Linden Blossom : SUIVI CYCLONIQUE DE PENSÉES D’UN CRAZY RACOON

SUIVI  CYCLONIQUE  DE PENSÉES D’UN CRAZY  RACOON

Ce matin là j’avais une affaire à traiter dans le quartier.

Comme j’étais en avance, j’en ai profité pour m’arrêter dans un

petit troquet que je connaissais bien. L’ambiance était plutôt sympa

et j’y avais quelques connaissances, en particulier un vieux copain,

Mohamed, qui tenait l’échoppe du coin.

Dès mon entrée je l’ai aperçu, et là, j’ai vu tout de suite qu’il

était pas comme d’habitude. Il touillait son café, d’une drôle de

façon. D’un rythme syncopé. Avec des ratés. Et puis çà repartait…

Des sensations…Qui se promenaient dans tous les sens. Comme les

hyéroglyphes, il ne les décodait plus. Et là, il cherchait ses mots.

Je le sentais qui bandait son arc, mais rien…Que des bribes, des

bredouilleries, même pas des éclats de sens.

Bref, les mots jouaient à l’acteur invisible.

Telles les grues dans la brume de l’aube, ils se dérobaient.

Et le sens avec.

Mohamed était dans l’embarras du castor qui se retrouve

au beau milieu d’un champ de maïs. Il mastiquait. On sentait que les

mots n’arrivaient pas jusqu’à sa bouche. Il continuait de mastiquer

d’un rythme qui me rappelait la dialectique Yin Yang chère à la

pensée chinoise. Sauf que là, la répartition des énergies faisait des

zigs zags. Sa rate avait des ratés dans ses impulsions à séparer le

clair du trouble.

Je voyais sa bouche se tordre dans tous les sens sans parvenir à

accoucher du moindre mot, et même du moindre son ou bredouillis.

A peine un gargouillis. Qui m’agaçait les dents. Était-il victime

d’une inflammation du nerf trijumeau?

Celui qui innerve la sphère buccodentaire ?

Me rappelant soudain les tablettes de terre cuite des Assyriens

racontant les souffrances du Roi de Ninive, à cause de ses dents

cariées, je commençais d’éprouver une sorte de compassion.

À la fin, je tentais de lui venir en aide, en avançant des mots

timidement.

« M’est avis qu’ton boyau s’est élargi ?..., non ? »

Mais rien. Un silence. Ou presque. Un temps... O plutôt un lieu.

Un espace. Une sorte de clairière…

« Je n’ savais pas qu’ t’avais le foutre aussi nomade ! Sacré Momo ! »

Je saisis soudain que mes mots se glissaient dans sa bouche mais

en se délestant au passage du sens que je leur avais attribué.

Ils s’étaient au contraire chargés d’une clarté singulière. Une clarté

née d’un voyage qu’il s’était, à son insu, autorisé au royaume des

ombres.

Son braquemart l’avait entrainé jusqu’aux confins de lui-même.

Et même plus loin. Ce qu’il croyait être flottait, là, s’évaporant à

perte de vue…Ailleurs.

Je finis par comprendre que Mohamed, en parfait

explorateur des voies périlleuses, prenait la mesure de ses

obscurités. Il était en transit, charriant des torrents de boue, des

coulées de lave, celles de la vie sensible vers la vie de l’esprit.

Son rêve l’avait fait basculer ailleurs. Dans un territoire inconnu.

Un territoire qu’il n’avait même jamais soupçonné.

Une explosion d’ailleurs. Et pourtant…Un ailleurs qui lui

appartenait. Une réalité qui était sa chair, son sang, qui l’animait

depuis toujours. Qui vivait en lui tel un passager clandestin.

Une partie de lui qui n’avait jamais montré le bout de son nez : son

frère et en même temps, un étranger.

Bref, Mohamed, qui passait le plus clair de son temps derrière sa

caisse, avait, d’un seul coup, basculé du Savoir à la Connaissance.

Il se découvrait des états d’âme.

