LE   GRINCEMENT  DE LA NORIA (texte de Linden Blossom)

«  Ici bas, les lèvres effleurent sans rien laisser de leur velours… » Sully  Prud’homme

LE   GRINCEMENT  DE LA NORIA

«  Ici bas, les lèvres effleurent sans rien laisser de leur velours… »  Sully  Prud’homme

Chapitre  I

Il boit.

Pour ne pas entendre.

Il boit.

Pour ne pas s’entendre.

Il boit.

Comme les enfants se bouchent les oreilles.

Pour ne plus entendre.

Le bruit qu’il fait. Là, dedans lui.

Il boit.

Pour fuir ce vacarme qu’est son silence. Là dedans.

Il boit.

Pour se dissoudre. Ne plus se sentir.

 

Ne plus entendre ce silence qui est son plus haïssable ami.

Son meilleur ennemi.

Qui lui colle à la peau. Aux os.

Il boit.

Ce silence que le temps a fait musique.

Qui ne le lâche pas. Même la nuit.

Surtout la nuit.

 

Il sait son nom.

Ce silence, qui l’étouffe, ce soir, s’appelle solitude.

Mais pas celle des autres.

Sa solitude à lui, elle a un autre visage.

Qui se fait chaque jour insoutenable.

Il boit.

 

Où et quand a t-elle commencé ?

Il ne peut le dire. Tant c’est loin.

Parfois, il lui semble qu’elle a toujours été là, fichée.

Depuis son premier souffle.

Il voudrait saisir son dedans.

Il voudrait l’arracher. Et le jeter dehors.

Il boit.

 

Un jour, il s’est demandé s’il avait déjà ri. Comme les autres.

De toutes ses tripes. De toute son âme.

Au vide qui s’est ouvert sous ses pieds, il a mesuré son mal.

Il boit.

Pour ne plus entendre son mal.

Il boit pour s’oublier.

Pour mourir à lui-même.

 

Pourtant, il n’est pas complètement seul.

Son chien est là, qui l’attends.

Chaque soir.

Chaque soir, il le caresse.

Chaque soir il y a un moment où il n’est pas étranger à lui-même.

Où il se sent bien.

Où il existe.

Mais ce moment ne remplit pas tout.

Tout ce qu’il est.

Il le sait. Qu’il y a autre chose.

Qu’il ne connaît pas.

Quelque chose comme un monde étranger.

Qui est pourtant lui.

Il boit.

 

Ce soir, il ne se cherche plus.

Çà fait trop longtemps qu’il s’est colté avec ses ailleurs.

Il boit.

Il ne sait pas qui il est.

Ce soir il sait. Que jamais, il ne le saura.

Il boit.

 

Pourtant, parfois…

Le petit nuage rose, derrière le laurier dans son jardin, le cri de la chouette, et tous ces petits riens qui depuis toujours l’enveloppent.

Comme une caresse.

Ces petits riens, au fil du temps, sont devenus sa peau.

Une partie de lui. Chaude, parfois.

Surtout lorsque son mal s’invite.

Comme ce soir.

Il boit.

Pour se guérir d’être né.

Ou plutôt se guérir de n’être pas encore mort.

Pour ne pas faire de son silence la racine de son mal.

Il boit.

Parfois pose son verre. Essuie d’un revers brusque de sa manche ses lèvres gercées.

Alentour, ses frères de solitude ricanent.

De tout. De rien.

Toujours les mêmes paroles. Les mêmes tournures.

Avec le même accent qui rigole jaune au bord de certains mots.

 

Tant de saisons, de moissons, de messes, de cérémonies, d’histoires,

ont tissé un lien.

Un lien qui tient lieu de cordon ombilical.

Qui les relie. Les enchaîne.

Et c’est le bruit de ces chaines qu’il entend. Là, au fond. Tout au fond de lui.

Alors il boit.

Pour ne pas entendre le ressas de cette désespérance.

 

Mais ce soir, çà grince quelque part.

 

Et même çà hurle. Et même il a mal, dans les tempes, là.

Ce soir il sait. Oui, il en est convaincu.

Jamais, jamais il  ne sera comme tout le monde.

