Claude Capelier : fin de la préface du livre de Luc Ferry "De l'amour"

Luc Ferry : Ce que j'appelle la "révolution de l'amour", c'est à dire la naissance de la famille moderne, enracinée dans le passage du mariage arrangé au mariage choisi par et pour l'amour, a transformé nos vie. Elle apporte un nouveau principe de sens, qui requiert une nouvelle philosophie. Elle ne boule verse pas seulement nos existences privées, mais tout notre rapport au collectif.

Pages 11-12

Certes, on peut toujours rétorquer que l'on est pragmatique et que l'on n'a que faire des "idées" : pourquoi pas en effet ?

Sauf que rien n'est plus illusoire que cette affectation de pur réalisme : l'expérience prouve que ceux qui prétendent s'en tenir là n'arrêtent pas, contrairement à ce qu'ils affirment, de nous dire "ce qu'il faut en penser", à ceci prés qu'ils nous resservent des "idées reçues", dont nous avons vu, justement, qu'elles ne nous disent plus rien de fécond. A l'inverse de ce que beaucoup imaginent, la philosophie ne sert pas qu'aux philosophes, ni même principalement à eux. Quand Descartes a construit une philosophie fondée sur le seul "bon sens", "la chose du monde la mieux partagée", et sur le fameux "je pense donc je suis", il a fourni un cadre qui, jusqu'à la Révolution française, a libéré des générations dons les ancêtres avaient longtemps erré, sans savoir s'ils devaient s'en remettre aux commandements de l’Église, à ceux du Prince, aux pensées d'Aristote, aux exigences de la tradition, aux volontés d'un père ou à leur libre arbitre : il suffit de lire les pièces de Molière pour voir comment les amours des personnages peuvent être entravés par ces conflits de légitimité. En ce sens, tout le monde a profité de Descartes, même ceux qui ne l'ont pas lu ! Au XIXe siècle, les limites d'une vision purement rationnelle et morale du monde qui avait entraîné la Révolution française dans d'insurmontables impasses ont conduit les philosophes à réintégrer des niveaux oubliés de l'existence humaine dans sa compréhension : l'Histoire chez Hegel, la lutte des classes liée aux rapports de production chez Marx, la volonté de puissance et l'inconscient chez Nietzsche.

C'est une révolution comparable que nous propose Luc Ferry. Mais cette philosophie nouvelle, me semble t-il n'est pas encore apparue dans toute son évidence, en partie parce que l'auteur, dans un souci de pédagogie, a fait la part belle à de nombreux autres philosophes, en partie en raison des multiples analyses (historiques, anthropologiques, conceptuelles) par lesquelles il fallait passer pour fonder sa thèse. Sans doute aussi, l'idée même que l'on a mis le doigt sur la solution si longtemps attendue incline t-elle à la prudence et à une certaine discrétion dans la présentation de ce que l'on a découvert.

Le projet de ce livre est justement de tenter d'exposer de la manière la plus évidente possible (cette fois sans détour ni fausse pudeur) cette philosophie nouvelle, qui nous est si nécessaire, et de montrer en quoi elle nous aide à mieux nous orienter dans le monde qui est le nôtre, dans les domaines d'activité les plus concrets. Comme toutes les vraies philosophies, elle n'est en rien une lubie "sortie d'un  chapeau" que l'on prétendrait imposer aux plus crédules, mais un effort pour penser ce qui nous anime tous, au plus profond, et pour quoi , nous n'avions jusqu'ici pas de mots ni de vision adéquate.

Claude CAPELIER

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