De Vichy à la Résistance : les vichysto-résistants 1940-1944

Ni organisation, ni institution, ni même groupe identifiable a priori, les « vichysto-résistants » sont un objet singulier.

Qu’est-ce qu’un vichysto-résistant ?

Un objet à définir

1Ni organisation, ni institution, ni même groupe identifiable a priori, les « vichysto-résistants » sont un objet singulier. L’expression même n’a jamais été utilisée avant la fin des années 1980. Elle était alors plus communément employée dans la presse et les prétoires [1][1]Au cours du procès de Maurice Papon, Jean-Pierre Azéma a évoqué… que dans les publications universitaires. Sa popularisation est indissociable du scandale entourant la parution de l’ouvrage de Pierre Péan sur la jeunesse de François Mitterrand en 1994 [2][2]Pierre Pean, Une jeunesse française : François Mitterrand,… , et accompagnant la découverte, par le grand public, de l’existence d’une certaine porosité entre deux visages de la France occupée longtemps considérés comme incompatibles. Si l’idée que les Français n’avaient été, dans leur grande majorité, « ni des héros ni des salauds [3][3]Jean-Pierre Azema, « Vichy La Resistance : enfin la vérité »,…  » était déjà largement répandue, le fait que les « héros » eux-mêmes puissent avoir été ambivalents à l’égard de l’État français demeurait encore difficile à admettre tant la Résistance elle-même avait contribué à faire de la complaisance à l’égard du maréchal Pétain et de son régime une tâche « infamante », dont il convenait d’effacer les traces [4][4]Laurent Douzou et Denis Peschanski, « La résistance française… .

2Les voix discordantes de ceux qui assumaient leur héritage maréchaliste ou pleinement vichyste [5][5]Jean-Pierre Azéma a de longue date proposé une distinction… s’étaient, elles, perdues dans le chœur des vaincus de l’histoire – serviteurs du régime, épurés, anciens ministres – qui défendaient la thèse du double jeu du « vieux renard [6][6]Cf. André Laffargue, La Victoire du « Vieux Renard », Paris, La… . » En prétendant que leurs activités avaient reçu l’accord – tacite ou explicite – du Maréchal, des hommes qui avaient incontestablement participé à la lutte antiallemande ont décrédibilisé leur parole et concouru à leur propre marginalisation. Leurs dénégations et leurs justifications, leurs textes fréquemment hagiographiques ou apologétiques, les omissions et les déformations trop manifestes ou, au contraire, leur trop grande proximité idéologique avec la mémoire de Vichy ont davantage contribué à entretenir la suspicion qu’à enrichir le panthéon résistant [7][7]On peut citer, parmi d’autres, les autobiographies du colonel… .

3Parallèlement, les travaux sur Vichy ont, par un effet induit, décrédibilisé l’idée d’une résistance liée d’une manière ou d’une autre à Vichy. S’engouffrant dans la brèche ouverte par Robert Paxton au milieu des années 1970, les historiens se sont en effet attachés à démontrer le caractère indissociable de la Révolution nationale et d’une collaboration activement recherchée par l’État français [8][8]Robert O. Paxton, Vichy France: old guard and new order,… . Avec l’effondrement des mythes du double jeu du maréchal Pétain et de « l’épée et du bouclier », l’insistance sur l’unicité du régime de Vichy autant que sur la pluralité de ses composantes [9][9]Denis Peschanski, « Vichy un et pluriel », in Sarah Fishman et… et, plus récemment, la focalisation sur la persécution antisémite [10][10]Cf. Michael R. Marrus, « Vichy et les Juifs : quinze ans… , démonstration était faite qu’il n’y avait pas, qu’il n’y avait jamais eu de résistance de Vichy [11][11]Azema, « Vichy et la mémoire savante », op. cit. ; Fishman… . Dès lors, l’idée qu’il ait pu y avoir des résistants à Vichy et/ou venus de Vichy – ce régime complice du nazisme, du paradigme du mal – était devenue incongrue, voire scandaleuse.

4Le renouvellement de l’histoire de la Résistance opéré depuis la fin des années 1980 a cependant mis en lumière le fait qu’à des degrés divers, une partie non négligeable de la Résistance des pionniers a partagé le maréchalisme de la majorité de la population et parfois même affiché un soutien idéologique au régime et à la Révolution nationale : le refus de la collaboration, le désir de reprendre le combat purent s’accommoder d’un loyalisme sincère à l’égard du Maréchal, voire de la volonté de participer à son œuvre de régénération morale de la France [12][12]Voir notamment Daniel Cordier, Jean Moulin : l’inconnu du… . C’est dans ce contexte historiographique qu’est apparu le terme de « vichysto-résistant. » Il témoignait de la volonté de désigner et de décrire une « nouvelle » catégorie de résistants, dont la spécificité tenait à ses rapports entretenus avec le régime de Vichy. Dans l’article fondateur coécrit par Laurent Douzou et Denis Peschanski en 1996, l’expression ne s’appliquait encore qu’à la génération des résistants de 1943, dont l’originalité était « d’être partie intégrante de l’appareil d’État », dont ils ne remettaient pas en cause les valeurs [13][13]Douzou et Peschanski, « La résistance française face à… . Les vichysto-résistants étaient une des catégories de résistants ayant entretenu des liens idéologiques et institutionnels avec Vichy, aux côtés des « Résistants vichystes de 1940-1941 » et des « militaires » entrés en résistance au tournant des années 1942-1943. En 1997, puis en 1998, Jean-Pierre Azéma conférait au terme un sens plus large. « Vichysto-résistant » désignait selon lui « ceux qui ont été sans conteste résistants, […] tout en ayant servi loyalement, dans un premier temps, le régime de Vichy, en étant antiallemands, au point [d’être] prêts à préparer la revanche [14][14]Jean-Pierre Azema, « Statistiques sans conscience n’est que… . » Il estimait également que les « patriotes, souvent antiallemands, qui [ont rallié] Vichy par admiration pour le Maréchal ou bien pour préparer le relèvement du pays, puis qui [se sont aperçu] plus ou moins tard de la nocivité du régime, ou de son échec [15][15]Jean-Pierre Azema et Olivier Wieviorka, Vichy, 1940-1944,…  », constituaient une quatrième catégorie de résistants, à côté des communistes, des gaullistes et de ceux qu’il appelle les « ni-ni. » Dans les années suivantes, bien que la matière universitaire restât encore maigre [16][16]La marginalité des vichysto-résistants dans l’historiographie… , la diffusion de l’expression s’est poursuivie, au point d’en devenir banale et « d’entrer dans le langage courant [17][17]Julien Blanc, Du côté du Musée de l’homme, les débuts de la… . » En 2008, le documentaire d’Hugues Nancy diffusé le même soir que le docu-fiction de Serge Moatti sur François Mitterrand l’a consacrée auprès de plus de trois millions de téléspectateurs [18][18]François Mitterrand à Vichy, diffusé le 22 avril 2008 sur… . Deux livres, publiés à deux ans d’écart, attestent de l’intérêt éditorial pour le sujet [19][19]Robert Belot, La Résistance sans de Gaulle, Paris, Fayard,… .