 

Et çà, il ne peut plus l’entendre.

Ce soir, il veut qu’on l’entende.

Ce soir, il veut qu’on lui parle.

Ce soir, il veut exister.

 

Il reprend son verre.

Pour se donner du courage.

Pour se jeter dans l’arène.

Il boit.

 

Et il se lance.

Il parle.

Fort. Très fort.

Même trop fort.

 

Pourvu qu’on entende plus ce bruit du dedans. Ce bruit de verrou rouillé.

Il parle. Dit n’importe quoi.

Pourvu que çà couvre le bruit du dedans.

Il parle de tout. De rien.

De plus en plus fort.

Il n’en peut plus. Il n’en peut plus d’attendre.

D’attende que vienne ce qui ne se peut dire.

Qui sent une espèce d’odeur. Comme du moisi.

Surtout le matin. C’est le même goût, mais plus fort. Plus acide.

 

Ce soir, il a l’impression que tout serait possible encore.

Il reprend son verre.

 

Un peu en oblique. Le regarde.

Avec un sourire qui grince.

Comme le bruit de ses frères, là.

Qui se taquinent. Pour rien. Pour tout. Pour faire du bruit. Pour exister.

Il boit. Encore.

Et pourtant, il n’a plus d’énergie.

Pour taquiner ses démons.

Les autres se moquent de lui.

Il a l’habitude.

 

Lui aussi se moque de lui.

Comme si…Il était quelqu’un d’autre.

Une sorte de surgeon.

Poussé là, au milieu de nulle part.

Il se cherche. Depuis longtemps. Depuis toujours.

 

Parfois, il a encore la force de regarder autour de lui.

Ce qu’il perçoit, lui fait mal.

Très mal. Çà lui rappelle trop de choses.

Eux, ses frères, y z’y croyaient.

Ils avaient vingt ans.

Ils jetaient plein de lumière autour d’eux. Et quand ils riaient, c’était… Oui, c’était la terre entière qui riait.

 

Ils y croyaient. Eux, les trouffions.

Pour sûr qu’ils y croyaient. Gonflés à crever qu’y z’étaient.

 

Pour crever, y z’ont eu leurs doses.

Ceux qui y sont restés, là, bas, y sont là.

 

Et ils hurlent.

Un hurlement qu’y a pas d’mots pour dire.

Un hurlement qui fait même plus mal.

Il fait parti d’eux. Il leur colle à la peau, il les englue jusque dans leurs rires.

Mais eux, leurs frères d’armes, y sont là. Y sont revenus.

 

Et c’est le pire.

 

Parce qu’on revient jamais de l’horreur.

Çà suinte, çà chuinte, çà dégouline.

Çà crie, çà grince, çà crisse.

De partout.

C’est çà qui fait qu’ils se retrouvent chaque soir.

Parce que çà, çà peut pas passer.

 

Une vie ne suffirait pas.

Pour tuer tous ces remugles. Qui n’en finissent pas de mourir.

Là, dedans.

Une vie pour cracher toute la haine.

De ceux qu’ont été bernés. Qui se sont fait avoir, comme çà, par un matin de printemps.

Dans les massifs torrides des Aurès.

 

Ou ailleurs.

Car ceux là, y z’y croyaient.

Plus sûrement que le jour qui succède au jour.

Alors leur odeur, celle du dégoût, elle traine de partout.

Oh, bien sûr, à vingt ans, on s’dit qu’on oubliera.

 

Ils ont essayé. D’se faire un petit bonheur.

De retrouver un peu de goût à la vie.

De se donner du sens.

Un bonheur à la petite semaine.

Et puis la vie les a rattrappé.

Ils sont tombés dans le pétrin.

Alors, ils se retrouvent là.

A faire comme si.

 

Comme si, pas de fermentations.

Comme si, pas de rancœur, de remords.

 

Comme si de rien.

 

Il se retrouvent là, avec les autres.

Ceux qu’ont rien fait d’leur vie.

Ceux qu’étaient floués dès le départ.

Ou qu’ont tout foiré.

Ils boivent.

C’est leur vin de messe.

C’est la grande communion. La vraie.

