"En sortir" - mais de quoi et par où ?

A un moment, il faut bien se décider à prendre le taureau par les cornes : c'est le capitalisme qui détruit la planète ...

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Frédéric Lordon, chercheur au CNRS.

Figures du communisme

Le capitalisme détruit les existences. Il les détruit même deux fois. D’abord d’angoisse et de précarité en remettant la survie matérielle des individus aux mains de deux maîtres fous : le « marché » et l’« emploi ». Ensuite en rendant la planète inhabitable : surchauffée, asphyxiante, et désormais pandémique. Il faut regarder ces faits bien en face et s’astreindre maintenant à un exercice de conséquence. 1/ Le capitalisme met en péril l’espèce humaine. 2/ En 40 ans de néolibéralisme, l’espace social-démocrate où se négociaient des « aménagements » dans le capitalisme a été fermé : ne reste plus que l’alternative de l’aggravation ou du renversement. 3/ Il ne faut pas douter que la minorité qui en tire avantage soit prête à tout pour se maintenir. 4/ Sortir du capitalisme a un nom : communisme.

Mais sortir du capitalisme demeure un impensable tant que le communisme demeure un infigurable. Car le communisme ne peut pas être désirable seulement de ce que le capitalisme devient odieux. Il doit l’être pour lui-même. Or, pour l’être, il doit se donner à voir, à imaginer : bref se donner des figures.

La fatalité historique du communisme est de n’avoir jamais eu lieu et pourtant d’avoir été grevé d’images désastreuses. À la place desquelles il faut mettre enfin des images de ce qu’il pourrait être lui, réellement.

Pages 87 à 91

"En sortir" - mais de quoi et par où ?

A un moment, il faut bien se décider à prendre le taureau par les cornes : c'est le capitalisme qui détruit la planète, ça n'est qu'en détruisant le capitalisme qu'on sauvera la planète.

Si "l'internationale climatique" n'est qu'un internationalisme dilatoire, il faudra envisager de prendre une autre route.

De longue date, nous savions également que le capitalisme détruisait - directement- beaucoup de monde : par le salariat.

L'accumulation des raisons suffisantes commence tout de même à être assez sérieuse.

Auxquelles la crise de la Covid se trouve donner une illustration synthétique d'une vivacité sans pareille, normalement faite pour frapper les esprits.

En tout cas pour leur faire comprendre qu'on ne se tirera pas véritablement de la situation présente par des rustines de politique monétaire, des reports de taxes ou quelque autre procédés ordinaires.

L'origine de ce virus, son lien de plus en plus clair avec l'écocide capitaliste, l'espèce de némésis virale déchaînée qui nous attend si nous continuons dans le mépris de toute chose qui n'est pas l'argent, suggèrent de poser enfin quelques questions sérieuses sur la manière, non dont nous produisons à domicile des respirateurs, mais dont nous vivons.

Demander, par exemple, s'il n'est pas temps de "sortir de l'économie", ou de choisir entre "l'économie ou la vie", c'es poser à nouveau des questions sérieuses.

Sérieuses mais pas claires.

Quelle économie ?   

Qu'est ce que l'"économie" dont il faudrait sortir ?

Si l'on  définit très généralement l'"économie" par l'ensemble des données sous lesquelles s'organise la reproduction matérielle collective, évidemment "en sortir" n'a aucun sens.

"Pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s'habiller et quelques autres choses encore", écrivent Marx et Engels dans L'idéologie allemande.

Au sens le plus général du terme, l'"économie" désigne la réponse collective qu'une formation sociale apporte à ce "il faut", jusqu'à la fourniture de ces "quelques autres choses encore".

Dans une lettre à Kugelmann, Marx enfonce le clou : "N'importe quel enfant sait que toute nation crèverait qui cesserait le travail, je ne veux pas dire pour un an, mais ne fût-ce que quelques semaines."

"Sortir de l'économie", ça ne peut donc pas être s'affranchir de ça. 

Le texte "L'économie ou la vie " semble, lui, viser autre chose : l'"économie" comme formation culturelle de longue période, une séquence anthropologique historique, fabricatrice d'un certain type d'homme, essentiellement replié sur la poursuite apeurée de ses intérêts de conservation.

Et l'ethos qui vient avec avec : en toutes choses calculer égoïstement.

Pères fondateurs : Hobbes, Smith. Cependant Giorgio Amgaben, qui n'est probablement pas en désaccord avec cette définition de l'économie, ouvre un de ses textes récents par une citation frappante : "La peste marqua, pur le début de la ville, le début de la corruption.

