Déjouer la résignation...

Le Monde diplomatique, Juin 2018 pages 22 & 23 En France, l’audace ou la soumission retour sur une victoire électorale. Il y a un an, les élections législatives françaises offraient à M. Emmanuel Macron une très large majorité parlementaire.

Chronique de sa victoire locale livre des leçons plus générales sur le militantisme de terrain et sur les coalitions sociales.

par François Ruffin 

Pourtant, dans la Somme, un candidat de gauche, M. François Ruffin, parvenait contre toute attente à battre le candidat du parti du président et celui du Front national.

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Corneille. — « L’Heure du réveil. Le chat », 1975

© ADAGP, Paris, 2018 - Photographie : Christie’s Images - Bridgeman Images

«Le choc », titre Le Figaro du 7 décembre 2015, au lendemain du premier tour des élections régionales. « Le Front national est arrivé en tête (…) dans six régions, avec plus de 30 % des voix sur l’ensemble de la France. » Juste à côté, dans le kiosque, même « une » pour L’Humanité : « Le choc ».

« Mais quel choc ?, me suis-je aussitôt demandé. Pour qui, le choc ? »

Depuis des semaines, ça montait : « À Oisemont, hier, il y avait des centaines de personnes pour accueillir Marine Le Pen… » À Oisemont, 1 175 habitants. La dirigeante du Front national (FN) parvenait à soulever les campagnes, à Condé-Folie, à Soissons, à la Fête du haricot. Des colleurs se dressaient à sa suite, jusqu’à Daours, Bussy-lès-Daours, Querrieu. Un peuple des campagnes sortait de terre, se mêlait des affaires publiques. Malheureusement, c’était pour Mme Le Pen.

Une scène, aussi, dont je me souviens, dans le train Paris-Amiens : « Hier soir, j’ai collé jusqu’à minuit. Je me les caillais, je suis restée des heures à convaincre les gens. Ils n’avaient pas reçu de tract, on avait oublié mon secteur ! » Ma voisine de banquette crie presque, assez énervée, à un autre passager. Pour qui milite-t-elle ? Je m’en doute : elle est habitée par une fougue et une foi qui ne sont plus des nôtres… « On croise les doigts pour dimanche ! », conclut-elle. Là, c’est signé : elle espère un changement, elle y croit, c’est donc qu’elle est frontiste. Dans la Somme, Mme Le Pen engrangea 41 % des suffrages au premier tour des élections régionales, et 45 % dans la municipalité ouvrière de Flixecourt.

Il faut partir de là, je crois. De notre désarroi dans ce train. « La gauche » était alors représentée, à l’Élysée, par un président socialiste qui avait signé sans renâcler le pacte d’austérité, allouait 20 milliards d’euros de crédit d’impôt annuel aux entreprises, flexibilisait le marché du travail avec l’accord national interprofessionnel (ANI), optait pour une « réforme bancaire » si dérisoire que les (...)

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