Jean-Michel Toulouse : CONTRE L'ORDOLIBERALISME

https://www.youtube.com/watch?v=W-Tg2rT9ROQ, https://www.youtube.com/watch?v=jhS6mLcU23o, La souveraineté de la Nation française ne peut se laisser enfermer dans ces "cages de fer" de l'ordolibéralisme idéologique et ces "constitutions et traités" qu foulent aux pieds le peuple français, comme les autres peuples. Il s'agit là d'un problème politique et il ne pourra être réglé que politiquement

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IV - CONTRE L'ORDOLIBERALISME

Si demain, un Gouvernement progressiste arrive au pouvoir, contre qui aura-t-il à se battre ? Vue ce qui s'est passé au premier semestre 2015, aboutissant au diktat du 13 juillet à Bruxelles contre la Grèce, il y a intérêt à savoir qui nous aurons en face et quel seront leurs objectifs.

Ceux que nous devrons affronter, ce sont les tenants de l'ordolibéralisme, les mêmes qui ont voulu mettre la Grèce à genoux.

Qui sont ces ordolibéraux et que veulent-ils ? On connaît l'idéologie libérale classique, il nous faut maintenant compter avec l'ordolibéralisme ! Cette doctrine (ordnungspolotik) nous vient d'Allemagne et son fondateur est, entre autre W.Eucken (1891-1950), dit de l'école de Fribourg. Ce qui la différencie de l'école libérale classique, c'est que pour elle, si l’État ne doit "pas fausser le jeu du marché", il doit cependant veiller à ce que la concurrence soit organisée dans un cadre juridique solide : "l’État doit consciemment construire les structures, le cadre institutionnel, l'ordre dans lesquels l'économie fonctionne" (Eucken).

Eucken insiste sur "le primat de la politique monétaire" et cette idée sera reprise ensuite par d'autres économises comme Röpke (1899-1966) et plus tard, les chanceliers Erhard, Brandt, Schmidt, Kohl et Schröder. Cette idéologie, qualifiée "économie social du marché" par un autre économiste (Müller-Armack en 1948) fit contre-poids à l'économie et à l'idéologie "socialistes" de al RDA (République démocratique allemande) de l'époque. Par le plan Marshall (1947), la création du deutsche Mark (1948), la division par trois de la dette allemande (accords de Londres de 1953), la loi sur l'indépendance de la Bundesbank (1957), l'interdiction de limiter la concurrence (Loi Erhard de 1957), le congrès de Bad Godesberg par lequel le SPD affirme l'éternité du capitalisme par l'abandon du marxisme (novembre 1959) et de toute volonté de planification, se crée un "modèle allemand" fondé sur l'ordolibéralisme et "l'économie sociale de marché" adoubé par la social-démocratie (Brandt, Schmidt, Schröder) qui y rajouta la dérégulation du droit du travail. Ainsi, pour Mme Merkel, les principes de l'ordolibéralisme ne se discutent même plus, "ils sont devenus intemporels" dit-elle...

Si bine que le Conseil allemand des experts économiques - l'équivalent de notre conseil d'Analyse Économique, mais avec beaucoup plus de moyens - a pu proposer de constitutionnaliser la fameuse "règle d'or" d'interdiction de l'endettement budgétaire au-delà d'une certaine limite.

Tous ces principes ont été intégrés dans les traités de l'Union Européenne :

- Indépendance de la BCE dont la mission principale réside dans la défense de la stabilité des prix et non dans le maintien de la croissance,

- "Économie sociale de marché hautement compétitive" (article 3-3- du traité de Lisbonne),

- Critères du traité de Maastricht déjà évoqués,

- "Règle d'or" (déficit structurel inférieur à 0.5% du PIB pour toutes les administrations publiques placées sous le contrôle de la Cour de Justice Européenne !) intégrée dans le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance( TSCG), entrée en vigueur en décembre 2009 malgré le NON français et qui reprend la quasi-totalité du T.C.E. de 2005. Cette clause interdit toute politique budgétaire de soutien et de relance de l'économie et condamne la plus part des États à des politiques austéritaires * sauf bien sûr l'Allemagne dont l'économie profite de toutes ces mesures puisqu'elles ont été initiées chez elle et que son économie est en passe de pouvoir dominer l'Europe 

* cf. Le Monde Diplomatique : Août 2015 (L'ordolibéralisme allemand, cage de fer pour le vieux continent).          

Ce qui est étonnant, c'est que tous les autres pays se soient laissé enfermer dans cette "cage de fer" qui est plus une "théologie néo-libérale de l'économie politique...qu'une économie politique et historique" (Jacques Généreux - Les vraies lois l’économie 2015), une doxa plutôt qu'une science.

Et pourquoi les oligarchies insistent-elles autant pour vulgariser cette doxa et monopoliser tous les médias ? Parce qu'il s'agit de la doxa du Capital. Un gouvernement progressiste devra promouvoir un autre type non de théologie et de propagande, mais de théorie : l'économie politique au service du salariat, et cela dès son élection, car il sera inutile de se faire des illusions quant aux objectifs de la "Troïka", comme nos camarades Grecques*.

Dans cette situation européenne, quel sera donc notre adversaire principal ? - je dis bien adversaire -. Ce sera l'oligarchie en général mais principalement l'oligarchie allemande, représentée par les nouveaux Konzerns et les Schaüble de Berlin et non le peuple allemand. Ce sont les fondés de pouvoir de Daimler, Volkswagen, Siemens, E.ON, Metro, Allianz, Telekom, BASF, BMW, Thyssenkrupp, Bosch, RWE, Apobank etc...qu'il faudra affronter. Ces dix dernières années, l'excédent commercial cumulé de l'Allemagne se chiffre à 1 500 milliards d'euros alors que la France perd sa substance dans un déficit chronique (300 milliards d'euros ces cinq dernières années)...