J’avais beau m’échiner à coups de mots, un coup à droite,

un coup à gauche, histoire de ramener ces instruments de

reconnaissance au plus près des concepts. Mais les mots qui lui

venaient en bouche se débattaient. Je les sentais se roidir dans une

opposition sauvage à passer par la porte étroite de l’entendement

réductionnel. La triple alliance de l’enfant, du poète et du fou tirait

à boulets rouges sur son sens logique. Aucunes paroles ne sortaient.

J’avais beau comme Pantagruel humer l’air à pleines oreilles, et

disposer mes paumes derrière, elles ne cornaient rien. Les paroles

semblaient se geler au contact du réel. Impossible de remettre mon

ami dans son droit fil. Je pris alors, toute la mesure du

désembrouillage des idées sur le sujet auquel s’était frotté

Wittgenstein.

Un instant je crus que ce moment allait durer toute sa vie.

Mohamed continuait de touiller, de touiller, comme s’il cherchait

un endroit où ses paroles pourraient se réchauffer et prendre leur

essor…

Plusieurs mondes se touchaient entr’eux. Et ils cognaient dur.

« Tu devrais prendre du co-enzyme 10, çà va t’aider à libérer tes

énergies ! » Que je lui fis en sirotant mon breuvage.

Après une énième torsion de sa bouche, je le vis tel le dieu Vishnou,

agitant ses multiples bras…Touillant à leur tour les électrons

invisibles de mon imaginaire.

Mais bientôt je saisis que mon ami tournait autour d’un point

aveugle. Il se heurtait à un angle mort.

Si on en croit Deleuze, c’est là où on commence à penser.

L’âme est infinie et les vingt six cordes de l’alphabet pour la

communication n’en ont pas fini de vibrer pour saisir la juste

composition ou du moins s’approcher d’une résonnance

conceptuelle.

Quelque chose en Mohamed était resté ailleurs.

Je voyais sa bouche se tordre, se contorsionner dans tous les sens

pour finir en une sorte de pli.

Oui, Leibnitz avait raison en affirmant que le monde était plié dans

chaque âme, mais différemment, puisqu’il y a un petit côté du pli

qui est éclairé. Et là, m’est venue l’idée que ce pli, qui lui était

unique, avait peut-être à faire avec notre solitude ontologique.

Dans quelle mesure est-ce recevable ?

La solitude ontologique de mon ami avait fait un pas de côté.

Son membre nomade s’évadant dans le royaume off limits de ses

fantasmes, avait opéré une coupe transversale en son épaisseur.

Son rêve l’avait fait passer de la délocalisation à la dislocation.

Il était soudain capable de penser plusieurs choses en même temps.

Il était arrivé là où on voit la totalité.

Il s’était hissé jusqu’au « UN ». Là où le mythe de l’intériorité prend

son essor. Mon ami touchait à la limite extrême du recours à

l’ordinaire, à la catégorie du non-sens.

Stanley Cavell affirme :

« Nous ne pouvons penser certaines choses, parce que nous ne

voulons pas les savoir_ reconnaître que nous les savons.

De son côté, Mc Dowel précise :

« Nous ne pouvons les « envelopper de nos concepts », et touchons à

la limite de notre nature d’animal parlant.

Façon élégante de dire qu’on jouit (ou qu’on souffre) d’un état de

confusion.

Sous le prétexte d’un changement d’opérateur, il avait perdu mon

numéro de mobile. Tout en branlant du chef je pris ses nouvelles

coordonnées et pour ne pas prolonger son malaise, déguerpis sur

un :

« Salut l’artiste ! »

Tandis que je vaquais à mes affaires, ou plutôt à « mon

« affair », au pic de l’acte fornicatoire, mon mobile sonna.

Mécaniquement je décrochai, et là, reconnus la voix toute

tremblante de Mohamed. Il hurlait qu’il n’arrivait pas à ouvrir sa

putain de porte, et demandait de l’aide.

Tout en rechignant je renfilai mon jean et me précipitais

chez lui.

C’est quand je l’ai vu s’échiner à tournicoter dans sa serrure avec

sa cuillère que j’ai compris que le frisson qui l’avait traversé durant

son rêve n’était pas qu’un simple hip hop de son cerveau limbique !

Et son cerveau reptilien demandait à vivre !

