Penser la renaissance, après le désastre qui s'avance

La vérité ne suffit pas à nous convaincre, tant qu'elle ne nous impressionne pas au point de surmonter tous les affects et les biais cognitifs qui nous commandent de ne rien changer à nos habitudes.

Penser la renaissance, après le désastre qui s'avance

http://www.seuil.com/ouvrage/la-deconnomie-jacques-genereux/9782021241198

Pages 398-405

La vérité ne suffit pas à nous convaincre, tant qu'elle ne nous impressionne pas au point de surmonter tous les affects et les biais cognitifs  qui nous commandent de n be rien changer à  nos habitudes.

On ne se mobilise pas vraiment contre la montée des eaux avant le jour où l'on a déjà les pieds dans l'eau. La plupart des gens et des gouvernements connaissent le changement climatique et ses effets. Mais la plupart ne font rien, ou pas grand choses. On cherchera les seaux d'eau lorsque le feu sera là...et s'il reste de l'eau ! Une Grande Crise ne suffit pas à convaincre que notre système est déraisonnable : il nous faut au moins une Grande Dépression suivie d'une Seconde Guerre mondiale. La récente expérience grecque nous enseigne que les méfaits évidents d'une politique d’austérité doivent être vraiment tragiques avant qu'une majorité de citoyens ne soutiennent une autre politique. Mais quelle autre tragédie faut-il attendre pour que les partenaires européens de a Grèce et leurs économistes en chef consentent à cette autre politique ? Une grand peste ? Une guerre civile ? Et lorsqu'une coalition d’États "partenaires" humilie et bafoue la volonté populaire d'un peuple souverain, que faut-il de plus aux citoyens des autres États membres pour comprendre cette "Union" européenne est une dictature ? Que ce soit à  leur tour d'être mis sous tutelle ?

Il semble bien qu'il faille toujours aller jusqu'au désastre pour qu'enfin la vérité commence à impressionner nos esprits.

Ne pourrions-nous pas faire quelque chose pour que la vérité nous intéresse avant qu'il ne soit trop tard ?

Oui, bien sûr, on l'a montré, l'éducation peut tout en la matière, et les éducateurs ne manquent pas. Ils sont légion les journalistes qui ont la passion de la vérité, les chercheurs émerveillés par la connaissance et les professeurs qui savent enseigner. Mais pourquoi ne sont-ce pas toujours eux qui dirigent les rédactions, les laboratoires les départements universitaires et les multiples conseils officiels et officieux qui assurent nos gouvernants ? C'est que la passion de la connaissance et du vrai est un handicap, et non pas un atout, lorsque la compétition sociale est organisée pour nous réduire à l'état de bêtes en lutte pour notre survie, notre position et notre reproduction. 

La mutation de notre société en "dissociété", c'est à dire la désolation des atomes humains livrés à la compétition permanente, a de fait créé un cadre qui épuise le temps de l'énergie nécessaire pour cultiver l'intelligence du monde. Le stress de la performance, l’obsession de l'évaluation et du benchmarking, la hantise du déclassement, la peur permanente de la perte de revenu, de l'emploi, consument toutes les forces conscientes de l'esprit et nous livrent au gouvernement de la bêtise, au sens plein et noble du terme : la pensée réflexe des bêtes que nous sommes aussi et qui nous protège contre les assauts du monde extérieur.

Dès lors, en dépit du fait que les alternatives politiques existent toujours et que les moyens surabondent dans nos sociétés dégoulinantes de richesses, aucune bifurcation durable vers d'autres politiques n'est possible, dans le cadre actuel et dans l'état présent de nos esprits éreintés et biaisés par la lutte incessante. Retrouver le goût de la vérité et recréer le cadre social serein qui favorise le déploiement de la réflexion personnelle, de la discussion argumentée et de l'intelligence collective, voilà les clefs d'un renouveau, clefs hélas ignorées par la plupart des projets  politiques, et voilà une tâche ds plus urgentes.

Comme l'a montré ce livre, parmi d'autres qui l'ont fait bien avant lui, cette tâche n'est pas vraiment compliquée à concevoir. Nos ressources intellectuelles sont intacts : en quelques heures de réflexion, parfois en quelques minutes, nous pouvons ouvrir les yeux et comprendre nos erreurs. Il ne nous manque plus que le cadre favorable à l'épanouissement de cette faculté universelle. Comme on l'a vu (chap. 4), la modification de quelques réglages de la vie économique nous émanciperait de la guerre économique, de la peur et de l'épuisement physique et moral. Une réforme de la recherche et de l'enseignement pourrait aisément remplacer la compétition débilitante pour les postes et pour l'argent par l’investissement dans le goût précoce  de la connaissance. Elle pourrait déconnecter les moyens fournis à la recherche des résultats espérés, de sorte que les chercheurs consacrent leur énergie à chercher librement des résultats scientifiques plutôt que des moyens de chercher. Passer ainsi de la logique de l'évaluation à celle de la confiance ne ferait que renouer avec le cadre qui a conduit aux plus grandes avancées de la science, avant que celle-ci ne soit polluée par l'obsession de la productivité et de la compétitivité.