5Au cours de ces années, les efforts de conceptualisation ont cependant été peu nombreux et la réflexion sur le contenu et les limites du terme est restée en friche. « Vichysto-résistant » en est parfois venu à désigner de manière générale à peu près toutes les situations de contact entre Vichy et la Résistance, faute de définition des deux termes dont l’expression est composée : « vichyste » et « résistant. » Qu’entend-on en particulier par « vichyste [20][20]Le dictionnaire Larousse définit les vichystes, laconiquement,…  » ? Quels types de liens avec le régime, quel degré d’engagement dans la Résistance sont-ils sous-entendus ici ? Par la grâce des mots, n’a-t-on pas créé l’illusion d’une communauté d’expériences qui ne correspond ni à une réalité vécue, ni à une catégorisation scientifique intelligible ? Et surtout, le concept est-il seulement opératoire – permet-il au chercheur de rendre compte, mieux qu’avant son invention, d’une certaine réalité, ou n’est-il qu’un néologisme commode ?

Un objet d’étude à construire

6Si aucun individu, aucune organisation, ne s’est jamais défini comme vichysto-résistant, ni n’a été qualifié ainsi par les acteurs de l’époque, on repère tout de même, sous la plume de membres de la Résistance et de services secrets ou diplomatiques alliés, quelques expressions visant à désigner des résistants venus de Vichy et/ou partisans de la Révolution nationale. Les références aux « pétainistes », « pétinistes » et vichystes antiallemands et/ou patriotes ne sont pas abondantes, mais elles existent [21][21]an 3AG2 374 – 41 : mru 10/31500, France Politique, ce,… . Plus spécifique, mais beaucoup plus fréquent à partir de 1943, le terme de « giraudiste », employé par les gaullistes et les communistes, désigne autant un rapport de subordination au général commandant en chef d’Alger qu’une sympathie supposée à l’égard du régime de Vichy et du maréchal Pétain. Ces appellations variées, généralement péjoratives, n’émanent presque jamais des rangs de ceux qui, soixante ans plus tard, ont été regroupés sous le qualificatif de vichysto-résistants. Ce n’est que plus tard que certains d’entre eux se sont réclamés d’« une forme vichyssoise de résistance [22][22]shd 1K 545 – Carton 25 – Bulletin de l’Amicale des Anciens…  » ou se sont présentés comme « des vichyssois antinazis [23][23]Georges André Groussard, Chemins secrets, vol. 1, Bader-Dufour,… . » Quels que soient les locuteurs, aucune de ces expressions n’est le résultat d’une réflexion conceptuelle aboutie. Les situations auxquelles elles se réfèrent sont extrêmement hétérogènes. Simple discours proallié, aide ponctuelle à la Résistance de vichystes au service du régime, parfois au contraire résistance, clandestine et armée, d’hommes qui continuent de professer une certaine admiration du Maréchal, peuvent être alternativement visés par ces différents qualificatifs qui ne sont par conséquent pas d’un grand secours pour l’historien d’aujourd’hui qui cherche à répondre à l’interrogation suivante : y a-t-il eu une résistance dont la spécificité, perçue non seulement par les historiens a posteriori mais également par les acteurs de l’époque, a été sa proximité avec le régime de Vichy ?

7D’où la nécessité de recourir à l’élaboration d’une définition conceptuelle, d’un idéal-type, qui permette à la fois d’élaborer un corpus et de valider empiriquement l’existence de la catégorie « vichysto-résistants » ainsi que la pertinence de son usage.

8On peut constater, voire étudier, la présence « d’anciens » vichystes dans la Résistance : l’exercice, tout intéressant soit-il ne nécessite pas de forger un néologisme. Le concept de vichysto-résistant n’a d’intérêt que dans la mesure où il permet de rendre compte à la fois d’une simultanéité, d’une coexistence – chez des individus ou au sein de groupes – d’idées et de représentations contradictoires et des processus de clarification qui les amènent en définitive à choisir leur camp. Ce postulat nous a conduits à envisager les itinéraires des vichysto-résistants comme des « métamorphoses », empruntant le terme à Philippe Burrin qui qualifie ainsi le phénomène de glissement de la gauche vers le fascisme [24][24]Philippe Burrin, La dérive fasciste : Doriot, Déat, Bergery,… . Cette notion suggère un processus de transformation profonde, radicale même, mais qui laisse percer sous de nouvelles formes les traces des principes et des valeurs originels [25][25]La littérature offre nombre d’exemples de ces métamorphoses qui… . Elle invite à s’interroger sur les passerelles existant entre des univers différents, voire opposés. En reconstituant les itinéraires de Marcel Déat, Jacques Doriot et Gaston Bergery, Philippe Burrin montre qu’ils ont constitué des « dérives » de leur passé politique, un passé dont ces hommes ont absorbé les valeurs et les comportements. Dans une large mesure, la résistance des vichysto-résistants « dérive » elle aussi de leur expérience vichyste. Cette expérience imprègne le sens et les formes de leur résistance, leurs discours tout autant que leurs modalités d’intervention dans la lutte contre l’occupant.

9Ainsi, nous considérons que les vichysto-résistants sont d’authentiques résistants et d’authentiques vichystes, cette double identité fondant leur singularité.

10Vichystes, les vichysto-résistants sont des soutiens effectifs de l’État français. Par leurs discours et/ou leurs actes, ils approuvent et défendent non seulement la personne du maréchal Pétain mais aussi le régime, l’idéologie et les principes qui le sous-tendent. Membres des institutions mises en place par Vichy, au service de l’État français, ou propagandistes volontaires de la Révolution nationale, ils ont choisi et accepté de mettre en œuvre, d’appliquer ou de plaider en faveur des politiques définies par le gouvernement de Vichy.

11Les vichysto-résistants sont des résistants, selon les critères d’identification de la résistance proposés par Pierre Laborie : ils ont « la volonté de nuire à un ennemi identifié » et s’organisent pour empêcher par tous les moyens la réalisation de ses objectifs. Ils acceptent « la nécessité de la lutte armée », ont « conscience de participer à une expression collective de refus » et adhèrent, « avec une juste conscience des risques et du sens de la lutte » à des objectifs clairement affirmés. « Leur engagement dans l’action est fondamentalement lié à des pratiques de transgression [26][26]Laborie, « L’idée de résistance entre définition et sens :… . » Cette notion de transgression prend d’ailleurs pour les vichysto-résistants une dimension particulière, car ils transgressent un ordre hiérarchique et politique auquel ils ont clairement et consciemment consenti.

12Enfin, résistants d’origine vichyste, les vichysto-résistants conservent dans la résistance des traits hérités de leur expérience vichyste. Ces traits peuvent être de natures diverses. Idéologiques, lorsque le désir d’ordre ou l’anticommunisme par exemple, continuent à déterminer en partie les modalités de l’engagement. Organisationnels lorsque les vichysto-résistants mettent sur pied leurs propres organisations, volontairement distinctes des groupes communistes, gaullistes et des mouvements. Stratégiques, lorsque, rejoignant des organisations de la résistance intérieure ou de la France libre, les vichysto-résistants y défendent des choix politiques et militaires spécifiques. Fonctionnels et/ou relationnels quand des contacts sont maintenus avec Vichy, son administration et ses institutions, particulièrement quand ces contacts orientent les formes et les modalités de la résistance…

Les vichysto-résistants existent-ils ?