Moi aussi çà m’était arrivé ! La première fois que je suis tombé

amoureux, je me suis retrouvé à changer de chaîne avec mon

mobile ou de mettre tout en branle pour trouver les clés qu’on a

dans la main.

Bon, ce sont les petites pathologies de la vie quotidienne. On

connaît.

Pour moi,la différence entre la folie et une pathologie, c’est quand

on

n’est plus en mesure de réflexivité. Ainsi j’ai connu une personne

qui me glissait à l’oreille que sa voisine souffrait d’ Alzheimer, alors

qu’elle-même en était atteinte.

No comment.

Sans avoir mis les pieds aux Indes, il s’était posé en Inde.

Poser son pied en Inde, c’est mettre sa pensée entre

parenthèses. C’est quitter le mode sec et tranchant du réflexif pour

le mode mou et impalpable du rêve, de l’imaginaire.

C’est empoigner son cerveau par tous les bouts.

Pour faire court, c’est tout lâcher.

Car le cerveau ne fait pas que penser. Son activité dépasse la

pensée. Ainsi le rêve, l’imaginaire et toute activité symbolique

résistent à la mise en mots. En bouche.

Tout ce qui relève de la sensation, de l’abstrait, n’inspire pas

l’analyse. Alors, elle se dérobe. Ou se fond en eux.

Autrement dit, l’analyse se fait bouffer par tout ce qui relève du

sensible.

En mon for intérieur, je sentais comme un brin de cramé. Je

pensais que tel le passage de l’esprit à la matière, le passage des

mots du goût au goût des mots…Constituait un réel défi.

La porte était étroite. On était en terrain friable.

Est-ce à dire que, là où il n’y a pas de mots, il n’y aurait pas de

pensée, comme certains l’ont affirmé ?

À première vue, il semble qu’il en est ainsi. Mais…Nous sentons

bien que nous claudiquons vers un espace d’invention générique.

Car les mots sont porteurs de sens. Mais, est-ce à dire que leur

absence signifie absence de « sens « ou peut-être présence d’autres

formes de « sens « ?

C’est là où, pour avancer, nous quittons le territoire du rationnel,

du signifiant, pour toucher le territoire du signifié.

Sans les mots, nous changeons de registre et passons dans celui de

la métaphysique pour aboutir par extension philosophique aux

mystères, au mysticisme, à la théologie.

Si on pouvait par les mots définir une sensation, la transmettre

dans toute son étendue, son épaisseur, relève d’un challenge

cosmique.

Se pose donc là le problème de la transmission.

Comment faire passer, communiquer les sensations, et de surcroît,

le sixième sens ?

À quelles méthodes, outils, structures faut-il avoir recours pour

transmettre ce qui s’évapore au contact du réel et qui est propre à

ce qu’on pourrait appeler « l’âme volante « ?

Transmettre ne se réduit pas à communiquer.

Communiquer avec les mots ne représente que sept pour cent du

sens.

D’une sensation que peut on dire ?

Àvec quel vocabulaire faire passer l’intuition ?

Les limites nous sautent aux yeux comme le nez au milieu du

visage.

Cà nous semble quasi impossible. Car c’est une question de

vibrations.

« La vie subjective est irréductible aux lois de la science. »

« Nous sommes ondes/particules. » Affirme l’astrophysique.

Ainsi me le déclara j.claude Ameisen lors d’une conférence.

Or tout ce qui relève du savoir ne « vibre »pas.

Ce qui vibre c’est le domaine de la Connaissance.

C’est ce qui émerge à notre conscience sans médiateur.

Sans la langue. Sans les mots. Qui « moulent « notre pensée.

Et la déforment.

La connaissance est « Off Limits ».

Avec quels mots, pourra t-on parler au j. télé du « bozon « ?

En désespoir de cause, je me suis tournée vers le philosophe de

férence de ce concept mou qu’est la « subjectivité » : Witgenstein.

Et là, au bout du bout de cette articulation du dedans et du dehors,

ce mythe de l’inexpressivité, que croyez-vous qu’il trouva ?

La voix. Avec toutes ses harmoniques : la musique infinie des sons.

Du cri primal au râle ultime, le somptueux déploiement des

vibrations.

Linden Blossom

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.