Denis de Rougement : LES ORIGINES RELIGIEUSES DU MYTHE

Nous sommes tous plus ou moins matérialistes, nous autres héritiers du XIXe. Qu'on nous montre dans la nature, ou dans l'instinct, les esquisses grossières de faits "spirituels", aussitôt nous croyons tenir une explication de ces faits. Le plus bas nous paraît le plus vrai. C'est la superstition du temps, la manie de "ramener" la sublime à l'infime.

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LES ORIGINES RELIGIEUSES DU MYTHE

1. L'"OBSTACLE" NATUREL ET SACRÉ

Nous sommes tous plus ou moins matérialistes,  nous autres héritiers du XIXe. Qu'on nous montre dans  la nature, ou dans l'instinct, les esquisses grossières de faits "spirituels", aussitôt nous croyons tenir une explication de ces faits. Le plus bas nous paraît le plus vrai. C'est la superstition du temps, la manie de "ramener" la sublime à l'infime, l'étrange erreur qui prend pour cause suffisante une condition simplement nécessaire. C'est aussi le scrupule scientifique, nous dit-n. Il fallait cela pour affranchir l'esprit des illusions spiritualistes. Mais je distingue mal l'intérêt d'un affranchissent qui consiste à "expliquer" Dostoïevski par le haut mal, et Nietzsche par la syphilis. Curieuse manière de libérer l'esprit, qui se "ramène" à le nier.

Mais j'ai beau dire et protester d'avance : si je constate que l'instinct et le sexe connaissent une dialectique spontanée, analogue à certains égards à celle de la passion dans notre mythe (Tristan et Yseult), beaucoup penseront que voilà qui suffit...Donnons une page à ce genre d'objections.

L'obstacle dont on a vu le jeu au cours de notre analyse du mythe, n'est-il pas d'origine toute naturelle ? 

Retarder le plaisir, n'est-ce pas la ruse la plus élémentaire du désir ? Et l'homme n'est-il pas "ainsi fait" qu'il s'impose parfois une certaine continence, quasi d'instinct, dans l'intérêt de l'espèce ? Lycurge, législateur de Sparte, imposait aux jeunes maris une abstinence prolongée. "C'est afin - lui fait dire Plutarque - qu'ils soient toujours plus forts et dispos de leur corps, et qu'en ne jouissant pas du plaisir d'aimer à cœur saoul,leur amour en demeure toujours frais, que leurs enfants en viennent plus robustes (Traduction d'Amyot https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Amyot_(%C3%A9v%C3%AAque)

La chevalerie féodale de même, honorait dans la chasteté un obstacle instinctif à l'instinct, ayant pour fin de rendre les guerriers plus valeureux.

Or la vertu d'une telle discipline est relative à la vie même, non à  l'esprit. 

Elle cède au succès obtenu. Elle ne cherche rien au delà. L'eugénisme d'un Lycurge n'est nullement ascétique, puisqu'il vise au contraire à  la meilleure propagation de l'espèce. On ne saurait voir physiologiquement de la dialectique personnelle. Il faut bine que la passion se serve des corps, et qu'elle utilise leurs lois. Mais la constatation es lois du corps n'explique nullement l'amour d'un Tristan, par exemple. Elle rend d’autant plus évidente l'intervention d'un facteur "étranger" seul capable de détourner l'instinct de son but naturel et de le transformer le désir en une aspiration indéfinie, c'est à dire sans fins vitales, vire contraire à ces fins.

Ces mêmes remarques vaudront pour les coutumes et les interdictions sacrées chez les peuplades primitives. C'est un jeu que de retrouver l'"origine" sacrée des motifs caractéristiques du Roman. La quête de la fiancée lointaine, par exemple, se rattache au cérémonial du rapt nuptial, chez les tribus exogamiques. La morale de la prouesse est une sublimation non déguisée de coutumes beaucoup plus anciennes traduisant la nécessité d'une sélection biologique. Et il n'est pas jusqu'au désir de la mort que l'on puisse "ramener" à l'instinct de la mort que l'on puisse "ramener" à l'instinct  de mort décrit par Freud et par les plus récents biologistes.

Mais on ne voit pas que tout ceci explique l'apparition du mythe, et encore moins sa localisation dans notre histoire européenne...L'antiquité n'a rien connu de semblable à l'amour de Tristan et d'Iseult. On sait assez que pour les grecs et les Romains, l'amour est une maladie (Ménandre) dans la mesure où  il transcende la volupté qui est sa fin naturelle. C'est une "frénésie" dit Plutarque." Aucuns ont pensé que c'était une rage...Ainsi à ceux qui sont amoureux, il leur faut pardonner comme étant malades..."