Quatrième puissance mondiale en PIB, loin devant la France, l'Allemagne aspire désormais après plus de vingt-cinq ans de réunification, à redevenir une puissance politique, militaire et diplomatique. Elle n'a plus besoins d'une Europe fédérale, sauf sous son influence; elle n'a plus besoin de faire semblant d'observer une certaine retenue comme nous l'a bine montré M. Schaüble lors de l'affaire de la Grèce !

Bientôt, elle revendiquera un poste de membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU, avec le soutien des États-Unis pour lesquels, avec l'Angleterre, elle est une tête de mont en Europe**.

Pour diminuer l'endettement et désenrayer la croissance, l'Allemagne impose aux autres pays de l'UE une action sur le coût du travail, et sur la protection sociale, jugés trop élevés ainsi que sur la réduction des dépenses publiques. C'est la "stratégie de l'offre" et l'austérité inaugurée par Schröder et poursuivie par Merkel-Schaüble. Plus de politique monétaire, plus de politique budgétaire, la BCE Banque centrale européenne — Wikipédia et la CJE Cour de justice de l'Union européenne — Wikipédia y veillent ! Et pendant ce temps, l'Allemagne importe des équipements intermédiaires dans les pays d'Europe centrale et orientale ( à bas coûts), les traite et les assemble chez elle et les exporte, d'où ses résultats extravagants en matière de commerce extérieur. Les délocalisations dans les PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale) fonctionnent comme une concurrence déloyale et une sorte de dumping social à l'encontre de tous les autres pays de 'LEU - et surtout de la France - dans lesquels l'Allemagne exporte 43% de ses produits exportés...l’Allemagne est en train de siphonner les exportations intra-communautaires au détriment de ses partenaires. L'industrie manufacturière française est en recul et en danger !

J. Nikonoff dans son livre "Sortons de l'Euro !", va jusqu'à dire qu'on entre dans une situation "néo-coloniale" où l'Allemagne exporte des produits manufacturés de haute technologie (machines - outils notamment) en important les pièces détachées de son hinterland : le reste de l'Europe...C'est ce que dit aussi un Bulletin de la Banque de France de 2008...

La "compétitivité" de l'Allemagne est due à un social-libéral (Schröder) qui a pratiqué la pire des politiques d'attentat contre le salariat : allongement de la durée du travail sans augmentation de salariale, capitalisation des retraites, réduction des allocations chômage, diminution du revenu d'insertion, généralisation des emplois précaires (quatre lois de "réforme" Hartz de 2003 à 2005), TVA ( taxe sur la valeur ajoutée) sociale, mais réduction des impôts sur les sociétés, passage de l'âge légal de départ à la retraite à 67 ans, création d'un forfait "santé"...A son arrivée au pouvoir en 2005, Mme Merkel ne put constater que " la remise à plat en profondeur de l'état social de l'Allemagne avait été bien gérée par les "socialistes" : !

L'Allemagne d'après guerre n'a jamais connu une telle déflation salariale et une telle explosion d'inégalités. Par contre, pour l’oligarchie berlinoise, tout va bien ! Tout ce que le salariat a perdu a renforcé la "profitabilité" des entreprises allemandes et accru "l'acceptabilité sociale".

Il est donc très clair qu'une politique de gauche d'un Gouvernement Conseilliste ne pourrait être qu'une opposition frontale ) l'ordo libéralisme. De nombreux sondages partout en Europe montrent que les peuples se rendent compte de la nocivité d'une Union Européenne parasitée par l’idéologie capitaliste-libérale et n'apporte que récession, crises, chômage, atteinte aux salaires, délocalisation, faillites financières, hausses des prix et fraudes de toues sortes (l'actuel Président de l'UE a lui même trempé dans des manœuvres peu claires pour attirer les multinationales au Luxembourg en les exonérant d'impôts ! Ce scandale des "Luxleaks" en dit long sur la prétendue "solidarité" liant les pays de l'UE ! M. Juncker a-t-il la légitimité de ses fonctions ? Cela ne semble pas gêner la camarilla capitaliste et libérale qui tient aujourd'hui les organes dirigeants de l'UE : Juncker-SChulz-Tusk-Draghi-Malosse-O'Reilly-Mogherini-Moscovici-Jaeger-Dijsselbloem et autres...).

De même, il est clair qu'un Gouvernement Conseilliste ne pourra s'accommoder du mondialisme capitalo-parlementaire-néolibéral qui colonise toutes les structures internationales : OTAN-OMC-Banque Mondiale-FMI-OCDE-UE. Il sera donc amené à se retirer de certaines de ces officines et à en créer d'autres en alliance avec toutes les forces de progrès dans le monde.

Il est non moins clair - et le chantage au "Grexit" l'a encore démontré - qu'on ne réformera pas l'Union Européenne de l'intérieur. Si l'on attend que les 27 États soient unanimement d'accord - seule possibilité juridique de changer ces institutions - nous y serons encore dans  un siècle*.

La souveraineté de la Nation française ne peut se laisser enfermer dans ces "cages de fer" de l'ordolibéralisme idéologique et ces "constitutions et traités" qu foulent aux pieds le peuple français, comme les autres peuples.

 

Il s'agit là d'un problème politique et il ne pourra être réglé que  politiquement.

 

*Le temps de l'alignement parfait de 28 planètes. (F. Lordon)    

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