Pour une spiritualité laïque

Les deux mondialisations ou les contradictions culturelles de l'homme de droite Et, pour commencer, qu'est-ce au juste que la mondialisation - ou, comme on dit dans toutes les langues, autres que le français, la "globalisation" ? Luc Ferry "La révolution de l'amour"

LUC FERRY "La révolution de l'amour"

Les deux mondialisations ou les contradictions culturelles de l'homme de droite

Et, pour commencer, qu'est-ce au juste que la mondialisation - ou, comme on dit dans toutes les langues, autres que le français, la "globalisation" ?

Pardonnez-moie d'être ici un peu emphatique, mais je vais essayer de vous faire partager une idée que je crois être la plus éclairante et la plus puissante que j'ai croisée dans ma vie pour comprendre ce que fut ce XXe siècle, mais aussi pour saisir les enjeux philosophiques de celui dans lequel nous entrons. Je le dis comme jele pense : cette idée me semble d'une profondeur abyssale. Surtout, elle possède, comme disent les musiciens, des "harmoniques" en nombre infini, des ramifications et des prolongements souterrains fascinants. En plus, elle n'a aucune connotation partisane et peut être ainsi comprise par tout être de bonne volonté, qu'il soit de droite, de gauche, du centre ou d'ailleurs. Je vais essayer de vous l'exposer le plus ,simplement et le plus brièvement posssible, de faire, comme on dit chez moi, "tenir la dinde dans le marron", afin que nous puissions ensemble en percevoir les conséquencesd en termes philosophiques, notamment par rapport à la naissance d'un second visage, radicalement neuf à certains égards, de l'humanisme.

Qu'est-ce donc que la mondialisation ?

D'abord et avant tout, il s'agit de deux moments fondateurs dans l'histoire de l'Europe, de deux événements qui font époque et qui apartiennent à ce que Hegel aurait appelé ç juste titre "l'historico-mondial", ce qui relève de l'Histoire avec un gran "H", de la Weltgeschichte. Nous allons en effet connaître, d'abord en Europe, puis en Occident et dans une large partie du globe, deux âges de la mondialisation, on pourrait presque dire "deux mondialisations" tatnla seconde, celle que nous vivons aujourd'hui, va, comme vous allez le voir dans un instant, contredire l apremière, dnt elle était pourtant à l'origine issue. Mais n'anticipons pas, et commençons par suivre l'ordre chronologique

La première mondialisation des Lumières : une politique de civilisation qui promettaot la liberté et le bonheur

La deuxième mondialisation : un "procès sans sujet" dépourvu de tout sens et de toute finalité

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Ce qui va, en effet, caractériser la deuxième mondialisation, celle qui n'atteint son plein régime de croisière que dans la seconde moitié du XXe siècle, avec la naissance de marchés financiers rendus instantanés par l'invention d'Internet, c'est une "chute", au sens biblique ou platonicien du terme. Pour le dire simplement, la grande révolution des Lumières que nus venons d'évoquer va chuter, elle va tomber dans une infrastructure, celle du capitalisme, dans un économie de compétition tous azimuts, au sein de laquelle elle va changer radicalement de signification. Et quand je dis "tous azimuts", la formule doit être prise au sens fort. Car ce ne sont pas seulement les entreprises qui, dans ce nouveau contexte, sont entre elles en concurrence permanente et totale, parce que aucune d'entre elles n'est plus vraiment "nationale" ; ce sont également les peuples et les cultures, comme en témoigne, parmi tant d'autres le débat qui eu lieu voici quelques années au GATT (l'ancêtre de l'actuel OMC) sur la protection du cinéma et de l'audiovisuel européens, et singulièrement français, contre l'impérialisme réel ou supposé des Etats-Unis ; ce sont encore les laboratoires de recherches et les universités qui se livrent une concurrence internationale - de sorte que chaque six mois, nos hebdomadaires nous présentent un prétendu "classement mondial" des établissements d'enseignement supérieur. Bref, plus rien n'échappe réellement à la logique, désormais globale, de la compétition.  