D'où vient alors cette glorification de la passion, qui est justement ce qui nous touche dans dans le Roman ? Parler de déviation de l'instinct, c'est ne rien dire puisqu'il s'agit de savoir, précisément, quel est le facteur qui a pu causer cette déviation.

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2. ÉROS, OU LE DÉSIR SANS FIN

(Platonisme, druidisme, manichéisme)

Platon nous parle dans Phèdre et le banquet d'une fureur qui va du corps à l'âme, pour la troubler d'humeur maligne. Ce n'est pas l'amour tel qu'il le loue. Mais il est une autre espèce de fureur, ou de délire, qui ne s'engendre pas sans quelque divinité, ni se crée dans l'âme au -dedans de nous : c'est une inspiration toute étrangère, un attrait qui agit du dehors, un emportement, un rapt indéfini de la raison et du sens naturel. On l’appellera donc enthousiasme, ce qui signifie "endieusement", car ce délire procède de la divinité et prote notre élan vers Dieu.

Tel est l'amour platonicien : "délire divin", transport de l'âme, folie et suprême raison. Et l'amant est auprès de l'être aimé "comme dans le ciel", car l'amour est la voie qui monte par degrés d'extase vers l'origine de tout ce qui existe, loin des corps et de la matière, loin de ce qui divise et distingue, au-delà du malheur d'être soi et d'être deux dans l'amour même.

L’Éros, c'est le désir total, c'est l'Aspiration lumineuse, l'élan religieux originel porté à sa plus haute puissance, à l'extrême exigence de pureté qui est l'extrême exigence d'Unité. Mais  l'unité dernière est  négation de l'être actuel, dans sa souffrante multiplicité. Ainsi l'élan suprême du désir aboutit à ce qui est non-désir. La dialectique d’Éros introduit dans  la vie quelque chose de tout étranger aux rythmes de l'attrait sexuel : un désir qui ne retombe plus, que plus rien ne peut satisfaire, qui repousse même et fuit la tentation de s'accomplir dans notre monde, parce qu'il ne veut embrasser que  le Tout. C'est le dépassement infini, l’ascension de l'homme vers son dieu. Et ce mouvement est sans retour.

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2. ÉROS, OU LE DÉSIR SANS FIN

(Platonisme, druidisme, manichéisme)

Les origines iraniennes et orphiques du platonisme sont encore mal connues mais certaines. Et par Plotin et l'Aréopagite https://fr.wiktionary.org/wiki/ar%C3%A9opagite, cette doctrine s'est transmise au monde médiéval. Ainsi l'Orient vint rêver dans nos vies, réveillant de très vieux souvenirs.

Car du fond de notre Occident, la voix des bardes celtes lui répondait. Je ne sais si c'était un écho, ou quelques harmonie ancestrale - toutes nos races sont venues ou revenues du Proche Orient - ou simplement si la nature humaine n'est portée en tous lieux et tous temps à,diviniser son Désir dans les formes toujours semblables. Je ne sais ce que vaut l'hypothèse qui assimile jusque dans les détails les plus vieux mythes celtiques à ceux des Grecs - la quête du Graal à celle de la Toison d'or - et les doctrines de Pythagore sur la transmigration des âmes à celles des druides sur l'immortalité. La mythologie comparée est la plus périlleuse des sciences, si l'on excepte l'étymologie dont elle procède bine souvent : l'une et l'autre sans cesse à la merci du calembour le lus tentant...Quoi qu'il en soit, certaines convergences générales se dégagent des travaux récents, renforçant l'hypothèse d'une communauté originelle des croyances religieuses en Orient et en Occident.

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2. ÉROS, OU LE DÉSIR SANS FIN

(Platonisme, druidisme, manichéisme)

Bien avant Rome, les Celtes avaient conquis une grande partie de l'Europe actuelle. Venus du sud-ouest de la Germanie et du nord-est de la France, ils avaient mis à sac Rome et Delphes, et soumis tous les peuples de l'Atlantique à la mer Noire. Ils poussèrent même jusqu'en Ukraine et en Asie Mineure (Galates), préfigurant assez exactement l'extension de l'Empire romain, - moins les péninsules italiennes et grecque.