La tâche n'est pas bien compliquée à concevoir...en théorie.

Mais, en pratique, on voit mal, à part un grand cataclysme politique, ce qui pourrait entraîner l'ouverture du chantier.

Nous saurions quoi faire, mais qui va le faire ? Qui peut changer le cadre, à part un désastre qui met tout par terre ? les politique, bine sûr. Mais lesquels ? Hillary Clinton ? Alain Juppé ? Angela Merkel ? Inutile d'allonger la liste. Quel que soit votre pays, cherchez le nom d'un seul chef d’État ou de gouvernement  qui, au cours des trente dernières années, ait seulement conçu l'idée qu'il fallait changer le cadre...vous n'en trouverez aucun. Et qui a porté ces dirigeants au pouvoir ? Vos et moi, nous tous les citoyens, et nous seuls. Et pour qui voterons-nous aux prochaines élections ? Pour quelqu'un qui veut sortir de la guerre sortir de la guerre économique, restaurer le pluralisme dans l'enseignement et la recherche économique, investir dans l'intelligence, réformer le capitalisme, engager la décroissance ? Et pourquoi irons-nous voter ? Parce que nous avons peur de la bêtise,ou peur des immigrés ? Et sur la base de quelle information ? La lecture des programmes, ou le journal de 20 heures ?

La façon dont nous nous informons, décidons et votons est la première responsable du devenir de nos sociétés et c'est le seul levier d'action dont nous disposons, à part la guerre civile. On peut toujours blâmer la pression des lobbies, la propagande ou la désinformation des médias, le pouvoir exorbitant des riches, la collusion des politiques avec les milieux d'affaires, et, ce, souvent à juste titre. Mais i ne faut jamais oublier que la théorie du complot est l'un des biais cognitifs de notre cerveau réflexe programmé pour imaginer toujours et partout un agent décideur, une intention délibérée, m^me quand c'est le vent ou l'ensemble de notre système social qui sont responsables, et surtout quand c'est nous-mêmes qui sommes responsables.

Nous avons la chance de vivre une époque où l'empire bien réel de l'argent n'est possible qu'avec l'appui ou la tolérance d'une classe politique dont le pouvoir dépend de nos bulletins de vote. En acceptant finalement la démocratie "représentative", les riches et les capitalistes ont parié sur la bêtise des masses et l'abrutissement de la majorité par la consommation, d'une part et sur la pression systémique de la concurrence internationale qui limite les marges de manœuvre des représentants, d'autre part. Leur pari est jusqu'ici gagnant, et il le restera tant que les citoyens seront assez bêtes pour voter sans réfléchir, pour se shooter à la consommation, pour ignorer que c'est le système de la compétition globale et celui de la démocratie représentative qui sont responsables de leur impuissance. 

Regardez ce qui se passe en Amérique : 10 % des profiteurs siphonnent la croissance du revenu depuis trente ans, et 9% de pigeons adorent ou tolèrent le capitalisme actionnarial ! On déteste l'effet, mais on exonérè la cause. C'est là un comportement tout ce qu'il y a de plus naturel : la protestation soulage, elle défoule les tensions, mais le vrai changement fait peur par l'effet spontané de notre aversions à la perte. On peut faire le m^me constat en Europe. La désaffection pour le cadre systémique, qui reste très minoritaire aux États-Unis, est ne passe de devenir majoritaire dans de nombreux pays européens, mais elle ne profite pas vraiment à des partis disposés à engager une refondation progressiste de la démocratie et du système économique. Elle profite surtout aux partis nationalistes anti-immigrations qui proposent une "révolution nationale", pas une révolution écologique, démocratique ou socialiste. Parfois la colère anti-establishment est tellement irrationnelle qu'elle erre au hasard et déniche des prote-voix qui sont de purs produits du système, des hérauts aussi improbables qu'un Donald Trump ou qu'un Emmanuel Macron.

Le peuple des citoyens éclairés est une belle idée, mais celle-ci n'a rien à voir avec les mouvements erratiques d'une foule décérébrée qui, pour la représenter, hésite entre le comble de la vulgarité ou le comble de l'insignifiance,parce qu'elle n'a ni le goût, ni l'énergie ni la culture, ni la méthode d'une réflexion et d'une discussions politique rigoureuses. Le peuple des citoyens reste à construire ; c'est un projet politique.

Pour avoir des dirigeants intelligents et dévoués au renouveau de notre société à long terme, il faudrait donc avoir des citoyens pareillement  intelligents et dévoués. Et des citoyens qui votent tous. Il faudrait aussi des règles du jeu politique conçues pour stimuler l'intelligence plutôt qua la bêtise, pour valoriser le contenu des projets politiques plutôt que la mine de leur porte-parole, pour redonner le véritable pouvoir aux citoyens, pour donner des voix aux générations futures qui devront supporter ou jouir des conséquences de nos choix présents. Bref, il faudrait commencer par changer le système politique, car celui-ci produit exactement l'inverse de ce que je vines d'annoncer.