13Au terme de la recherche que nous avons menée, qui a conduit à brosser un certain nombre de portraits individuels et collectifs, à s’interroger sur leurs relations, sur leurs formes d’organisation et sur leurs discours, il est possible d’affirmer qu’il y eut bien dans la Résistance active – et il y eut en nombre – des hommes qui correspondent à cet idéal-type : des résistants ont été des soutiens effectifs de l’État français, approuvant, au-delà de la personne du maréchal Pétain, le régime, son idéologie ainsi que les politiques mises en œuvre, et leur expérience vichyste a marqué, d’un point de vue idéologique, organisationnel, stratégique et/ou relationnel, les formes de leur résistance.

14À cette définition répondent en effet un certain nombre d’individus et de groupes. Pour les premières années de l’occupation, le général de La Laurencie, le colonel Groussard, le commandant Loustaunau-Lacau et le noyau initial d’Alliance, le général Cochet et ses appels à la résistance sous l’égide du Maréchal, semblent, parmi d’autres, s’imposer. Autre vivier manifeste de vichysto-résistants, les services de renseignement de Vichy, officiels ou camouflés comme les services du colonel Paillole, ainsi que les groupes de militaires qui, autour de l’état-major de l’armée de l’armistice, organisèrent en Zone nord les Groupes d’Autodéfense (gad) ou couvrirent les activités officieuses du colonel Mollard et de son service de Camouflage du Matériel ainsi que celles du contrôleur général Carmille dont les statistiques devaient permettre la préparation d’une mobilisation secrète [27][27]Retenir ces viviers n’implique pas qu’en tant que telles, ces… . Vinrent plus tard Dunoyer de Segonzac et son équipe d’Uriage, les prisonniers de guerre dont François Mitterrand prit la tête, et bien sûr l’Organisation de résistance de l’armée (ora)… Cette seconde génération de vichysto-résistants fut, dans sa large majorité, giraudiste ou côtoya la résistance se réclamant du général Giraud.

15Cette liste n’a rien d’exhaustif : il ne s’est agi pour nous ni de dresser une liste complète d’organisations et d’individus vichysto-résistants ni de rendre compte de l’ensemble des contacts entre Vichy et la Résistance, mais de questionner un corpus selon trois axes de recherche : Quelles sont les spécificités de la résistance issue de Vichy ? Quelles furent les voies de la métamorphose vichysto-résistante ? Et enfin, comment cette résistance s’est-elle inscrite, progressivement et conflictuellement, dans la communauté résistante ?

Une identité vichysto-résistante ?

16Au-delà de la diversité des itinéraires considérés, on repère des chronologies, des modalités de basculement et d’intégration dans la Résistance ainsi que des éléments d’une identité commune et même d’une identité collective.

Une hiérarchisation spécifique et évolutive des valeurs

17La pluralité des origines et des parcours des vichysto-résistants interdit d’en brosser un portrait politique par trop globalisant. Pas davantage que les vichystes – ni d’ailleurs, que les résistants – les vichysto-résistants ne partagent une expérience ni une culture politique uniforme. Ce sont néanmoins, dans leur immense majorité, des hommes de droite et d’extrême droite [28][28]À l’exception d’Angelo Tasca cofondateur de L’Effort, le… . Germanophobes et patriotes – relevant généralement de la catégorie de ceux que François Marcot nomme « les patriotes réactionnaires [29][29]François Marcot, « Réflexion sur les valeurs de la…  » – les vichysto-résistants partagent avec l’ensemble des vichystes « un socle commun de convictions qui se nouent autour du maréchal Pétain [30][30]Jean-Marie Guillon, « La philosophie politique de la Révolution… . » Tout Vichy – vichysto-résistants compris – est anticommuniste, « xénophobe, hostile à la démocratie élective et obsédé par l’ordre, pour des raisons idéologiques ou de circonstance [31][31]Ibid. . » Le régime est enraciné à droite, comme le sont les vichysto-résistants, unanimes à rejeter l’individualisme et le libéralisme [32][32]Julian Jackson, La France sous l’occupation, Flammarion, 2004,… , obsédés par l’unité et le nécessaire « redressement » de la France, ouvertement favorables à une Révolution nationale entendue comme une rupture avec la République, ses pratiques et ses valeurs – une République assimilée à la « politique. »

18« L’apolitisme » est en effet, à côté du patriotisme, plus encore que le patriotisme, un élément essentiel de l’identité vichysto-résistante en même temps qu’un puissant catalyseur de la mutation. Cette notion, extrêmement polysémique, a ainsi successivement été mise en avant par les vichysto-résistants pour retarder leur distanciation vis-à-vis de Vichy, légitimer leur basculement dans la résistance et s’insérer dans la communauté résistante. Pendant l’occupation comme après guerre, les vichysto-résistants ont tendu à gommer leurs choix politiques, à minimiser les ruptures, en considérant avoir toujours poursuivi un but unique et proprement militaire : la libération du pays. Ainsi, que les vichysto-résistants assument s’être inscrits dans le régime ou qu’ils le nient, les textes d’époque comme les reconstructions postérieures présentent toujours leurs action comme un combat à la fois précoce et continu. En ralliant la Résistance après avoir servi le régime, ils ne considèrent pas avoir changé de camp ou d’allégeance politique, mais toujours obéi à la seule autorité légitime en place, sans jamais se préoccuper de « politique. » Le Maréchal Pétain, le général Giraud, et en définitive, le général de Gaulle ont à leurs yeux successivement incarné la légitimité, une légitimité reposant sur la maîtrise des instruments de la souveraineté et la capacité à remettre la France dans la guerre.

19« Apolitisme », patriotisme, anticommunisme… Ces valeurs, références et représentations ne sont cependant pas propres aux vichysto- résistants. Leur caractéristique est justement d’agir comme des passerelles entre Vichy et la Résistance. La métamorphose vichysto-résistante n’est en effet possible que parce qu’il existe une certaine porosité entre les deux univers. Avec les autres résistants, les vichysto-résistants partagent, outre un refus viscéral de la défaite – davantage d’ailleurs qu’un rejet de l’armistice –, une conception très particulière de la légitimité et de leur propre rôle. De Boris Vildé à Jean Moulin [33][33]Jean Moulin s’inventa, littéralement, un rôle de missionnaire… , en passant par Henri Frenay – et même le général de Gaulle –, les exemples ne manquent pas de ces hommes et de ces femmes dont l’engagement se nourrit de la conviction que les relais traditionnels de l’autorité, les représentants du peuple, les élites ne sont plus en mesure après l’effondrement de l’été 1940 et l’apathie qui s’ensuit, de se voir déléguer les destinées de la Nation. L’impérieuse nécessité de « faire quelque chose » se double de l’affirmation d’une incontestable légitimité à le faire, d’un droit – d’un devoir même – de pallier la déficience des cadres de la société. Des chefs autoproclamés dotés d’une mission, tels apparaissent les premiers résistants. On pourrait croire que cette attitude est directement corrélée au rejet de Vichy, au refus de reconnaître la légitimité de son chef et de son gouvernement. Il n’en est rien. En effet, c’est également ainsi que nombre de vichysto-résistants conçoivent leur rôle, soit qu’ils considèrent que le Maréchal n’est pas libre de ses actes et qu’en conséquence, ils se doivent de mener une action parallèle, soit qu’ils profitent simplement des équivoques et des divergences des postures à Vichy pour jouer leur propre partition. En définitive, les vichysto-résistants, comme les autres résistants, ne s’engagent qu’en vertu des ordres qu’ils reçoivent d’eux-mêmes. Cet engagement ultime, ni Vichy, ni de Gaulle, ni la hiérarchie militaire ne le commande. C’est sans doute l’un des traits identitaires les plus répandus dans la Résistance, et par là même, parmi les plus aptes à favoriser les basculements en rendant possible la transgression.