Çà ils l’ont jamais dit. Pourquoi dire ce qu’ils savent tous ?

 

Ils le sentent. Car depuis le temps qu’ils sont ensemble, c’est un vrai câble qu’ils ont tissé.

Un cordon ombilical.

Alors ils officient. A l’occasion de n’importe quel événement.

 

Et l’événement il a tous les visages.

Parce que…Si fallait attendre un VRAI événement…

Y se passerait pas grand chose.

Tous le savent.

Lui, il n’y a jamais cru.

Tout n’est-il pas dans les prémisses ?

IL le sait. Car il lit.

 

Les nuits sont si longues…

 

Son chien est là.

Qui donne plein de caresses. Et en reçoit.

Lui, quand ses frères sont rentrés, il traine encore un peu.

Il regarde le ciel. Il sent la nuit.

Il l’aime.

Elle lui ressemble.

Comme lui, elle plonge. Elle donne le vertige. Elle est son dedans.

Elle fait peur aussi.

Comme lui.

L’autre jour, un enfant s’est mis à courir après l’avoir aperçu.

Et çà, c’est pire que tout.

Il n’ose plus se regarder.

Ou quand y se regarde, il ne se voit pas.

Et çà, quand il cherche depuis combien de temps, il sent un gouffre s’ouvrir sous ses pieds.

 

C’est depuis toujours, ou presque.

 

Tant que «  la mère » était là.

 

D’ailleurs, elle est toujours là.

 

La ligne de téléphone en atteste.

 

Mais quand elle était là, c’était…Pas vraiment une présence.

 

C’était une habitude.

Depuis toujours.

 

Depuis  qu’il est né. Ou plutôt, depuis qu’il a été jeté, là, non pas « dans «  le monde, mais «  hors du monde ».

Il était l’accident.

Un accident après toute une fratrie.

Il est né en apnée.

De lui. De la vie.

Même pas infirme. Même pas handicapé.

Il est né même pas au bord du déni.

 

Il est né au-delà.

Dans l’a-temporel. Dans l’a-spatial.

Dans l’a-existence.

Ses ressentis, il ne les sentait pas. Il les regardait.

Dans son dedans, il y avait un grand vide.

Il manquait comme un outil.

Pour traduire ses sensations.

Pas de mots. Mais seulement d’emprunt.

La mère ne parlait pas.

Encore moins à lui.

La mère priait.

Il ne s’est jamais senti connu.

Encore moins reconnu.

 

Il est né déjà mort. 

 

Quand il songe à sa vie, à lui, il voit un livre ouvert.

Toujours à la même page.

Un livre tellement vieux que les pages sont grignotées par les souris.

Un livre qui dort, là.

Non pas posé mais tombé.

 

 Gisant au milieu d’un fatras d’objets divers. Des objets sans grande valeur.

Comme lui.

 

Alentour, tout semble figé. Recouvert d’un deuil de poussière. Une poussière dense.

Qui s’accroche après les contours, les moindres aspérités, s’insinue dans les plus minces failles.

Elle dessine l’empreinte en creux des âmes.

Personne ne fait le ménage.

D’ailleurs, il ne le supporterait pas.

Quand à lui, çà ne l’intéresse pas.

 

Il dort dans la chambre de ses parents.

Dans le lit de ses parents.

 

Un lit qui garde l’empreinte de son corps.

Moulé comme dans le fœtus.

 

Il est resté un enfant. Et le lit est sa matrice.

C’est le lieu où il se retrouve.

Ou il a chaud.

Chaque soir, le même rituel.

Chaque soir, les mêmes gestes.

Ou plutôt la même absence de gestes.

 

D’ailleurs, il a tellement bu que ses membres sont décrochés et flottent au milieu des objets.

 

Le courrier est un amoncellement de lettres. Entassées sur un bureau d’écolier.

La plupart non ouvertes.

Certaines gisent à même le sol.

Certaines éventrées. D’autres déchirées. Mal.

D’un coup qu’on sent maladroit.

A quoi bon ?

 

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il a eu l’énergie pour les ouvrir.

Mais il s’est arrêté en route.

 

Y en a trop.

Alors, il se laisse choir à même le lit.

 

Le chien est là.

