L'idéologie ne propose pas que des explications, mais également des scénarios.

L'avenir, par définition, ne peut être qu'objet de croyance. Même les supposées "sciences de l'histoire" font appel à des croyances, relativement à la direction future du processus dont elle prétendent identifier le moteur.

Pourtant, l’Évangile est très clair à ce sujet.

L'idéologie ne propose pas que des explications, mais également des scénarios.

Des scénarios et des croyances. Car l'avenir, par définition, ne peut être qu'objet de croyance. Même les supposées "sciences de l'histoire" font appel à des croyances, relativement à la direction future du processus dont elle prétendent identifier le moteur. Or, en la matière, les possibilités fondamentales sont en petit nombre. Ou bien on pense que l'avenir va et doit ressembler au passé - c'est la thèse conservatrice - , ou bien qu'il va représenter un progrès par rapport au présent - c'est la position libérale, qu'illustre la formule de Stuart Mill : "Le progrès, c'est la même chose avec quelque chose de plus" - , ou bien on pense que l'avenir peut être différent du passé et du présent - c'est le propre de l'idéologie socialiste.

Si on est conservateur, on estime que tout ce qui s'écarte de l'héritage du passé est funeste :; si on est libéral, on pense qu'il faut prudemment augmenter ce qui est déjà acquis dans le présent, et si o est socialiste, on cherche une organisation sociale différente de celle actuellement régnante.

D'où la profonde stupidité de la formule "l'idéologie dominante de la classe dominante".

Car une telle chose n'existe pas ; il y a toujours idéologies en rivalité ; certes il peut y en avoir une qui domine les autres, parce qu'elle paraît plus plausible, comme aujourd'hui l'idéologie néolibérale, mais elle reste en concurrence avec les autres.

Qui dit idéologie dit pluralisme idéologique, qui se ramène fondamentalement à trois familles de pensée, avec toutes sortes de variantes, bien entendu, car, quand on inscrit ces grandes orientations politiques dans des discours qui se situent par rapport à des questions concrètes (l'impôt, le salaire, la propriété, les régimes juridiques, la famille, etc.), les choses se compliquent et on peut avoir un champ politique très divers, alors même que l'arrière fond idéologique est simple. 

L'idéologie est inhérente à la nature même de nos sociétés. Nous ne pouvons pas ne pas nous situer dans un espace idéologique, et et nous ne pouvons pas prétendre que notre idéologie est plus "scientifique" que celle du voisin, parce que, en dernier ressort, elle s se reposent toutes sur des faits de croyance. Il est par conséquent vain de penser qu'on viendra à bout des idéologies : il y aura toujours des conservateurs, toujours des libéraux, toujours des gens qui pensent que l'avenir st à des sociétés très différents de celles que nous connaissons et que nous devons dépasser.   

Marcel Gauchet Comprendre le malheur français pages 380-381

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