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Mais là n'est pas encore l'essentiel. L'essentiel c'est de percevoir enfin clairement en quoi cette évolution de la première mondialisation vers la seconde modifie en profondeur tout le sens de notre rapport à la politique et à l'histoire. C'est là, en effet, le point crucial dans ce passage d'une mondialisation éclairée à une mondialisation purement compétitive. Avec cette dernière, en effet, l'histoire cesse d'être animée par la représentation d'une fin par un idéal tel que l'humanisme des Lumières en proposait encore, avec son projet de répandre la liberté et le bien-être pour tous en même temps que la république et la démocratie. Pressé par la concurrence mondialisée, le mouvement de l'histoire et désormais nourri, pur ne pas dire propulsé sans la moindre finalité, par la logique purement mécanique, automatique, anonyme et aveugle de la seule compétition globale.

Prenons un exemple pour rendre cette rupture plus palpable encore.

Le chef d'entreprise qui fabrique aujourd'hui des téléphones portables ou des ordinateurs, ou tout autre objet sur lequel pèse fortement la concurrence mondiale, sait une chose à coup sûr, et à la limite une seule : c'est que si le produit qu'il met sur le marché dans trois mois n'est pas plus performant que celui que nous avons actuellement dans notre poche ou sur notre table, si l'écran n'est pas tactile, la connexion Internet plus rapide, le MP3 plus puissant, le nombre de pixels plus élevé etc., tout simplement, il est mort. Ce n'est pas une question de projet, de vision du monde, d'idéal ou de "politique de civilisation", mais de simple survie, il est absorbé par le voisin, un point c'est tout. Sa seule certitude indubitable, c'est que dans un univers de concurrence mondialisée, la loi du benchmarking, la loi de la comparaison/compétition permanentes, non seulement avec le local, mais désormais aussi avec le global, devient la règle absolue. Il lui faut donc en permanence et à toute vitesse innover et innover encore. D'où sa fascination pour cette logique de l'avant-gardisme qui fut déjà bien avant lui celle des bohèmes dans le domaine de l'art, et le respect, voire l'admiration qu'il voue maintenant à ces avant-gardes que lui ou ses semblables vomissaient littéralement quelques décennies plus tôt. Encore une fois, ce n'est pas le prolétariat qui aime la bohème, c'est la bourgeoisie qui l'adore. 

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Mais revenons au fil principal du raisonnement.

Avec la chute du projet scientifico-technique dans la logique concurrentielle du capitalisme mondialisé, c'est l'histoire qui change radicalement de sens : plus personne ne peut sérieusement croire qu'elle est désormais animée, si peu que ce soit, par une finalité supérieure, un projet d'envergure, de civilisation, puisque ce n'est plus en rien par la logique des causes finales qu'elle se meut, mais de part en part en fonction des causes efficientes. En clair, si je n'avance pas, se dit mon chef d'entreprise, si je n'innove pas, alors, tout simplement, je chute comme un vélo qui ne va pas assez vite ne tient pas sur ses deux roues ou comme un gyroscope tombe du fil sur lequel on l'a posé dès qu'il cesse de tourner assez rapidement autour de son axe. Mais le gyroscope ne sait pas pourquoi il tourne. Son tournis n'a aucun sens. De même, mon chef d'entreprise ne sait pas pourquoi il court ou plutôt si, il le sait, mais ce savoir est tout négatif et ne constitue plus en rien un idéal, un but substantiel : s'il galopa, invente et innove sans cesse, non seulement dans les produits qu'il met sur le marché, mais dans le management, dans l'informatisation de sa boîte, la gestion des ressources humaines, etc., s'il met sans cesse ses troupes sous pressions, les invitant à ne pas s'encroûter, voire, paradoxe suprême venant de lui, à ne pas "s'embourgeoiser", ce n'est pas pour rendre le monde meilleur, plus libre et plus heureux, mais seulement pour ne pas tomber. Pour ne pas mourir, être anéanti ou avalé par la concurrence, comme le malheureux qui trébuche en haut d'un  grand escalier accélère le pas et court de plus en plus vite pour tenter désespérément de retrouver l'équilibre.         

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