Communalisme et division du travail

Ce billet corresponde aux pages 93 à 96 du livre de Frédéric Lordon (lire par ailleurs : Dépasser le capitalisme en crise avec Frédéric Lordon 2 AVRIL 2021 PAR ROMARIC GODIN)

Communalisme et division du travail

Mais, précisément, en (re) prenant  ces nécessités à bras-le-corps pour que l'économie au sens général de la reproduction matérielle ne tombe pas entièrement sus l'emprise de l'économie au sens particulier de la valeur d'échange : pour que la reproduction matérielle collective s'organise sous d'autres rapports sociaux que ceux de la valeur capitaliste.

Mais alors lesquels ?

La question de leur nature n'est pas dissociable de celle de leur périmètre - c'est à dire de la question des échelles.

Or l'idée de "sortir de l'économie" est souvent associée  à des schémas de réorganisation sur des bases "communalistes", locales et autonomes : pour faire simple, ZAD et potagers.

On comprend que ces propositions gagnent un pouvoir d'attraction considérable dans la perspective de dislocations terminales.

Du reste, elles n'ont aucun besoin de cet horizon d'effondrement pour se justifier : la restauration des autonomies locales est en soi hautement désirable. 

Et cependant il faut ajouter qu'elle n'en est pas moins parfaitement insuffisante.

On ne refait pas une "économie" - puisqu'il ne s'agit pas d'en sortir mais de la refaire - par une juxtaposition de communes.

Le mouvement communaliste échouera  s'il ne pense pas la division du travail.

Il est vrai que la division du travail pose un problème particulier, et particulièrement épineux, à toutes les perspectives qu'on pourra dire "localistes" : car elle est un fait fondamentalement macrosocial.

Or on ne recompose pas le macrosocial, spécialement celui de la division du travail, par une simple addition-juxtaposition de formations locales "autonomes".

Il suffit de s'aventurer à reconstituer le processus de production me du bien en apparence le plus modeste, un stylo ou un tournevis, à le décomposer par la pensée en ses constituants et ses opérations élémentaires, puis de voir ce que chacun de ces composants et chacune de ces opérations où de leurs moyens, supposent à leur tour des composants e d'opérations, et de moyens, qui eux-mêmes à leur tour, etc., pour voir surgir l'entièreté de la division du travail qui s'y trouve repliée.

Par exemple : le stylo.

La plume du stylo, son façonnage, le métal de la plume, qui déjà appelle toute l'industrie extractive puis la sidérurgie, le façonnage appelant lui les machines-outils, mais que ne faut-il pas de moyens pour produire ces moyens eux-mêmes, et n'oublions pas l'encre et les plastiques, la chimie qui le permet, l'énergie indispensable à tous ces processus, etc.

Voilà ce qu'est la division du travail : le macrosocial d'un mode de production entier présent dans chacun de ses produits.

Aucune communauté restreinte, si autonome se veuille-t-elle, ne peut internaliser cette entièreté, même quand elle pousse très loin l'effort de réduire le nombre de biens avec lesquels elle entend vivre : ça n'est à la portée que de l'ensemble social de grande échelle - ou alors, si la communauté veut demeurer de petite taille, elle aura à se brancher, par quelque forme d'échange, sur d'autres ensembles, autrement organisés... et eux, de grande taille : autant de moins pour l'"autonomie".

Sauf à tomber dans les antinomies les plus figées, on n'en conclut pas que les autonomies locales ne sont pas nécessaires - elles le sont : juste qu'elles ne sont pas suffisantes.

Par conséquent, s'il est question d'"économie" (celle dont o n ne sort pas), qu'il y a quelque chose à penser politiquement pour les grandes échelles - les échelles de la division du travail.

Penser politiquement la division du travail, c'est la penser à la fois sous le rapport de ses fins et sous celui de ses formes.

Les fins : produire en vue de quelle place de la production dans la vie collective, déterminée par quel type d'exigence ?  

Les formes : produire dans quel sorte d'agencement collectif, sous quels types de rapports  sociaux ?

Les fins d'abord, car c'est l'état du désir d'objets qui détermine l'extension et la profondeur de la division du travail.

Le capitalisme tient que cet état du désir est illimité.

Il en déduit que la division du travail qui doit sans cesse faire apparaître de nouvelles choses, est vouée à s'étendre et à s'approfondir indéfiniment - et du même indéfini que celui de la valeur d'échange.

Sortir de cette économie, l'économie capitaliste de la valeur d'échange, nous voyons maintenant de plus en plus clairement que ça n'est pas seulement une nécessité politique "en général", mais une nécessité vitale collective.

Il s'ensuit que nous aurons à  redéfinir - pour contrer l'indéfiniment.

Mais alors jusqu'où ?

Les expériences communalistes ont répondu à la question dans la pratique - et ceux qui s'y sont livrés y ont engagé mer personne.

A la question : "jusqu'où ?", la réponse a été : "loin, très loin".

Si ces expériences avaient dû couper pour de bon toute dépendance résiduelle à la division du travail extérieure - capitaliste -, la réponse aurait eu à être : "beaucoup plus loin encore" (en fait on ne saurait même plus dire jusqu'où).

C'est une première difficulté.

La seconde tient au fait que, sous ce rapport, ces expériences, si admirables soient-elles, ne peuvent pas faire paradigme : elles ne sont pas généralisables.

L'hypothèse que le gros de la population pourraient consentir des niveaux de renoncement matériel pareils est intenable.

Que le développement de la formation sale postcapitaliste voie la floraison de zones communalistes ou d'îlots d'autonomie (aux finalités les plus variées, depuis les jardins collectifs jusqu'aux garages ou aux dispensaires autogérés) est une chose ; que la formation sociale se réduise à leur multiplication-juxtaposition en est une autre.

Il y aura quelque chose en plus.

Quelque chose appelé par les nécessités de la division macrosociale du travail.

Que la division du travail capitaliste ait atteint des niveaux de démence et qu'il faille en revenir, c'est certain.

Qu'on puisse, en cette matière, rembobiner complètement, c'est une lubie.

C'est qu'il faut avoir conscience de ce qu'appellent des choses devenues pour nous aussi élémentaires, et impossibles à abandonner, que l'eau courante, froide et chaude, l'énergie, le tout-à l'égout, le chauffage urbain, mais aussi les moyens de télécommunication, quelques-uns de transport également peut-être, pas mal d'autres choses en fait, et se refaire à leur propos le raisonnement du stylo, de la plume et de l'encre.

Alors on voit réapparaître la division du travail ce fait macrosocial.

C'est-à-dire comme nécessité et comme problème.

Pas seulement donc, le problème d'ne déterminer politiquement l'extension et la profondeur : celui, également, d'en organiser les rapports à l'échelle correspondante - l'échelle de la formation sociale entière.

Non plus les rapports capitalistes - ceux du salariat et de l'orientation du processus général par la seule valeur (d'échange).

D'autres rapports.

Alors lesquels ?

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A SUIVRE dans le chapitre "Transition (s) ...

A bientôt.

Amitié.

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