Vivre est un village pratique une charte...

Myriam Illouz, intitulé « L’Homme du XXIe siècle serait-il devenu un monstre ? », et qui décrit les symptômes de l’homme « hypermoderne » : individualiste, désengagé, ne vivant qu’au présent, exhibant sans cesse sa vie virtuelle, une vie vidée de sens.

Extrait pages 183- 184

Seul le présent importe puisque lui seul peut être investi par le sujet crédule. Il y a donc un mouvement de centrage sur le présent par la perte de foi envers le futur. Perte de foi religieuse et perte de la foi, communément partagées par la modernité du XIXe siècle, dans le progrès de la science et plus particulièrement des sciences de l'homme. Seul le présent a du sens? Ce que le sociologue Michel Maffesoli nomme le "présentéisme" : "L'existence n'étant, en quelque sorte, qu'une suite d'instants éternels qu'il convient de vivre, au mieux, ici et maintenant." C'est le no future des années 1970 et des Sex Pistols, célèbre groupe punk, qui a connu d'ailleurs un succès retentissant dans nos pays occidentaux et a m^me donné naissance à la no future attitude.

L'homme hypermoderne ne croyant plus en rien, ne crois qu'en lui. Non pas en l'homme, mais en sa seule personne.

Cette croyance exclusive en lui a rendu impossible la référence aux aînés, à un savoir extérieur à soi. Il n'est plus question de reconnaître une autorité, et encore moins de s'y référer. C'est le constat que font avec cruauté les enseignants, les éducateurs ou toute personne sommée d'instruire, de guider, d'être à une place que la psychanalyse nomme transférentielle. Brièvement, le transfert désigne un mouvement, un transport, qui chez Freud représente le lien qui s'instaure entre le patient et son analyste par le transport, la transposition par déplacement des affects, les sentiments du sujet avec les premières figures de sa vie, le plus fréquemment ses parents. A la suite de Freud, Lacan a élargi et spécifié cette fonction au "sujet supposé savoir", le psychanalyste dans la cure, mais aussi bine sûr à tous ceux "supposés savoir" et plus largement encore au savoir lui-même.

Cette difficulté à transférer, à supposer un savoir à un autre que soi, traduit une crise  inédite de notre civilisation postmoderne. Cette absence de référence à un passé duquel l'homme de l'hyoermodernité est absent. Les enseignants ont certainement tous déjà entendu leurs élèves leur dire "j'sais pas, j'y étais pas". Autrement dit, seule une temporalité de  la présence et du présent s'offre comme champ possible d'approbation du savoir.

ça limite les choses !

 

Extrait page 203-204

L'homme hypermoderne emmuré dans son vide existentiel a évacué l'autre du lien. Or toutes ces nouvelles thérapies abandonnent le consommateur à ses seules consommation en tout genre, et les thérapies (médicamenteuse ou non) abandonnent le patient à sa solitude ultime en ne proposant que l'analyse ou la rééducation de son comportement. Ces méthodes ont tout de la non-rencontre à l'autre, propres à l'homme@. Aucune d'elles n'interroge ce qui constitue le socle même de l'humain, son rapport à lui-même par le médium du lien à l'autre. Aucune de ces méthodes ne permet à l'homme de retrouver son statut de sujet.

La psychanalyse est un traitement de l'homme par un autre homme, ayant comme fondement, comme pierre angulaire de toute cure, le transfert. Bien souvent, l'homme hypermoderne fait  l'expérience du vide et de sa chute avec pour la première fois "un filet", de l'expression d'une analysante, un fil...du patient à l'analyse, qui permet enfin dans le lien d'avoir un lien à soi, à soi-même et de sortir du virtuel à la souffrance pourtant bien véritable.

Seule la cure analytique propose de faire cette expérience inédite de la relation avec un autre que soi pour advenir à soi-même. Le monstre hypermoderne pourra remplir ce "vide sidéral" de la seule manière capable de la border : la parole . Seul l'accès à cette parole  permettra à  la jouissance de trouver une butée pour transformer le tragique de sa répétition en ordinaire vivant.

Et les cures actuelles ont ceci de particulier qu'elles obligent l'analyste à être plus qu'une main tendue de l'autre côté de la rive. Elles permettent doucement à l’analysant de repérer qu'une autre main que la sienne puisse exister...

Myriam Illouz

Michel Onfray (dir.), Le canari du nazi. Essais sur la monstruosité, Paris, Éditions Autrement, coll. « Universités populaires & Cie », 2013, 235 p., ISBN : 9782746734111.

La deuxième partie de l’ouvrage prend fin par l’article de la psychanalyste Myriam Illouz, intitulé « L’Homme du XXIe siècle serait-il devenu un monstre ? », et qui décrit les symptômes de l’homme « hypermoderne » : individualiste, désengagé, ne vivant qu’au présent, exhibant sans cesse sa vie virtuelle, une vie vidée de sens. L’auteur constate avec amertume l’abandon progressif de la psychanalyse au profit de thérapies purement individuelles, qui « abandonnent le patient à sa solitude ultime » (p. 171), au lieu de l’aider à mieux se comprendre au travers de sa relation à l’autre.

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