20Une certaine perméabilité permet donc aux vichysto-résistants de glisser d’un univers à l’autre, de changer de camp sans nécessairement changer d’idées. Le basculement de Vichy à la résistance n’est cependant possible qu’au prix d’une modification dans la hiérarchisation de leurs valeurs et de leurs convictions : il ne peut y avoir résistance que lorsque la germanophobie prime l’anglophobie et/ou l’anticommunisme, lorsque la volonté de Libération prime le désir, tout aussi sincère, de voir la France se redresser par une Révolution nationale. Autrement dit, ce sont moins les valeurs elles-mêmes qui définissent l’identité vichysto-résistante et expliquent les basculements, que la manière dont elles s’agencent et dont les acteurs perçoivent les obligations qu’elles imposent.

La métamorphose

21Faut-il qu’il y ait rupture avec Vichy pour qu’il y ait Résistance ? La réponse n’est pas univoque et implique de porter attention à la fois à l’échelle d’analyse et à la chronologie.

22Avant 1942, au sein des groupes et embryons de réseaux ou de mouvements vichysto-résistants, la coexistence a, dans un premier temps au moins, bel et bien été possible. Dans toutes les structures que nous avons étudiées se côtoyaient, au cours des premières années du régime, des individus dont les engagements n’étaient pas uniformes et qui étaient animés de sentiments divers, à l’égard de Vichy comme de la Résistance. Mais au-delà de la diversité des membres, de la nature et des motivations de leur engagement individuel, se dessine une ambivalence plus profonde. Dans nombre de cas, les finalités de l’organisation elles-mêmes étaient plurielles et faisaient l’objet de désaccords plus ou moins explicites. Ainsi des groupes Cochet, organisation de propagande revancharde et pétainiste et en même temps embryon – qui ne s’est pas développé – de mouvement de résistance. Ainsi des organisations créées par Loustaunau-Lacau et Marie-Madeleine Fourcade, tout à la fois organisme de renseignement au service de l’État français, mouvement politique d’extrême droite et réseau britannique. Le cas du cie (Centre d’information et d’étude) et des Groupes de protection est différent : les organisations de Groussard, en tant que telles, ne sont que vichystes et appartiennent à l’appareil répressif de l’État français. Il reste que cette structure, que l’analyse historique ne permet pas de classer comme résistante, a été vécue comme résistante, investie comme telle, par certains de ses membres, pour lesquels elle a constitué un premier engagement. Cette ambivalence n’a cependant qu’un temps : l’intensification de la répression à l’été 1941, la simultanéité du retour de Laval au pouvoir et de l’évasion du général Giraud au printemps 1942 et surtout, le débarquement en Afrique du Nord et l’invasion de la Zone sud en novembre de la même année ont conduit à une certaine homogénéisation de ces organisations et des buts poursuivis par leurs membres.

23Au niveau des représentations individuelles, vichysme et résistance ont tout aussi bien pu cohabiter. Pierre Laborie a insisté sur l’importance de la culture du double dans la France occupée notamment jusqu’à l’automne 1942 [34][34]Pierre Laborie, « 1940-1944 : les Français du penser-double »,… . Le penser double, écrit-il, apparaît comme une forme de réponse sociale à des alternatives jugées insurmontables. À dire vrai, « penser » et représentations sont parfois non seulement doubles, mais triples ou quadruples. Rappelons que pour l’immense majorité des Français en 1940-1941, « le choix d’un camp ne fut pas la préoccupation majeure [35][35]Étienne Fouilloux, Les chrétiens français entre crise et… . » Pour les Français engagés non plus, ce choix n’est pas nécessairement, en 1940-1941, la priorité que le regard rétrospectif trouve évidente. Groussard et Loustaunau-Lacau, autant que vichystes ou résistants, sont des hommes d’extrême droite qui cherchent à regrouper leur camp et à en prendre la tête. Dans les premiers mois de l’occupation, et malgré les bouleversements induits par la défaite, être « vichyste », « gaulliste » ou « résistant » n’est parfois que le choix incident d’hommes aux identités et aux rôles sociaux multiples. La hiérarchie de ces identités n’est d’ailleurs pas figée. Des « événements critiques » peuvent l’altérer profondément et entraîner un changement dans l’ordre de priorité des identifications sans faire disparaître aucune d’entre elles, mais en en reléguant certaines à l’arrière-plan [36][36]Roger V. Gould, Insurgent identities: class, community, and… .

24Pour faire cohabiter « dans les mêmes têtes, deux façons de penser la France » [37][37]Laborie, « 1940-1944 : les Français du penser double », op. cit. , pour surmonter les contradictions induites par leurs désirs contradictoires, les vichysto-résistants ont recours à des mythes. La collaboration induit, en effet, une dissonance cognitive fondamentale chez les vichysto-résistants qu’ils cherchent par tous les moyens à résorber [38][38]La dissonance est « un état de tension désagréable dû à la… . C’est un truisme : collaboration et résistance sont par définition incompatibles – cela quelle que soit la définition retenue. Or, toute l’historiographie des trente dernières années a conduit à démontrer le caractère indissociable de Vichy et de la collaboration, le lien essentiel entre le projet intérieur du gouvernement de Pétain, l’armistice et la recherche de la paix.

25La résorption de cette contradiction relève de l’ordre du discours et de l’imaginaire. Les vichysto-résistants façonnent leur analyse de la collaboration de manière à pouvoir la rendre consonante avec leurs velléités résistantes. Elle prend place dans un ensemble de représentations articulées autour de la figure d’un Maréchal mythique, parmi lesquels se distinguent les topoï du bon monarque entouré des mauvais conseillers et du double jeu mené par « un vieux renard [39][39]Laffargue, La victoire du « vieux renard », op. cit.… . » L’inconfort induit par le décalage entre une réalité perceptible – l’absence de volonté visible de revanche chez le Maréchal, la collaboration d’État – et une conviction essentielle – un Maréchal de France ne peut être un traître [40][40]Dunoyer de Segonzac écrit encore, 30 ans plus tard : « J’étais…  – est résorbé par l’introduction d’un autre mythe : celui de « la pensée intime » du chef de l’État. Le Maréchal muet, et pour cause, sur les voies et moyens de se préparer à la reprise de la lutte, les vichysto-résistants, notamment les militaires, s’accrochent à la conviction que Pétain donnera, un jour ou l’autre, l’ordre de reprendre le combat et par conséquent, justifient leur attitude par la « fidélité à la pensée profonde du chef de l’État, qui ne peut s’exprimer librement [41][41]Jean Delmas, « Réflexions sur la résistance armée… . » Cette légende conduit à la surinterprétation des paroles comme des actes de Pétain, auquel sont prêtées des intentions qu’il n’a pas. Elle permet ainsi aux vichysto-résistants de surmonter les contradictions de la collaboration, sans faire fondamentalement évoluer leurs représentations relatives au régime et à son chef, ni leur indiscutable volonté de revanche. Elle conforte l’inertie maréchaliste en même temps qu’elle autorise les débuts de l’action résistante. Mais une certaine tendance au réalisme rend cet échafaudage intellectuel fragile, car les faits, la politique menée et les déclarations du Maréchal, viennent continuellement le mettre à l’épreuve, ouvrant ainsi des brèches dans la loyauté vichyste.