 

Il fait parti de lui. Il jappe de joie.

C’est un pur moment de bien être.

Mais là où les autres mettent des mots pour le dire, lui, y sait pas.

Il n’en connaît pas.

 

Parce que même quand il se sent mieux, y a toujours une sorte de tristesse qui borde de noir les mots qu’il pourrait dire.

 

C’est un sentiment qui se retient au bord de la tristesse.

Un sentiment parfois très doux.

Comme s’il s’oubliait.

Comme si il était absent à lui-même.

 

Et là, il se sent bien. Au bord de ce qui est peut-être une sorte de petite joie. Un golfe entr’ouvert.

Un sentiment où y a une tranquillité.

Une paix.

 

 

Où le torrent de tourbe ne se fait plus entendre.

Il est bien.

Parce qu’il ne se sent plus.

Une grâce.

 

La grâce, c’est un mot qui ne fait pas sens pour lui.

Ou plutôt, çà lui rappelle trop de choses.

Des choses qu’il veut chasser de sa mémoire. Des choses qui ont une odeur sombre.

La même que celle de la mère.

Il ne veut pas la juger.

 

Quand on aime, çà vous vient pas à l’idée.

Pourtant…Une fois, il s’est surpris à la juger.

 

Et çà lui a fait tellement mal, que depuis, il essaie de ne plus penser à elle. 

Alors il boit.

 

Lui, il se juge.

L’homme sans histoire.

Ou plutôt son histoire, elle est faite de celle des autres.

Elle est faite de toute la tourbe des autres.

Et là, la tourbe, il a connu.

Quand il était plus jeune, il a été pompier. Alors…

Ce qu’il en pourrait dire, c’est pas soutenable.

 

Les disputes, les conflits, les drames, les suicides, il a tout vu.

 

Et c’est pourquoi il vient chaque soir retrouver ses frères.

Car les drames, les tragédies, arrivent par se fondre et même s’épouser dans ce pays de mer.

 

Même s’il n’a pas les mots, il sent.

Il sent la beauté de son pays.

 

Il ne l’a jamais quitté.

 

Pourtant, il aurait pu. Ce ne sont pas les occasions qui ont manqué.

Mais, quelque chose l’a toujours retenu.

Quelque chose qui est un ensemble de choses.

Quelque chose qui est sa chair. Sa peau, ses os.

Pour partir il faut un moteur.

 

Et lui, n’en a pas.

 

La terre c’est son écrin. Il a tout ici.

La seule fois où la vie l’a obligé à s’éloigner, il s’est senti tellement mal que jamais il ne recommencerait.

 

Il est habitué. A sa solitude. A son mal.

Il est marié avec.

Chapitre  II

« Heureusement, j’ai pu reprendre, pour ainsi dire, toute l’affaire avec d’autres mots. Il n’en demandait pas davantage. Un nouvel aspect des mêmes choses.

 

                                    Céline

 

Il est maçon.

Il construit des murs.

Comme les enfants leur château de sable.

Les murs, y connaît. Il a fait qu’çà.

Dès l’aube il est sur le tarmac.

Le chantier c’est son royaume.

Sa cathédrale.

Par tous les temps il construit des murs.

Même s’il est souvent seul, il arrive parfois qu’un autre ouvrier mêle sa sueur à l’ouvrage.

Même s’ils ne se parlent pas, çà fait quand même quelque chose.

Ils construisent des murs.

Leurs sueurs a le même goût.

Ils se sentent les organes d’un même corps.

Pour un temps.

Et pour célébrer ce moment de grâce,

Ils boivent un coup. Mais pas plus.

 

Une cathédrale çà se mérite.

 

Lui y retourne à ses murs…A ses pierres.

 

Il a sur le cœur des mots. Ceux qu’ont été lancés comme çà, par son compagnon d’œuvre.

Entre deux gorgées.

Des mots qui rabâchent la même chose, font souvent la même musique.

Il la connaît. Mais çà compte pas.

Çà  pas d’importance.

Çà fait du bien.

 

Parfois, les mots sonnent bizares.

Ils font un drôle de bruit.

Quelque part, çà le fait tressailler. Dans des régions de lui, des terres mal défrichées.

