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Frédéric Lordon

Vivre sans?

Institutions, police, travail, argent...

Pages 119-123

L'amitié est la forme de la "communauté qui vient"

(https://blogs.mediapart.fr/vivre-est-un-village/blog/121210/mon-coeur-danse-gambade-de-joie-le-manifeste-des-economistes-atterres-est-ne).

C'est que là encore, il ne faut pas se méprendre quant au sens des termes.

Faire l'éloge de l'"amitié" en politique est une position qui ne peut guère rencontrer d'objection parce que tout le monde comprend "amitié" en son sens usuel.

Mais ici le mot est à double fond ... comme "destitution" précédemment.

Sous les invocations exotériques de l'amitié, il y a une élaboration ésotérique, qu'ici encore on doit à Agamben https://fr.wikipedia.org/wiki/Giorgio_Agamben, et dont il faut bien mesurer les implications.

A l'origine, je vois cette cette amitié comme une cheville pour sortir de l'alternative suivante : soit le principe cohésif (de convenance) est vertical (l'affect commun), soit c'est la raison.

L'hypothèse de la raison est héroïque, l'idée de verticalité est honnie.

Il faut bien trouver quelque chose d'autre.

L'amitié est donc chargée de fournir une solution à l'équation insoluble : fournir un principe de cohésion horizontale https://fr.wikipedia.org/wiki/Cohésion_sociale#Confiance_horizontale dans le monde de la servitude passionnelle. 

Il faut certainement que cette amitié ne soit pas celle dont nous avons l'expérience commune : car, de cette dernière, nous connaissons l'instabilité - celle même de toutes les relations interhumaines sous l'empire des passions.

C'est même devenu un topos pour le journalisme sociétal : comme il y a des chagrins d'amour, il y a maintenant, dit-on, des "chagrins d'amitié".

Ça n'est donc pas à cette amitié là qu'on confiera "la communauté".

A quelle autre alors ?

A celle qu'Agamben va chercher chez Aristote, et dont on pourrait d'ailleurs trouver un autre nom chez Althusius https://fr.wikipedia.org/wiki/Johannes_Althusius (sans doute en "étirant", ou en radicalisant quelque peu son sens d'origine) : les amis se sont des symbiotes.

Ça n'est pas tant qu'ils vivent ensemble mais qu'ils éprouvent de concert le douceur de vivre, qu'ils la partagent.

L'amitié comme partage du sentiment heureux de l'être-au-monde, sans autre propos - intransitivement : "un partage purement existentiel et pour ainsi dire sans objet", indique Amgaben.

Pour ainsi dire ...

On pense à cette phrase de Deleuze qui dit en substance que c'est un sommet de l'amitié de rester deux heures côte à côte sans prononcer un mot.

En tout cas nous pressentons que nous évoluons dans des qualités d'amitié qui ne sont pas tout à fait communes - des sommets.

L'attitude se confirme quand Agamben, en même temps qu'il nous dit ce que l'amitié est, nous dit ce qu'elle n'est pas, une relation assise sur une qualité prédicable https://fr.wiktionary.org/wiki/prédicable "reconnaître quelqu'un comme ami signifie ne pas pouvoir le reconnaître comme "quelque chose". 

Si l'on peut encore dire qu'elle est une qualité, l'amitié est donc une qualité qui ne renvoie à aucune autre qualité qu'elle-même.

Dans l'amitié se réalise donc par excellence cette opération qu'Agamben met au fondement de la "communauté qui vient", à savoir l'exclusion radicale du prédicat https://fr.wikipedia.org/wiki/Prédicat_(logique_mathématique).

C'est qu'avec les prédicats on fait des classes, donc des appartenances, au sens logique de terme pour commencer (celui de la théorie des ensembles), au sens sociopolitique rapidement après

Le prédicat mène immanquablement à l'identité collective, voilà sa propriété rédhibitoire.

Or pour atteindre à sa forme supérieure, l'amitié demande d'être défaite de l'impureté passionnelle des prédicats.

Mais qu'est-ce qui reste quand on a ôté les prédicats ?

Cela, Agamben nous l'a déjà indiqué : les singularités quelconques.

La singularité quelconque, c'est l'individu "déprédiqué", c'est-à-dire qui n'est pas ceci ou cela - des ceci ou cela dont on pourrait faire des classes ("français", "blond", "footballeur", etc.).

Nous voyons mieux maintenant en quoi consiste l'amitié : elle est symbiotique des singularités quelconques.   