Or les celtes n'étaient pas une nation. Ils n'avaient ps d'autre "unité" que celle d'une civilisation, dont le principe spirituel était maintenu par le collège sacerdotal des druides. Ce collège à son tour n'était l'émanation des petits peuples ou tribus, mais une "institution en quelque sorte internationale", commune à tous les peuples d’origine celtique, du fond de la Bretagne et de l'Irlande jusqu'en Italie et en Asie Mineure. Les voyages et les rencontres des druides "cimentaient l'union des peuples celtiques et le sentiment de leur parenté (1)". Les druides formaient des confréries religieuses douées de pouvoirs très étendus. Ils étaient à la fois devins, magiciens, médecins, prêtres, confesseurs. Ils n'écrivaient pas de livres, mais donnaient un enseignement oral, en vers gnomiques, à des élèves qu'ils gardaient auprès d'eux pendant vingt ans (2) .

On a pu rapprocher ce collège sacerdotal d'institutions tout à fait identiques chez les autres peuples indo-européens : mages iraniens, brahmanes de l'Inde, pontifes et flamines de Rome. Le flamen porte d'ailleurs le même nom que le brahmane (3).

Il est certain que les Celtes croyaient à une vie après la mort. Vie aventureuse, très semblable à celle de la terre, mais épurée, et dont certains héros pouvaient revenir, sous d'autres noms, se mêler aux vivants. Par cette doctrine centrale de la survie des âmes, les Celtes s'apparentent aux grecs, écrit Hubert, "ont cultivé certainement la métaphysique de la mort.. Il sont beaucoup rêvé sur la mort. C'était une compagne familière dont ils se sont plu à déguiser le caractère inquiétant". De même, tout la découvre" (4). Et cela n'est pas sans inciter à des rapprochements très précis avec ce que l'on a dit plus haut du mythe de Tristan, qui voile et exprime à la fois le désir de mort.

 D'autre part, les dieux celtiques forment deux séries opposées : dieux lumineux et dieux sombres. Il nous importe de osuligner ce fait du dualisme fondamental de lareligion et des druides. Car c'est ici que se révèle la convergence des mythes iraniens, gnostiques, et hindouistes avecla religion fondamentale de l'Europe. De l'Inde aux rives de l'Atlantique, nous retrouvons exprilé, dans les formes les plus diverses, ce même mystère du Jor et de la Nuit, et de leur lutte mortelle dans l'homme. Il est un dieu de Lumière incréée, intemporelle, et un dieu de Ténèbres, auteur du mal, qui domine toute la création visible. Des siècles avant l'apparition de Manès, on peutdéceler lam^me opposition dans les mythologies indo-européennes. Dieux lumineux : l'Ahura-Mazda (ou Ormuzd) des Iraniens, l'Apollon grec, l'Abellion celtibère. Dieux sombres : le Dyaus Pitar hindou, l'Ahriman iranien, le Jupiter latin, le Dispater gaulois...

(1) H.Hubert, les Celtes, II, pp. 227, 229, 274. (Le meilleur ouvrage d'ensemble sur la civilisation, l'histoire et l'archéologie celtiques.)

(2) H. d'Arbois de Jubainville, cours de littérature celtique, I, pp. 1-65.

(3) J. Vendryès, Mémoires de la société linguistique, WW, 6, 265.

(4) Op cit. I, p.18, et II, p.328

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2. ÉROS, OU LE DÉSIR SANS FIN

(Platonisme, druidisme, manichéisme)

Bien d'autres rapprochements nous tentent, dont l'un au moins intéresse directment l'objet de ce livre : la conception de la femme chez les Celtes n'est pas sans rappeler la dialectique platonicienne de l'Amour.

La femme figure aux yeux des druides un être divin et prophétique. C'est la Velléda des Martyrs, le fantôme lumineux qui apparaît aux regards du général romain perdu dans sa rêverie nocturne : "Sais-tu que je suis fée ?" dit-elle. Éros a revêtu les apparences de la Femme, symbole d'eau-delà et de cette nostalgie qui nous fait mépriser les joies terrestres. Mais symbole équivoque puisqu’il tend à confondre l'attrait du sexe et le désir sans fin. L'Essylt des légendes sacrées, "objet de contemplation, spectacle mystérieux", c'était l'invitation à désirer ce qui est au-delà des formes incarnées. Mais elle est belle et désirable en soi...Et pourtant sa nature est fuyante. "L’Éternel féminin nous entraîne", dira Goethe. Et Novalis : "La femme est le but de l'homme."

