins politiques d'un fait divers est insupportable, c'est en partie parce qu'elle fait des tous les Juifs de France les otages du sionisme et de la politique israélienne de conquête. Les Juifs ne sont ni le sionisme, ni Israël. Ils peuvent choisir de s'y identifier mais cette démarche relève d'un choix et d'une opinion, par définition critiquables en démocratie.

Factuellement, ces invectives – condamnables en ce qu'elles constituent des insultes publiques - visent une des opinions de M. Finkielkraut concernant un sujet précis. De même, il est difficile de nier que les sionistes ne forment ni une race, ni un peuple. Dans un autre tweet qui illustre à lui seul les arrangements avec la réalité dont ce gouvernement a pris l'habitude, Benjamin Griveaux prétend que l'homme a crié "Sale Juif". N'en déplaise au porte parole du gouvernement, cet homme n'a pas crié « Sale Juif » mais bien « Sale sioniste ». Jusqu'à preuve du contraire, Finkielkraut n'est ici pas attaqué dans sa judéité mais dans une opinion.

L'anti-sémitisme, comme toute essentialisation (dont Finkielkraut use et abuse à l'égard des musulmans), est une immondice. Quant à savoir si il existe proportionnellement plus d'anti-sémites chez les Gilets jaunes que dans l'ensemble de la population française, c'est éventuellement à des chercheurs utilisant une démarche scientifique de se pencher sur la question.

Laissons Finkielkraut de coté. Ce qui devrait choquer les pourfendeurs de l'anti-sémitisme, c'est l'instrumentalisation systématique de ce même anti-sémitisme à des fins politiques depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. Quelques jours avant cet incident, la plupart des médias se sont empressés de relayer un chiffre communiqué par le ministère de l'Intérieur : +74 %. C'est l'augmentation du nombre d'actes antisémites par rapport à l'année dernière. Pourtant, comme le rappelle le journaliste indépendant Jérome Latta sur son blog médiapart, le nombre absolu d'actes antisémites de cette année (541), est en dessous de la moyenne des années 2000 à 2018 (574). À titre d'exemple, en 2014 on comptabilisait 851 actes anti-sémites, soit 310 de plus que cette année.

Brandir ce chiffre de +74 % dépouillé de son contexte en plein mouvement des Gilets jaunes relève au mieux d'une incompréhension du fonctionnement de telles statistiques, au pire d'une abjecte tentative de d'associer les Gilets jaunes à l'anti-sémitisme au mépris de toute honnêteté intellectuelle.

Ce qui est finalement savoureux c'est que le chef de l'État et le gouvernement, qui se considèrent comme une élite produisant de la pensée complexe, ne valent en réalité pas mieux qu'un Trump dans le rapport qu'ils entretiennent à la vérité. Que Castaner prétende qu'aucun policier n'a attaqué un manifestant au cours des manifestations, que Belloubet assure que la tentative de perquisition à Médiapart visait à obtenir les enregistrements Crase-Benalla (déjà fournis à la Justice par la rédaction du journal), ou qu'Emmanuel Macron laisse entendre que les Gilets jaunes sont sous l'influence de la Russie, on hésite entre cynisme extrême et mythomanie. Pompier pyromane, ce gouvernement autoproclamé champion de la lutte anti fake-news est en réalité devenu le premier producteur officiel de fake news.

Comme s'en émeut Claude Askolovitch dans une tribune parue dans Slate, Emmanuel Macron ne cache plus ses ambitions de créer une instance étatique chargée de « vérifier » les informations (comprendre : vérifier leur conformité à la vérité présidentielle). Ce Président si prompt à accuser ses opposants du crime de "l'idéologie" paraît tellement aveuglé par la sienne qu'il ne supporte plus la contradiction.

Le procureur du Parquet de Paris est nommé par le chef de l'État, le gouvernement suit les instructions du chef de l'État, l'Assemblée suit les instructions du chef de l'État, la plupart des médias soutiennent le chef de l'État, tandis que le droit de manifester ne cesse d'être restreint. Emmanuel Macron prétend défendre les institutions, mais il en piétine l'essence même : jamais la cinquième République ne s'est autant éloignée de la démocratie.

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