Personne n'était plus disposé à persévérer dans la voie de ce qu'il jugeait auparavant être le bien, parce qu'il croyait qu'il pouvait peut être mourir avant de l'atteindre".

Raisonnement digne d'un économiste possédé par la théorie du choix rationnel.

On croirait lire du Gary Becker, le fou Nobel qui a décidé que la théorie économique du comportement rationnel pouvait s'appliquer à tous les segments de la vie : divorcer ou rester marié ? passer à l'acte criminel ou se retenir ? arrêter de fumer ou continuer ? se garer sur une place interdite ou chercher encore ? rester vertueux ou passer corrompu ? 

Autant de cas particuliers de l'universelle condition humaine - envisagée depuis le cabanon néoclassique - qui n'est qu'arbitrage rationnel entre solutions alternatives.

La vie : une succession de choix, c'est-à-dire un calcul permanent des bénéfices et des coûts, et la recherche en tout de l'optimisation.

Pourtant ça n'est pas Becker qui écrit ainsi les détours du choix rationnel entre maintien de la vertu et déboutonnage de la corruption en horizon fini sous contrainte de mortalité épidémique. 

C'est Thucycide.

Si l'"économie", entendue comme le règne du type humain calculateur rationnel, est déjà repérable dans la pensée de Thucydide, serait-ce qu'elle est davantage qu'une formation culturelle de longue période : une formation culturelle de très très longue période ?

Evidemment, c'est là un propos à nuancer quelque peu : la Grèce de Thucydide ne nous montre que des traces de cette "économie", et non son règne à proprement parler.

Elle n'a pas colonisé la totalité de la vie, ni empoisonné tous les apports sociaux.

Cependant, elle est pour ainsi dire "déjà là" - comme une disposition.

La question et alors la suivante : fait-on une perspective politique raisonnable pour notre époque avec l'idée de fermer complètement une "parenthèse"  qui s'est ouverte il y a si longtemps ?

Question  subsidiaire : quelqu'un possède-t-il l'ingénierie politique des transformations anthropologiques ?

Par quels moyens purge-t-on les individus de leurs adhérences d'égoïsme calculateur - qu'on puisse faire mieux, c'est tout à fait certain (ça n'est, même, pas difficile), mais peut-on tout à fait ?

Pourtant, "l'économie ou la vie" est une formule qui touche particulièrement juste dans la période actuelle.

C'est même trop peu dire encore : elle en livre une vérité essentielle, révélée au moment où les masques tombent.

Car, si la pandémie a une vertu, c'est bien de faire sortir les cinglés du bois.

Voici, pour les archives, ce qu'on a pu lire lors du premier confinement de 2020 :"Le risque existe que la France devienne le pays où l'économie reste le plus longtemps arrêtée du monde. Il existe à cause de la préférence française pour le non-travail " (Eric le Boucher, chronique aux Echos);

"C'est dingue quand on y songe : plonger le monde dans la plus grande récession depuis la seconde guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l'instant moins de 100 000 personnes (sans parler de leur âge avancé) (Jean Quatremer, journaliste à Libération).

Du même : "Quand je vois cette trouille de la mort, je me dis qu'il n'y aurait guère de volontaires pour débarquer en Normandie en 44" (qui pourrait douter que le GI Joe Quatremer se serait porté en tête de péniche ?). 

Nous sommes tous américains. 

D'ailleurs le gouverneur en second du Texas, trumpiste halluciné, est bien d'accord avec le journaliste de Libération  : il faut "prendre le risque de retourner au travail" car "il y a des choses plus importantes que la vie". 

L'os a découvert.

Les trsè grandes crises ont au moins un avantage, elles donnent à voir les fonds de marmite : un point de PIB vaut bien quelques milliers de vies humaines (des autres).

Ici on pense nécessairement à des précédents historiques, à ces régimes pour lesquels la vie humaine comptait si peu.

Dans la version néolibérale, cependant, on n'a pas la grossièreté de détruire directement, on se contente de rendre expendable : les humains comme des consommables.

Voilà la belle tête de l'humanisme libéral.

On pensait el libéralisme, ses déclarations de droits fondamentaux, étaient l'honneur des "démocraties" dressées contre les totalitarismes qui bafouent "l'homme" et tiennent la vie pour rien.

Tout ça pour se finir comme dans ce jeu télévisé où, faute d'une meilleure réponse, on concédait : " - Pas mieux".

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A bientôt.

Amitié.

        

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