26Possible au sein de groupes et au niveau des représentations et des discours, la coexistence – transitoire – entre le vichysme et la résistance est limitée par les exigences de l’action résistante. Ni du point de vue individuel, ni de celui d’un groupe, un acte [42][42]Entendu ici comme un geste intentionnel, Laborie, « Qu’est-ce… ne peut en effet être simultanément vichyste et résistant. Un acte résistant – qui participe d’« un combat volontaire et clandestin contre l’occupant et ses collaborateurs pour libérer le pays [43][43]François Marcot, « Pour une sociologie de la résistance :…  » – peut être mené « au nom du Maréchal », il ne peut être vichyste. La propagande ne peut à la fois légitimer le régime de Vichy et le délégitimer, pas davantage que la collecte de renseignements ne peut en même temps contribuer à la défaite de l’Allemagne et servir les visées d’un régime collaborateur. Les acteurs finissent nécessairement par en prendre conscience. Omissions et apories plus ou moins volontaires ne résistent pas à l’épreuve du réel. Dans l’ordre du discours en effet, l’incohérence ne génère qu’un inconfort mineur. Lorsque ce discours est un préalable à l’action et à l’organisation, qu’il en commande le sens, il doit nécessairement se clarifier. Davantage encore, la clarification s’opère dans les pratiques collectives, au cours desquelles s’élaborent des identités collectives : définition de la ligne d’une publication clandestine, de la stratégie, des modalités de la lutte… Les pratiques résistantes attestent de la métamorphose en même temps qu’elles y participent et l’accélèrent. La clarification s’opère aussi dans le contact avec les autres, résistants et vichystes, qu’il faut convaincre, rallier, ou le cas échéant, combattre. C’est au contact des autres que se révèlent les incohérences et que s’impose – très progressivement – la nécessité de choisir un camp. Un camp qui, en retour, peut se montrer plus ou moins accueillant. L’évolution des vichysto-résistants est donc largement dépendante de la manière dont ils sont perçus et intégrés – ou rejetés – par les milieux, les « communautés », vichystes et résistants.

Une « nébuleuse » vichysto-résistante

27Identité commune ou identité collective ? Catégorie abstraite ou groupe constitué ? L’étude que nous avons menée permet de repérer de nombreux liens plus ou moins formels, des amitiés, des réseaux, des imbrications, des connexions entre les vichysto-résistants. Il existe bien, si ce n’est un groupe aux frontières bien délimitées, une « nébuleuse [44][44]Pour reprendre l’expression de Julien Blanc (Au commencement de…  », une mouvance vichysto-résistante. Les caractéristiques communes des vichysto-résistants, leur proximité idéologique, se traduisent concrètement dans des tentatives de rapprochement et de structuration. Cette mouvance est identifiée par les différents acteurs : vichysto-résistants eux-mêmes mais aussi Alliés, services gaullistes, membres de la résistance intérieure ainsi qu’organes de répression vichystes. Les rapports entretenus par les vichysto-résistants avec ces acteurs, les difficultés rencontrées, renforcent leur cohésion en les contraignant à élaborer des stratégies et un discours défensif communs. Au cœur de ce discours, il y a la tension, permanente, entre la volonté d’appartenir pleinement à la Résistance et celle d’incarner en son sein une voix particulière, apolitique, légitimiste, anticommuniste, proprement militaire et refusant de considérer que tout ce qui touche ou a touché Vichy est infréquentable.

28Avant l’automne 1942, des contacts réguliers existent entre des hommes comme Loustaunau-Lacau, Groussard, Cochet ou Dungler dont les parcours connaissent des évolutions et des moments de rupture comparables. Il n’y a cependant pas à proprement parler de structuration de la mouvance vichysto-résistante, au-delà des groupes, d’importance variable, qui la composent. En outre, si l’on peut établir une ébauche de chronologie de la métamorphose, avec deux temps forts à l’été 1941 et au printemps 1942, celle-ci emprunte des voies essentiellement individuelles.

29Les événements de novembre 1942 (débarquement en Afrique du Nord, invasion de la Zone sud, dissolution de l’Armée) entraînent a contrario des ruptures collectives – ce qui ne veut pas dire générales, ni même majoritaires – tant dans l’armée (qui fournit les contingents les plus importants) que dans les mouvements de jeunesse du régime, la diplomatie ou le milieu des prisonniers de guerre. Bien que leurs espoirs de voir Vichy reprendre le combat aient été réduits à néant, rares sont ceux qui vont à Canossa se flageller pour leurs erreurs. Rares sont ceux – à la grande surprise, d’ailleurs, des mouvements devenus largement antivichystes – qui, honteux de s’être trompés, viennent chercher la purification dans les rangs d’une Résistance plus clairvoyante qu’eux-mêmes. L’hiver 1942-1943 voit au contraire se construire une identité collective spécifiquement vichysto-résistante, visant à recréer de la continuité dans ces parcours déchirés par la balafre de la dissolution. Une identité qui oriente les formes de la résistance, les stratégies, les discours et les actes. Le giraudisme en est l’expression la plus aboutie. Novembre, l’acte de naissance.

30Ainsi, une majorité des vichysto-résistants – en tout cas une majorité des organisations qui les accueillent après novembre 1942 – se rattachent au général Giraud, à travers l’Organisation de résistance de l’Armée, ou en lien plus ou moins étroit avec elle. En effet, Giraud, tenu éloigné depuis juin 1940 des vicissitudes de la vie politique du régime, apparaît rapidement comme un chef providentiel, qui catalyse la métamorphose en leur offrant la possibilité de basculer en résistance sans rien renier de leur parcours à Vichy. La force du giraudisme réside essentiellement dans sa capacité à introduire de la cohérence dans les itinéraires d’hommes déboussolés par l’échec de leur stratégie à Vichy et qui refusent encore de reconnaître à la Résistance qui se structure autour du général de Gaulle une légitimité alternative.

31Entre le printemps et l’automne 1943, les groupes et organisations se réclamant du commandant en Chef se multiplient. Certains existaient et résistaient avant l’installation de ce dernier en Afrique du Nord (Alliance, les groupes Alsaciens de Paul Dungler…). Une partie de ceux-là avait déjà, à l’été ou l’automne 1942, fait allégeance à Giraud, tout juste évadé de la forteresse de Koenigstein. D’autres sont des créations nouvelles, parfois animées par des hommes que le personnage séduisait depuis son évasion d’avril, parfois devenus simultanément résistants et giraudistes (c’est évidemment le cas de l’organisation de résistance de l’armée, l’ora). Tous ces groupes peuvent être considérés comme vichysto-résistants.