Mais alors l'ensemble du mouvement - trouver un principe cohésif horizontal dans la servitude passionnelle - se trouve mis en péril.

La déprédication radicale de l'amitié, en elle-même, nous laissait déjà perplexes, en tout cas suspendus à la question de savoir comment s'opère l'élection amicale.

Comment la reconnaissance affinitaire  pourrait-elle se nouer hors de tout prédicat ?

Qu'est-ce qui fait qu'on est ami avec celui-ci et pas avec celui-là, si ce n'est que lui a (est) ceci et pas cela ?

Ou alors nous devrions être amis avec tout le monde indifféremment - mais l'expérience commune témoigne que ça n'est pas tout à fait le cas. 

Pour que le lien de l'amitié se noue comme il se noue, c'est à dire sélectivement, il faut bien qu'il ait eu quelque accroche prédicative : ce ne sont pas des singularités quelconques que nous aimons d'amitié.  

Il faut pourtant se rendre à l'idée que, sous la contrainte de déprédication radicale, l'amitié ne peut plus tenir qu'à elles.

Mais nous savons ce qu'est le monde des singularités quelconques : c'est la cité des essences singulières.

Chacun, détaché de toute qualité passionnelle, vit les autres détachés de toute qualité passionnelle.

Retour à la cité des sages.

Et donc à l'un des deux termes de l'antinomie dont l'amitié devait opérer le dépassement. 

La cohésion horizontale dans le régime de la servitude passionnelle demeurera une contradiction dans les termes.

Si l'idée de cohésion n'est pas telle quelle présente chez Agamben (on voit d'ailleurs assez bien pourquoi), il n'en demeure pas moins que l'amitié n'offre à ses yeux d'intérêt que pour recevoir une valence politique.

L'amitié, comme sentir en commun de l'être au monde, est le paradigme de la communauté qui vient : l'amitié dit-il, est "ce con-sentement original qui constitue la politique".

Disons : qui "devrait constituer" - et encore, dans le meilleur des cas.

Lequel d'ailleurs ne se produira pas.

Telle qu'elle est définie, il faut s'y faire, la communauté qui vient ne viendra pas.

Rien n'interdit bien sûr d'en évoquer la figure.

D'abord parce qu'elle est intéressante en soi.

Ensuite parce qu'elle peut désigner un horizon asymptotique, le point oméga d'un tendre vers.

Encore faut-il alors qu'on en indique clairement la statut, disons celui d'une idée régulatrice, en tout cas une idée dépourvue de toute autre effectivité.

Des faits d'amitié (au sens d'Agamben) n'en sont-ils pas moins localement possibles ?

J'ai l'impression d'un problème semblable à celui de Kant en matière de commission des actes moraux purs.

L'illustration la plus communément donnée à ce propos évoque l'"amitié" formée au chaud de l'émeute, cette synestésie caractéristique (un éprouver-sentir en commun) qui se noue, en effet, entre inconnus, avec son partage d'euphorie et de peur, ses attentions mutuelles, etc.

Mais des "inconnus", est-ce que ça fait pour autant des "quelconques" - au sens d'Agamben ?

Rien n'est moins sûr.

C'est eut être même le contraire qui est sûr.

Car, pour le coup, il reste la prédication, intensément même : la prédication qui suit du rapport d'adversité propre à l'émeute.

Il y a "nous" et il y a "eux", le camp d'n face - la police, le gouvernement et l'Etat dont elle gardienne l'ordre.

Cette situation même est puissamment prédicative.

Mais "nous" et "eux", d'ailleurs un "nous dont la formation doit beaucoup aux "eux", par induction négative, qu'est-ce que sinon des prédicats ?

"Nous" ne sommes pas quelconques : "nous sommes ceux qui ..." - sont dans le black bloc, appartiennent au cortège de tête, bref sont de ce côté-ci de la ligne d'affrontement, et ceci est un prédicat.

Dans l'émeute, on ne se prend pas d'"amitié" pour le passant qui regarde à distance, mais pour ceux avec lesquels on se trouve dans une commune action déterminée - tout saur intransitivité.   

Voilà pourquoi je pense qui'l faut mettre cette "amitié" entre guillemets.

Parce que l'assimilation de l'inconnu et du quelconque est trompeuse, et que cette "amitié" n'est pas l'amitié. Dire cela ne la prive d'aucune de ses intensités.

Ça ne lui ôte que l'ambition - mais elle était déraisonnable - d'en faire une figure constitutive de la politique.      

 

  

 

   

 

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