Ainsi l'aspiration vers la lumière prend pour symbole l'attrait nocturne des sexes. le grand jour incréé, aux yeux de la chair, n'est que la Nuit. Mais notre jour, aux yeux de dieu qui réside par-delà les étoiles, c'est le royaume de Dispater, le  père des Ombres. et de même, le Tristan de Wagner veut sombrer, mais pour renaître en un ciel de lumière. La "Nuit" qu'il chante, c'est le Jour incréé. Et sa passion, c'est le culte D’Éros, le Désir qui méprise Vénus, même quand il souffre volupté, même quand il croit aimer un être...

On parle trop de  nirvana et de bouddhisme à propos de l'opéra wagnérien. Comme si le fonds païen de l'Occident n'avait pas pu fournir au magicien les éléments les plus actifs de son philtre ! Il est frappant de constater d'ailleurs à quel point le celtisme originel de l'Europe a survécu à la conquête romaine et aux invasions germaniques. "Les Gallo-Romains sont restés pur la plupart des Celtes déguisés. Si bine qu'après les invasions germaniques, on vit reparaître en Gaule des modes et des goûts qui avaient été ceux des Celtes*."

L'art roman et les langues romanes attestent l'importance de l'héritage celtique. Plus tard, ce furent des moines d'Irlande et de Bretagne - derniers refuges des légendes bardiques conservées justement par les clercs - qui évangélisèrent l'Europe, et la rappelèrent au culte des  lettres. Et ceci nous amène aux abords de l'époque où se forma notre mythe...

*Hubert, op.cit, Ip.20 Et de même, les dieux gaulois prennent des noms latins sans se transformer autrement.

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2. ÉROS, OU LE DÉSIR SANS FIN

(Platonisme, druidisme, manichéisme)

Mais plus près de  nous que Platon et les druides, une sorte d'unité mystique du monde indo-européen se dessine comme en filigrane à l'arrière-plan des  hérésies du moyen âge. Si nous embrassons le domaine géographique et historique qui va de l'Inde à la Bretagne, nous constatons qu'une religion s'y est répandue, d'une manière a vrai dire souterraine, dès la fin du IIIe siècle de notre ère, syncrétisant l'ensemble des mythes du Jour et de la Nuit tels qu'ils s'étaient élaborés en perse d'abord, puis dans les sectes gnostiques et orphiques : et c'est la foi manichéenne.

Les difficultés mêmes que l'on éprouve de nos jours à définir cette religion ne sont pas sans nous renseigner sur sa nature profonde et sa portée humaine.

D'abord elle fut partout persécutée avec une violence inouïe par les pouvoirs ou les orthodoxies. On affecta de voir en elle la pire menace sociale. Ses fidèles furent massacrés,leurs écrits dispersés et brûlés. Si bien que les témoignages sur lesquels elle a été jugée jusqu'à nos jours émanent presque exclusivement de ses adversaires. Ensuite, il semble bien que la doctrine de Manès (qui était originaire de l'Iran)a pris, selon les peuples et le rus croyances, des formes très diverses, tantôt chrétiennes, tantôt bouddhistes ou musulmanes. Dans  un hymen manichéen récemment retrouvé ** sont invoqués et loués successivement Jésus, Manès, Ormyzd, Cakyamouni, et enfin Zarhust (Zararhustra ou Zoroastre. De plus il est permis de penser que les survivances celtiques dans le Midi languedocien offrirent à certaines sectes manichéennes un terrain spécialement favorable.

Pour les développements qui suivront, deux faits surtout doivent être retenus :

1° Le dogme fondamental de toutes les sectes manichéennes, c'est la nature divine ou angélique de l'âme, prisonnière des formes créées et de la nuit de la matière.

Issu de la lumière et des dieux

Me voici en exil et séparé d'eux.

...............................................................

Je suis un dieu, et né des dieux

Main maintenant réduit à souffrir

 

** Par E. Benveniste, dans yggdrasil, 25 août 1937

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2. ÉROS, OU LE DÉSIR SANS FIN

(Platonisme, druidisme, manichéisme)

Ainsi lamente le Moi spirituel d'un disciple du sauveur Manès, dans l'Hymne du Destin de l’Âme.

L'élan de l'âme vers la lumière n'est pas sans évoquer d'une part la"réminiscence du Beau" dont parlent les dialogues platoniciens, et d'autres part la nostalgie du héros celte revenu du Ciel sur la terre, et qui se souvient de l'île des immortels. Mais cet élan est sans cesse entravé par la jalousie de Vénus (Dibat dans le premier hymne cité) qui veut retenir dans la sombre matière l'amant en proie au lumineux Désir. Tel est le combat de l'amour sexuel et de l'Amour, et il exprime l'angoisse fondamentale des anges déchus dans des corps trop humains...

https://www.youtube.com/watch?v=Z1p3sHxlu6c

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