Alors il continue de poser des pierres.

 

Les pierres faut les connaître.

Elles sont un peu comme un voyage.

Chacune a son histoire.

Celles qu’il préfèrent ce sont les plus dures. Les plus arrogantes à positionner.

Car elles ont des angles aigus.

Des arêtes tranchantes.

Et là, il se reconnaît en pays familier.

Les pierres elles parlent. En couleurs. Elles parlent en robe.

Elles parlent aussi en peau.

Parfois douces au toucher.

Il les caressent parfois avant de les caler.

Certaines résistent. Elles demandent encore un peu de liberté.

Parce que…D’être ainsi coincées entre les autres, çà peut se vivre comme un étouffement.

Il en sait quelque chose.

Lui, le dernier.

Il ralentit son ryhtme.

Comme pour lui donner le temps de

…De trouver sa place.

Il comprend bien cette souffrance de ceux qui sont pas à leur place.

Mais bon. On n’a pas l’ choix.

Il ponce aussi.

Çà fait partie de son travail.

Et puis il touille, il fouaille, il ajuste.

Il taille, il cisèle.

Il aime çà.

Avec le temps il s’attache à cette maison qu’il accouche.

Et quand arrive le moment où elle est fin prête, le moment de la livraison,

Il a un pincement au cœur.

Elle était son enfant.

Il imagine que çà doit être pareil quand un père vit la séparation d’avec son fils.

 

Mais déjà un autre chantier s’ouvre.

 

Les secousses et tressaillements de l’âme n’ont pas le temps de résonner.

Il va construire une autre cathédrale.

Il va construire des murs.

D’autres murs. Encore des murs.

Il fait qu’çà. Il a toujours fait qu’çà.

Il fera toujours çà…

Des murs y en a partout.

 

Et çà, parfois çà fait aussi un mur.

 

Mais il travaille en plein air.

Par tous les temps. Le ciel lui appartient.

Il sait les embellies.

Çà lui fait du bien. Comme quand il caresse son chien.

Çà fait une jolie couleur. Et tous ces petits moments de lumière font un gros tas de choses agréables dans sa vie.

Le ciel il le connaît par cœur.

Il sait avec la précision d’un météorologue comment vont devenir les nuages.

Comment vont virer les gris et les bleus.

Tout çà c’est agréable.

 

Même quand il fait gros temps.

Et surtout.

Parce que là, la tempête n’est pas loin.

Il ne sait pas trop pourquoi.

Il sent qu’il y a des peurs.

 

Des vieilles peurs. Cachées.

Des peurs qui ont une longue longue histoire.

Des peurs qui ont une odeur.

Une odeur qu’il reconnaitrait entre toutes.

Une odeur qui se tient bien debout.

Qui glisse pas vers d’autres odeurs.

Une odeur qui est chaude. Qui rassure.

Cette odeur qui résiste au temps, qui s’accroche à tous ses dégoûts, à tous ses espoirs, car parfois il en poussent, là, au coin d’un angle du mur.

Cette odeur elle est à lui, et en même temps pas complètement.

 

Quand il essaie de compter tout c’qu’est à lui, il trouve rien.

Ou plutôt, si, y a son chien.

Son chien, il a aussi un peu d’cette odeur.

C’est une odeur très ancienne.

Une odeur qui fait mal.

Un mal qui voyage. Un mal qui est toujours pareil. Mais jamais tout à fait pareil.

Un mal qui ne peut pas se dire.

Pourtant il lit. Le journal de la région.

Il le lit de partout. Tous les jours.

Pendant qu’il avale son café.

Mais jamais, il n’ a lu quelque chose qui racontait exactement son mal.

Oh, bien sûr, y des fois où…Ila cru se reconnaître. Mais c’était dans des histoires tellement sordides.

Qui jetaient une lumière sur lui.

 

Mais cette lumière elle était toute noire. Et il a senti son mal s’inviter, là, sans prévenir.

C’est sûr que çà fait un bail qu’il sait.

Que ce mal vient de loin.

 

Un jour, il s’est aperçu que son mal venait de bien plus loin encore.

 

De ses ancêtres. Oui.

