Liban: Soulèvement ou révolution ?

Lubnan: Intifada wala thawra ? Le Liban fait face à un mouvement de contestation populaire inédit dans son histoire récente. Ce moment de communion nationale peut-il déboucher sur une véritable révolution ?

Depuis vendredi, d'énormes manifestations ont provoqué la paralysie des grandes villes libanaises. L'incapacité chronique des gouvernements successifs à répondre aux attentes basiques des citoyens (électricité, eau potable, transports publics) n'est pas nouvelle. Un énième exemple de cette incurie étatique avait été fourni la semaine dernière quand, faute de maintenance, aucun des canadairs stationnés à l'aéroport de Beyrouth n'avait été en mesure d'intervenir pour combattre les incendies dans le Chouf. Goutte d'eau faisant déborder un vase déjà plein à ras-bord, l'annonce d'une taxe WhatsApp n'a fait que précipiter l'inévitable.

Les revendications des manifestants qui bloquent le pays sont claires : à Beyrouth, Tripoli, Saïda, Nabatieh ou ailleurs, on veut se débarrasser de ces hommes politiques incapables et corrompus qui monopolisent le pouvoir depuis la fin de la guerre civile. Nabih Berri, Walid Jumblatt, Samir Geagea, Hassan Nasrullah, Saad al Hariri... Si ces figures représentent officiellement des partis, elles représentent encore davantage des clans – parfois d'origine féodale - dont l'accession au pouvoir garantit à leurs affiliés avantages, prébendes, attributions de marchés publics, protection et impunité.

La constitution libanaise est ainsi faite que les Libanais sont des membres d'une communauté religieuse avant d'être des citoyens au sens politique du terme. De là, les partis politiques qui les représentent ne sont pas tant élus pour défendre des idées que des intérêts communautaires. Le caractère inédit des événements de ces derniers jours est résumé par le slogan : « Kulun Ya3ni kulun » (littéralement : « Tous, ça veut dire tous », qu'on pourrait rapprocher de l'expression « Tous pourris » en français). Scandé dans chaque rassemblement, ce mantra permet à tous les manifestants de se libérer de la conflictualité potentielle renfermée par leur appartenance confessionnelle et de se constituer en communauté politique. Symboliquement, il s'agit d'un acte fort qui pourrait être à l'origine d'un renouvellement du contrat social.

Voir un chrétien, un druze, un sunnite et un chiite reprendre le même slogan dégagiste pourrait ainsi signifier : « Je rejette l'autorité du représentant de ma communauté religieuse à condition que tu fasses de même, et que nous nous soumettions tous deux à l'autorité d'un État qui garantisse notre parfaite égalité politique ». Ce nouveau contrat revient à établir un rapport direct entre l'État et le citoyen, sans passer par la case confession ; c'est la fin du système confessionnel.

Pourtant, si le confessionnalisme constitue probablement un facteur d'épanouissement de la corruption, du clientélisme et de l'incurie des élites dirigeantes libanaises, il n'en est pas l'unique ressort.

Loin d'être un pays pauvre, le Liban se classe 68ème sur 192 en termes de PIB par habitant (19 486 $ en 2017 selon le FMI). Cette information a de quoi surprendre quand on sait qu'à Beyrouth l'eau courante n'est pas potable, que l'électricité est coupée trois heures par jour, que les services sociaux ou les crèches sont quasiment inexistants et qu'il n'existe aucun réseau de transport public digne de ce nom. La réponse est à chercher du coté de la répartition des richesses : d'après le Programme des Nations Unies pour le développement, les revenus des 2 % les plus riches du Liban équivalent à ceux des 60% les moins riches. Le classement international par coefficient de Gini (qui mesure les inégalités de revenu) montre que le Liban, 129ème sur 141, fait partie au même titre que le Brésil ou l'Afrique du Sud du très sélect club des pays les plus inégalitaires au monde.

Ce que les Libanais semblent contester aujourd'hui, c'est la levée d'impôts régressifs pour éponger une dette creusée par des dirigeants incapables. Maintenant qu'un rapport de force favorable a été établi par les manifestants, il faut éviter deux écueils pour que le soulèvement se fasse révolution. D'abord, celui de ne voir dans cette crise qu'un mécontentement politique conjoncturel, ce qui amènerait à remplacer les dirigeants actuels par de nouvelles têtes sans toucher au système confessionnel qui mine toute avancée citoyenne. Ensuite, de ne pas remettre profondément en cause le rapport de force économique. Car sans un minimum d'égalité économique, l'égalité politique ne peut être qu'illusoire.

La crise actuelle est bicéphale : d'un coté le fonctionnement politique imposé par les particularités de la Constitution libanaise, de l'autre les inégalités galopantes qui créent un caste de dominants et une caste de dominés. Mais ces deux faces du problème sont peut-être plus liées qu'on ne le pense. Ces mots, utilisés par Thierry Kochuyt dans la Revue du Tiers-Monde en 2004, pourront peut-être nous en convaincre :

"La solidarité des familles, des confessions et des « patrons » politiques ne combat donc pas la pauvreté de manière structurelle, elle concerne seulement les personnes nécessiteuses qui leur sont proches. En outre, l'aide de ces instances crée une relation de dépendance avec les assistés, ce qui contraint ces derniers à reconnaître la supériorité des bienfaiteurs et à leur rester fidèles. Ainsi, l'inégalité économique ne décompose pas le tissu social mais devient au contraire un des points d'appui susceptibles de préserver et de renforcer les bases du pouvoir des hégémonies traditionnelles".

 

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