Ce que nous appelons démocratie est un système débilitant de compétition pour les poses et pour le pouvoir, qui sélectionne en priorité non pas les plus motivés et les plus doués pour agir en vue du bien commun, mais les plus avides de pouvoir et les plus habiles dans la lutte des places. De la bataille du jeune militant pour devenir le petit chef de la section locale du parti, à la joute électorale suprême pour devenir le grand chef du pays, la vie de lutte féroce pour prendre la place d'un autre. N'allez pas croire que ce processus de sélection impitoyable ait au moins le mérite d'éliminer les plus bêtes. Car, on l'a bien compris je l'espère, la compétition des ego nous abrutit, c'est la discussion des égaux qui produit de l'intelligence.

L'Existence du combattant politique ne laisse guère de place pour l'étude et la méditation, et, de toute façon, le projet politique n'a pas de réelle importance. Car l'élection est le but de la politique et non plus le moyen d'une politique. Une fois élu, de toute façon, que peut-on vraiment faire en quelques semestres ? L'horizon de l'action politique effectif (en autant la phase de campagne électorale) se limite  à quatre ans environ pour un chef d’État ou de gouvernement, à dix-huit mois pour un député américain et à un peu plus de quatre ans pour  un député européen. L'essor d'une "information" de masse - où l'image a remplacé le texte et où le spectacle du combat politique l'emporte sur la discussion politique - a achevé la dégénérescence de cette pseudo-démocratie en simple marché à court terme des bulletins de vote. Cette mutation a produit ou renforcé la personnalisation, puis la peapolisation de la vie politique, l'activisme superficiel et l'immobilisme réel, l'oubli du long terme, l'indifférenciation croissante de al gauche et de la droite, bref, tout ce qui nourrit le dégoût de la politique, l'abstention, le vote protestataire...

Alors si, là encore, il n'est pas bine compliqué d'imaginer une autre république, une vraie démocratie, la vraie question est celle-ci : qui va mettre en chantier une réforme qui ne pourrait se faire qu'en bousculant les habitudes et les intérêts de la classe politique en place ?

Et qui va voter pour les rares partis qui proposeront une assemblée constituante pour refonder la politique en place ? Et qui va voter pour les rares partis qui proposeront une assemblée constituante pour refonder la politique, quand on sait que ceux qui y auraient le plus intérêt sont souvent aussi des abstentionnistes qui n'attendent plus rien de la politique ?

Il faut bien reconnaître que nous sommes face à un piège systémique inhérent à nos régimes pseudo-démocratiques. Pour en sortir, il nous faudrait être en mesure de créer simultanément toutes les conditions du réveil et de la mobilisation de l'intelligence individuelle et collective des citoyens (investissement dans l'éducation citoyenne, sortie du système de la compétition généralisée, refondation d'une vraie démocratie). Mais comment entreprendre cela avec la classe politique en place, et avec des citoyens qui ne sont impressionnés par la vérité qu'une fois plongés dans la tragédie ? En somme, tout cela ne paraît possible qu'à la condition que ce soit déjà accompli !

Le travail de l'analyste s'arrête ici. On ne peut qu'espérer qu'une majorité de citoyens finisse par comprendre l'urgence d'une bifurcation radicale, et qu'ainsi soit rendue possible une transition relativement paisible vers un autre avenir commune. Le réalisme m'incline à penser que le piège systémique s'est déjà refermé sur nous, et que l'histoire ne peut que se répéter. L'effondrement brutal des systèmes pourris reste o ce jour l'issue habituelle et assurément plus probable que leur réforme progressive.

De crises en catastrophes, nos sociétés finiront bine, comme ne 1945, par prendre une autre voie. Un jour, une prochaine génération devra sans doute concevoir la reconstruction après l'effondrement chaotique de l'Union européenne, après une nouvelle Grande Dépression, après une seconde guerre civile en Amérique...

L'important dès lors, c'est de ne pas rater la prochaine renaissance, et de bine méditer l'échec de la précédente. En trente ans, la plupart des ^politiques, des économistes, des journalistes se sont convertis à la religion de la compétition abrutissante qui démolit pierre après pierre l’œuvre des reconstructeurs de l'après-guerre.

Si rien n'est fait pur transformer en profondeur l'éducation politique, les règles du jeu démocratique, si, par ces moyens, ne sont pas restaurés le goût, l'exigence et la pratique de l'intelligence individuelle et collective, alors la déconnomie et ses conséquences seront bientôt de retour. Car une prochaine génération ignare, qui n'aura ni connu ni appris le désastre qui fut nécessaire pur qu'advienne une renaissance, pourra toujours déconstruire l’œuvre des anciens reconstructeurs.

Aucun progrès durable ne sera jamais assuré si la génération qui l'engage ne transmet pas à la suivante l'intelligence et la culture qui l'ont rendu possible. Sans cette retransmission, nous ne sortirons jamais d'une histoire dans laquelle, jusqu'ici, il n'arrive pas qu'une société surmonte une impasse autrement que par le désastre.

 

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