MARCEL GAUCHET : LE DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

Il y a unité "naturelle" de l'esprit humain, derrière et malgré ses divergences culturelles de fonctionnement. Ces identiques possibles opératoires de base sont seulement repris, distribués, façonnés et orientés de manière absolument opposée, en fonction de leur insertion dans deux dispositifs religieux et sociaux aux antipodes l'un de l'autre.

Marcel Gauchet

Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion

pages 122 - 125

Du mythe à la raison

On a vu ainsi comment le développement de notre moderne appréhension du monde en termes de nécessité objective accompagne intimement l'affirmation - expansion de l'absolu divin. C'est l’approfondissement de la plénitude subjective de Dieu qui dissout les vestiges de la vision antique d'un cosmos hiérarchisé, qui expurge la matérialité des choses du reste d'animation occulte qui continuait de la hanter, qui conduit enfin à concevoir un enchaînement des phénomènes rigoureusement déterminés par la raison suffisante. Au terme du mouvement, on a un  cadre de pensée qui constitue très exactement en fait le symétrique de l'inverse du cadre de pensée mythique - tout comme la conjonction/disjonction du visible et de l'invisible organisant la religion de la transcendance constitue le pendant retourné de celle à l’œuvre au sein de la religion du passé. D'un système à l'autre l'"outillage intellectuel", les capacités instrumentales de la pensée demeurent en profondeur les mêmes - il y a unité "naturelle" de l'esprit humain, derrière et malgré ses divergences culturelles de fonctionnement. Ces identiques possibles opératoires de base sont seulement repris, distribués, façonnés et orientés de manière absolument opposée, en fonction de leur insertion dans deux dispositifs religieux et sociaux aux antipodes l'un de l'autre.   

Il n'y a pas d'un côté une pensée à l'état sauvage, fonctionnant sur un mode spontané, et de l'autre côté une pensée domestiquée,peu à peu ployée aux exigences de l'action efficace. Il y a deux grandes organisations du cadre de pensée dont les modalités et les règles relèvent également et de part en part de l'institution, dépendantes qu'elles sont en dernier ressort du type de lien rapportant la société à son fondement. Deux grandes organisations qui correspondent aux deux formes extrêmes qu'est logiquement susceptible de revêtir l'extériorité du fonctionnement collectif. IL s'agit dans les deux cas de la détermination intégrale de la réalité présente par un principe situé absolument au-dehors d'elle : par l'origine, par le passé fondateur dans le premier cas, par le sujet divin et son  infinie présence dans le second. Sauf que ce passage du pur passé à la présence pure vaut renversement du concevable en matière de fondement, et davantage, retournement bout pour bout du rapport des hommes à ce suprême foyer de sens de leur univers : tandis que la détermination d'origine, en tant que telle impénétrable - elle a eu lieu, il n'y a rien de plus à en dire -, n'est qu'à réciter et à répéter, l'intelligence divine, certes insondable en son fond, n'en est pas moins essentiellement accessible en ses résultats, au travers de la nécessité et de la perfection présidant à ses œuvres. La divinité épanouie dans l'absolue conjonction avec elle-même qui signe son ultime séparation d'avec nous, nous laisse ce monde à comprendre dans sa totalité, à pénétrer dans ses articulations les plus intimes et à changer de part en part. Au fil de ce basculement où les positions se renversent et s'échangent terme pour terme, ce qui se présente comme à penser et les moyens de le penser se transforment de concert. 

Pas d'histoire véritablement interne de la pensée hors de la prise en compte de ce nœud tenant ensemble - et faisant se mouvoir ensemble - les horizons du concevable et les instruments du concevoir. Une véritable histoire de la raison occidentale ne se peut ainsi écrire qu'en termes de structure de de transformation structurelle modifiant simultanément teneur et forme conceptuelle. En termes de renversement de structure, s'agissant de sa naissance et de la sortie du moule mythique : surgissement du point de vue de l'Un, imputation idéale de la totalité de l'étant à un unique principe régulateur, par opposition à la logique multiplicitaire du mythe, et corrélativement, installation de la pensée dans un fonctionnement à base d'auto-contestation illimitée, puisque réglé par des oppositions impossibles à combler et constamment renaissantes - un/multiple, sensible/intelligible, matière/forme, etc. - au lieu et place de la consubstantialité des dimensions équivalentes dans le dispositif de la pensée sauvage. Et en termes de déploiement de la même structure fondamentale, s'agissant du mouvement qui mène jusqu'à nous : émergence de l'objectivité du monde, de par la dissolution de l'unité de l'être, de par la dé-solidarisation de la nature et de la surnature et la ruine de leur association immémoriale au sein d'une seule et même totalité cosmobiologique, de par la dé-finalisation, du coup, des perspectives sur la réalité, libres dorénavant de se déployer sectoriellement en tout indépendance ; et corrélativement, élaboration d'un nouvel idéal d'ordre pour la pensée, délaissant le réseau régulé des correspondances et des sympathies par lequel toutes choses se tiennent en l'univers pour l'univocité de l'enchaînement causal - c'est à dire, en fait, reportant l'exigence qui s'exprimait auparavant sous forme d'insertion des choses singulières au sein du tout par analogie ou par affinité à l'intérieur m^me du lien des choses entre elles, sous forme de nécessité totale à faire ressortir au cœur de leur consécution ou de leur connexion. C'est en ce sens précis qu'en effet, dans les spéculations magiques, il y a déjà l'esprit de la science, que dans la notion d'influence occulte il y a quelque chose de l'idée moderne de cause. D'un registre à l'autre, on passe par une transformation directe qui est celle, interne, des conditions générales de représentations de la réalité, telle que déterminée elle-même par l'évolution du rapport humain/divin. L'esprit, en résumé, n'est pas libre de ses contenus - ou, du moins, il ne l'est qu'à l'intérieur d'un cercle secrètement délimité par une thématique organisatrice -, il se fait avec eux, et tous deux sont portés/transmués par une économie qui tient au plus profond de l'organisation collective.

 

 

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