32Le giraudisme est bien davantage qu’un simple état d’esprit ou une référence commune. Prisonniers, compagnons, uriagistes, membres d’Alliance et militaires de l’ora se côtoient et s’épaulent, partageant informations, ressources et planques. Ils coopèrent et mènent des actions conjointes [45][45]an 72AJ 2174 – Historique de la création et des activités du… . Des agents opèrent la liaison entre les chefs de ces organisations [46][46]shd 1K915 – Fonds De Barry – Témoignage de Barry, aide de camp… . Leur « rattachement » est le fruit d’une politique délibérée du général Giraud, visant à structurer une mouvance [47][47]an 3AG2 374 – « directives générales » – 72 : 12 juin 1943,… . Il est essentiellement mis en œuvre, depuis Londres, par un officier, Pierre Lejeune, qui dirige un « Poste action » giraudiste, initialement rattaché au soe. À la fin de l’été 1943, le Poste action considère qu’outre l’ora, peuvent être considérés comme étant d’ores et déjà « aux ordres de Giraud » : le « groupement des prisonniers », « les compagnons de France », ainsi que quelques groupes civils en Bretagne, Seine-et-Marne et Alsace. Suivent le rattachement du groupement des Alsaciens-Lorrains, celui de plusieurs petites organisations de Zone sud et de Zone nord. Les contacts sont poussés avec l’organisation Carte, précipitée par son antigaullisme dans les bras des giraudistes [48][48]Ibid. . Les giraudistes entreprennent parallèlement un noyautage de la plupart des organismes militaires maintenus par Vichy et dans les organisations chargées du maintien de l’ordre, garde mobile, pompiers, garde de Paris, gendarmerie police [49][49]an 3AG2 379 – dossier 3/ora – pièce 2 – Situation de…

33Pourtant, alors même que le contrôle de la résistance métropolitaine est au cœur des conflits entre gaullistes et giraudistes à Alger, la question semble avoir été traitée avec désinvolture par le général Giraud et son entourage. La confusion, la faiblesse des moyens mis en œuvre expliquent la lenteur de ces organisations à devenir opérationnelles. Le lien avec Alger est en réalité ténu. De fait, lorsque le général Giraud s’efface au printemps 1944, les groupes giraudistes ont d’ores et déjà entrepris leur rapprochement, et même leur intégration, à la Résistance unifiée.

Les vichysto-résistants appartiennent-ils à la Résistance ?

34Pour prendre toute leur place dans les combats de la Libération, les vichysto-résistants ont dû s’intégrer dans une communauté résistante qui, au-delà des structures unificatrices qui la consacrent, a progressivement pris conscience d’elle-même [50][50]Sur l’identié de la résistance, voir Cécile Vast, L’identité de… . Une communauté fondée sur le « partage solidaire d’une expérience commune [51][51]Laborie, « Qu’est-ce que la Résistance », op. cit.  », sur des attentes, des valeurs, des croyances et un sens également partagés. Comme toutes les communautés, qu’elles s’inscrivent dans une histoire longue ou non, les résistants « s’attribuent une certaine pérennité », se fabriquent des mythes, un passé et un avenir [52][52]Cherry Schreker, La communauté. Histoire critique d’un concept… . Pour la plupart des auteurs qui se sont penchés sur la notion de communauté, le concept recouvre des relations caractérisées à la fois par des liens affectifs étroits, profonds et durables, par un engagement de nature morale et par une adhésion commune à un groupe social [53][53]Schreker, op. cit. . Le sentiment d’appartenance à la Résistance ne saurait donc se résumer à sa dimension idéologico-politique. L’identité de cette communauté, de cette « confrérie » est infiniment plus vaste et en un sens, plus profonde. En témoigne ce texte de Jean-Pierre Vernant :

35

« D’avoir traversé ensemble cette période où, en risquant chaque jour le pire, nous donnions de nous le meilleur, c’est comme si nos vies prises dans la trame d’un même tissu se trouvaient désormais en quelque façon unies et inséparables. Il me semble que je comprends pourquoi quand tout est exceptionnel, les circonstances, le péril, les enjeux, les risques, les espoirs, les êtres en qui on a pu mettre totalement sa confiance vous demeurent proches à la façon d’un parent, d’un frère. Il y a entre eux et vous la même connivence secrète, la même immédiate complicité qu’avec les membres de sa propre famille. Ceux qui ont combattu dans la résistance en s’y donnant tout entiers forment vraiment une confrérie. Il suffit d’un mot, d’une remarque, d’une allusion, on se reconnaît aussitôt, on se retrouve entre soi [54][54]Lettre de Jean-Pierre Vernant à Pierre Benech, 1983, in Le… . »

 

36La mort, le sacrifice, la camaraderie, le danger partagé, la violence dans des vies qui n’y prédisposaient pas, tout cela crée des liens entre les résistants auprès desquels « la politique » fait pâle figure et qui méritent leur histoire culturelle et sociale. La communauté résistante a cependant aussi une histoire politique, dans laquelle les vichysto-résistants jouent un rôle.

37Pour saisir ce qu’est cette communauté – et contribuer ainsi à la définition de la Résistance – on peut sans doute tenter une analogie avec la définition que l’historien E.P. Thompson donne de la classe sociale : « Si l’on arrête l’histoire à un moment donné, il n’y a plus de classes, mais simplement une multitude d’individus vivant une multitude d’expériences. Mais si nous observons ces individus sur une période appropriée de changement social, nous pouvons distinguer des constantes dans leurs relations, leurs idées, et leurs institutions. La classe se définit par les hommes vivant leur propre histoire. Telle est en définitive sa seule définition [55][55]Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière, Paris,… . »

38Une multitude d’individus, vivant des expériences résistantes multiples, engagés dans des actions variées, selon des chronologies diverses, mais qui fabriquent du collectif (de l’action collective, une conscience et une identité qui dépassent la somme de leurs individualités) à mesure qu’ils vivent leur histoire : une approche qui nous paraît tout à fait pertinente pour appréhender le fait et l’identité résistants. La conscience de résister, la conscience d’appartenir à la Résistance participent pleinement de la définition du phénomène. Les résistants ne se contentent pas de faire, ni même de faire avec sens, ils appartiennent[56][56]Précisons qu’il ne s’agit bien entendu pas ici de… . Ce sont des pairs qui se reconnaissent comme tels. La représentation que la Résistance se fait d’elle-même ne peut donc être absente de la définition de la Résistance. Comme toute communauté, la communauté résistante se définit par des critères exogènes, qui touchent dans ce cas à l’action et aux objectifs recherchés, mais aussi par des processus endogènes de création d’une identité collective. L’identification d’un « dedans » et d’un « dehors » est inhérente à ces processus. L’érection de frontières permet de préciser les critères d’appartenance au groupe et les conditions nécessaires à sa cohésion interne [57][57]Schreker, op. cit., p. 35. .

39L’appartenance à la communauté, la reconnaissance par « ses pairs » en résistance est ainsi l’un des critères de résistance. Le caractère décisif des attestations dans l’évaluation des dossiers de résistance (cvr, ffi, médailles…) en témoigne [58][58]François Marcot, « Combien étaient-ils ? » in François Marcot… . Ce qui ne veut évidemment pas dire, comme le rappelle François Marcot, que ce soit « aux offices des anciens, [ou] aux associations de dire qui est résistant et qui ne l’est pas [59][59]Marcot, « Pour une sociologie de la Résistance », op. cit. . » C’est bien à l’historien que revient la tâche, mais celui-ci ne peut à notre sens négliger cette dimension, sans risquer de faire de la résistance à laquelle il se réfère un concept certes utile à l’analyse, mais impropre à rendre compte d’une expérience vécue [60][60]Une analogie peut être tentée avec la communauté familiale, qui… .