Le peu qu’il en a entendu, comme çà entre deux soirées bien arrosées.

 

A noël. Ou à une fête de famille.

On sait bien que c’est là.

 

Là où çà risque de déraper.

 

Et çà manque pas les occasions.

Et il devine. Ce qui est passé entre les mailles des mots.

Des râclements…Des rires.

 

Il sait. Il connaît le nom de son mal.

De cette odeur.

 

 

C’est celle de « La Mère ».

CHAPITRE      III

« Nos in Novitate  Vita Ambulemus. »

 

Y fait pas d’son.

Il a l’souffle court.

 

Depuis qu’y fait pu d’foot.

Parce qu’avant, du souffle, il en avait.

Un peu plus.

Avant, y courait.

Après l’ballon.

C’était plutôt chouette. Mais bon…

çà durait pas.

Et quand y rentrait à la maison, çà r’commençait.

Cet espèce de grincement.

Et puis, construire des murs c’est dur.

Le ciel est pas toujours clément.

Il est même rude.

Alors, son dos a parlé.

Et l’foot, il s’est contenté d’regarder les autres.

Là, maintenant, il a pu d’souffle.

La cigarette y est aussi pour quelque chose.

 

Mais là, maintenant, son souffle c’est une caricature. Presque une absence.

Alors, y sent pu trop les odeurs.

 

Il a pas d’épaisseur. Pas d’matière.

 

Y fait pas d’son.

Encore moins d’écho.

Y fait rien.

Il est creux.

Il boit.

 

Pourtant parfois, y s’passe bien quelque chose.

Qui fait que quelque part y sonne.

Mais çà dure pas.

C’est un son-éclair.

Plutôt un bruit. Qui fait penser à quelque chose qui s’déglingue.

Qui s’étire en zig zag.

En bas. En haut. A l’est. A l’ouest.

Un bruit qui sait pas où aller.

Qu’est partout. Et nulle part.

 

Toujours le même pourtant.

C’était juste des reflets.

Qui naissent, et vivent seulement sur la surface.

Sans grande épaisseur de sens.

 

Alors il boit. Avec ses frères.

 

Et là, il arrive à oublier cette espèce de grincement.

 

Une fois, y s’est passé quelque chose.

 

C’était en plein après-midi. En hiver. 

Y construisait son mur. Et, comme son dos lui faisait mal, y s’est r’levé.

Au même moment, y eu une embellie.

Les nuages s’étaient déchirés doucement.

Et dans l’embrasure, une lumière s’est offerte.

L’extrême douceur de cette lumière

Caressait son visage.

C’était un chuchotement. Tiède.

 

Qui a parcouru tout son corps.

Un scintillement sous la peau.

Avec une odeur qu’il reconnaissait.

Mais d’où venait elle ?

 

Il cherchait. C’est au moment où les bords d’un nuage se sont ourlés de rose, un certain rose, que tout a parlé.

Des mouettes planaient, dans le silence seulement blessé du ressac de la mer. Elles planaient, blanches,

d’une blancheur presque inexistante, à force de douceur.

Il s’est senti traversé de sensations déja connues.

Mais qui semblaient remonter des abysses. Un appel.

Venant de l’infini…

C’est à ce moment là, qu’une saveur s’est invitée, puis a frémit sous son palais.

Oui, cette saveur, un peu sucrée, il la sentait de partout.

Il la sentait proche. Encore plus proche.

Elle ruisselait dans son dedans, pleine de cette gloire des images pieuses.

Il avait chaud.

Et avec la rapidité d’un éclair, il vit un mot briller quelque part au bout de lui.

Ce mot, cette douceur blanche, c’était celle du lait.

Ce velours, là, qui courait partout sur sa peau, sous sa peau, c’était un baiser.

 

C’était pendant un orage.

Maintenant, il s’en souvenait.

Cette embellie, ce miel, cette douceur de rose sucrée, tellement sucrée, tellement douce au point qu’il ne la sentait plus…

C’était la fois où «  la mère » l’avait embrassé.

Et là, debout parmi les pierres, au milieu des rafales de vent, fendu par la froidure, il a entendu quelque chose dire : je.

Linden Blossom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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