40Le rejet ou le refus des pairs de reconnaître un individu ou un groupe comme résistant est dès lors discriminant – étant entendu que tous les membres de la communauté ne fixent pas le curseur au même endroit. La définition des limites, des frontières, de la communauté, si elle est la prérogative de ses membres, est une prérogative inégalement partagée et fait rarement l’objet d’un consensus. Au contraire, « le pouvoir d’interpréter la culture partagée », comme les ressources, font l’objet de luttes internes fréquentes [61][61]Berger Bennett, « Disenchanting the concept of community », in… . Les limites sont donc poreuses et mouvantes, leur dessin évolue mais elles n’en existent pas moins et tendent à se consolider. La question de savoir si les vichysto-résistants appartiennent ou non à la Résistance ne peut donc trouver de réponse dans la seule confrontation de leur parcours, encore moins de leurs idées, avec une définition théorique et a priori de la Résistance. Elle ne peut se résoudre que dans l’histoire de leurs relations avec le reste de la Résistance. De ce point de vue, deux moments se distinguent très nettement.

Première génération : influencer Vichy

41Parce que leur objectif est de peser sur le gouvernement et sur les sphères dirigeantes, les premiers vichysto-résistants ne participent pas de cette communauté embryonnaire. La première année du régime de Vichy apparaît, en effet, comme l’ère des illusions et des possibles, pour les vichysto-résistants. Dans la petite ville d’eau où le gouvernement s’est installé, fleurissent les « organismes qui s’imaginent pouvoir mettre en œuvre, enfin, leurs idées de rénovation sociale, politique ou économique » [62][62]Peschanski, « Vichy, un et pluriel », op. cit. L’expression… . C’est dans ce contexte apparemment très ouvert qu’émerge la première génération de vichysto-résistants, convaincue d’avoir un rôle à jouer dans l’ordre nouveau qui se met en place. Promesse de renouveau et de redressement pour le pays, Vichy est aussi, aux yeux de ces hommes, promesse d’un espace politique pour eux-mêmes, d’où ils pourront, pensent-ils, influencer les choix gouvernementaux : il s’agit de faire rentrer Vichy dans la guerre et d’être les artisans de ce changement d’orientation. Certes, la reprise en main par l’amiral Darlan et la radicalisation du régime à l’été 1941 réduisent brutalement le champ des possibles pour les vichysto-résistants qui avaient cru pouvoir exister et peser à Vichy. L’intensification de la répression n’épargne pas les vichysto-résistants et marque une étape essentielle dans la métamorphose vichysto-résistante en contraignant les choix des acteurs. Pourtant, alors même qu’ils sont rejetés par Vichy, les vichysto-résistants peinent à trouver leur place dans la résistance qui commence juste à se structurer. La marginalisation des vichysto-résistants n’entraîne pas ipso facto une rupture avec le régime, ni avec le chef de l’État. Au contraire : ils ont tous cherché, avant toute chose, à regagner l’influence qu’ils avaient perdue.

42D’une certaine manière, en effet, les vichysto-résistants forment une branche d’une communauté de vichystes antiallemands, une branche que l’on pourrait qualifier d’« active. » Avec les autres vichystes, ils partagent un système de valeurs et un sentiment d’appartenance au groupe des « résistants de Vichy », « vichystes patriotes » « résistants vichyssois » et autres « bons Français. » Les généraux Frère et Weygand, Groussard et Peyrouton, les généraux Cochet et Bergeret, se reconnaissent entre eux comme appartenant fondamentalement au même camp. Ils possèdent en commun une vision de la légitimité, en l’occurrence la certitude de la légitimité du pouvoir, à une date où les Français de Londres affirment une légitimité concurrente qui repose sur « le consentement présumé de la Nation » [63][63]Ce qui n’empêche pas la contestation des actes de ce pouvoir :… . Seule la haine du « Boche », la volonté de lui nuire et de s’organiser dans ce but les rapprochent des résistants antivichystes. Ils sont occasionnellement en contact mais ne sont pas pour autant dans le même camp. Les divergences sur l’action, sur le sens même de l’action sont trop importantes. Dungler l’Alsacien de l’Action française ne s’est jamais considéré comme le camarade du chef de Libération-sud d’Astier de la Vigerie. Henri Frenay, qui crée Combat cesse d’être celui du chef du contre-espionnage officieux de Vichy, le commandant Paillole. Ils appartiennent à des communautés différentes. Aux yeux des vichysto-résistants, les autres, les « rebelles », sont certes de bonne volonté, mais ils se fourvoient dans leur approche, qu’il faut donc réorienter.

43Les moments de rencontre, comme l’affaire La Laurencie au tournant 1941-1942, comme les premiers contacts avec Giraud au printemps 1942 avortent parce qu’il n’y a pas d’accord sur les finalités mêmes du combat. Avec les mouvements qui commencent à s’organiser, avec la France libre, il ne peut y avoir de combat que parallèle. Le général de La Laurencie, qui songe à une sorte de coup d’État pétainiste, ne peut évidemment pas prendre la tête des mouvements de Zone sud. Le général Cochet n’arrive pas à surmonter les contradictions liées à son action publique et demeure aux marges de la résistance qui s’organise. L’Alliance se tourne vers les Britanniques, tout en conservant longtemps des liens avec le régime…

44Avec l’affaire des rencontres entre Frenay et Pucheu pour la libération des militants de Combat, ces échecs et ces polémiques contribuent pour la résistance à définir les bornes de l’acceptable et de l’inacceptable, du dedans ou du dehors. Ils accompagnent, accélèrent même tout au long de l’année 1942, l’affirmation et la formulation d’une identité collective antivichyste, qui repousse en marge les hommes qui n’ont pas fait leur deuil de l’État français. Condition de l’unité jusqu’alors, la déférence à l’égard de Pétain et de la Révolution nationale est, en effet, progressivement devenue, entre l’été 1941 et l’été 1942, un casus belli interne. Cette distanciation concourt à la cristallisation d’une mouvance et à l’émergence d’une seconde génération de vichysto-résistants, qui recherche dès lors, à partir du printemps 1942, d’autres formes d’organisations et surtout, un chef susceptible de l’incarner.

Seconde génération : entrer dans la résistance

45La Résistance de l’hiver 1942-1943 n’est plus celle des premières années de l’Occupation. Le temps des révoltes individuelles est passé, et celui de « l’invention » est désormais derrière les principales organisations. L’émiettement a fait place à la domination et à la spécialisation de quelques grands mouvements et réseaux. La Résistance intérieure a pris conscience de ses buts communs avec la France libre et de la stature de son chef. C’est sous son égide qu’elle s’unifie.

46Pour les vichysto-résistants, la question n’est plus alors seulement d’entrer en résistance mais d’entrer dans la Résistance. C’est-à-dire au sein d’une communauté, pour laquelle la distanciation à l’égard de Vichy est un fait acquis même si certains de ses membres – de plus en plus rares – témoignent encore d’une certaine indulgence vis-à-vis du chef de l’État. L’option, la stratégie vichysto-résistante a donc cessé d’être une alternative possible. Quelles que soient les divergences avec le reste de la Résistance, il s’agit désormais de les résorber : les vichysto-résistants ont l’intention par leur présence de combler les manques, redresser les erreurs, améliorer le rendement et l’organisation, tout en empêchant ce qu’ils perçoivent comme des dérives idéologiques et stratégiques. Mais il n’est plus question de remplacer une Résistance à laquelle ils cherchent à appartenir. Cette appartenance n’est évidemment pas exempte de rivalité pour le leadership et les ressources. Résistants et vichysto-résistants font désormais partie du même camp, ils deviennent alliés, ce qui ne veut pas dire qu’ils s’apprécient ni qu’ils partagent l’ensemble de leurs objectifs. Cette évolution est particulièrement remarquable dans la relation qui se met en place entre vichysto-résistants et communistes. Les vichysto-résistants de 1943 ne sont pas moins anticommunistes que leurs prédécesseurs. Mais ils prennent acte de l’appartenance du pcf et de ses organisations à la Résistance. Pour un temps, comme pour le reste de la Résistance, la hiérarchisation de leurs priorités fait de la question communiste une question, si ce n’est secondaire, du moins seconde. Bien davantage encore, ils conçoivent la Résistance intérieure comme une entité composée de trois mouvances : la gaulliste, la communiste et la leur, essentiellement giraudiste, toutes trois engagées dans de complexes relations avec Londres, Alger et les Alliés. Au sein de cet ensemble, les alliances et les stratégies internes sont triangulaires, voire quadrangulaires, et sont évolutives. Elles témoignent du caractère évolutif de l’ordonnancement des priorités tant parmi les vichysto-résistants que chez leurs interlocuteurs des résistances intérieure et extérieure. Le conflit entre « giraudistes », d’une part, « gaullistes » et « communistes », d’autre part, recouvre en réalité une triple confrontation que tous reconnaissent, sous des termes différents. Aux vichystes répondent des démocrates ; aux tard venus, des pionniers ; aux militaires des citoyens en armes. La hiérarchisation entre ces oppositions et les glissements de sens qui l’accompagnent sont constitutifs de la dernière étape de la métamorphose vichysto-résistante.

47En rejoignant les structures unifiées de la Résistance au début de l’année 1944, les vichysto-résistants achèvent en effet leur transformation. Avec l’éviction du général Giraud, ils perdent à la fois un chef et une incarnation. Vichy, qui a perdu toute légitimité en métropole, n’a plus de prolongement de l’autre côté de la Méditerranée. Les membres des organisations qui se réclamaient du commandant en chef sont désormais des résistants à part entière même s’ils ne sont pas toujours considérés comme des résistants comme les autres. La concurrence, les rivalités et même les conflits ne cessent évidemment pas avec la signature des accords qui concrétisent leur intégration. Mais à l’approche de la Libération, les vichysto-résistants ne font plus peser de menace sérieuse, ni sur l’unité de la Résistance, ni sur la prise du pouvoir. Il n’y a pas d’alternative à l’unification et les vichysto-résistants le savent. L’ora est intégrée dans les ffi entraînant avec elle les organisations qui lui demeurent rattachées, en particulier des groupes d’Alsaciens réfugiés au sud de la ligne de démarcation ; les Prisonniers, unifiés dans le mnpgd, affichent leur fidélité au cfln ; Dunoyer de Segonzac se proclame gaulliste et ses équipes se fondent dans les maquis et les ffi… Il en va de même parmi les vichysto-résistants de la première génération : Cochet, malgré ses difficultés au sein de la France combattante, ne dévie pas de son ancrage gaulliste ; Groussard, depuis Genève où il s’est installé, proteste dès que sa fidélité est mise en question ; en avril 1944, Alliance est intégré au bcra à l'issue de rudes négociations… « Tout élément qui se sépare de Vichy est amené, soit à rejoindre la France Combattante, soit à figurer individuellement comme isolé sans importance [64][64]Franklin Delano Roosevelt Office Files – Diplomatic Papers –…  » : lorsque de Gaulle osait cette prédiction auprès de Roosevelt, trois semaines avant le déclenchement de l’opération Torch, il était sur le point d’être brutalement démenti par les faits. Dix-huit mois plus tard, l’évolution des vichysto-résistants semble lui avoir donné raison.

Identités en miroir : Le résistant authentique

48La fraîcheur avec laquelle les vichysto-résistants furent accueillis dans les rangs de la Résistance dit beaucoup de son processus d’unification. Celui-ci est loin d’être achevé au moment où commence le Seconde temps de l’histoire vichysto-résistante, à l’hiver 1942-1943. Alors que l’Armée Secrète est balbutiante, le cnr loin d’être constitué et, qu’en Zone nord, la coordination est bien difficile, les vichysto-résistants ne rencontrent pas des structures et des identités figées. Nombre de débats (attentisme/action directe, rôle des communistes, lutte armée…) ne sont pas tranchés et la question de l’intégration des vichysto-résistants vient leur apporter une dimension supplémentaire. La rivalité avec des vichysto-résistants beaucoup plus nombreux, dotés d’organisations beaucoup plus cohérentes que celles de la génération précédente, a contribué à articuler le discours sur soi de la Résistance. Se précise en miroir l’image d’un résistant authentique – généralement assimilé au pionnier – qui dispose d’une capacité reconnue à exprimer quelque chose d’essentiel sur la nature de la Résistance.

49Le modèle du « vrai résistant » – par opposition au tard venu ou au vichyste mal blanchi – crée par assimilation celui de la vraie Résistance et renforce la frontière avec le monde extérieur. Marges et limites s’élaborent conjointement. L’enjeu est de taille : la définition de la « vraie » résistance, de la résistance authentique, ne se résume pas à une posture morale. Dans une situation de rareté, le prestige associé à l’authenticité légitime l’accès aux ressources et au commandement, tant vis-à-vis des Alliés que de la population [65][65]Signalons ici les résultats d’une enquête anthropologique menée… . C’est ce qu’exprime en mai 1943 Claudius-Petit, qui dirige alors le mouvement Franc-Tireur : « Les chefs des mouvements de résistance ont le devoir de conserver un certain contrôle sur le commandement de cette armée [secrète] et sur les objectifs qui lui sont assignés… il est indispensable que ceux qui commandent soient non seulement les ennemis déterminés de l’Allemand mais encore des représentants de la France nouvelle non suspects de tendance vichyste ou giraudiste ! L’autorité des chefs ne peut être complète que s’ils sont des représentants authentiques de la Résistance et non des officiers ralliés à la dernière heure [66][66]Claudius-Petit, point de vue sur l’as exposé à Francis Closon,… . »

50La figure du « rallié de la dernière heure », antithèse du vrai résistant « désintéressé », n’est d’ailleurs pas un monopole du discours de la résistance antivichyste. Les vichysto-résistants ont parfois retourné l’argument, à l’instar du commandant Pommiès, le chef de l’ora de la région toulousaine. Accusé, sans preuve, d’avoir abrité au sein de son organisation d’anciens membres du Service d’ordre légionnaire et même des miliciens [67][67]Daniel Latapie, notes sur la composition des effectifs du cfp… , Pommiès rétorque en opposant d’autres « tard venus » de la Résistance. En dénonçant « la prolifération de bandes, issues des milices patriotiques », ces « milices incontrôlables, qui terrorisent la population » et qui « jettent le discrédit sur les vrais Résistants, […] qui se battent depuis longtemps contre l’occupant » [68][68]Archives cfp – Lettre du général Pommiès à l’ortf, 14 octobre… , il vise bien entendu les communistes et cherche à démontrer que « l’insurrection » (entre guillemets), voire le banditisme, constitue pour eux un motif d’engagement supérieur au désir patriotique de libérer le territoire. Les références à l’attitude du Parti communiste jusqu’en juin 1941 sont bien évidemment le socle de cette argumentation dont on retrouve les traces et la critique dès avant la fin de la guerre : « Il y a beaucoup de gens dans nos rangs qui ont légèrement flirté avec Vichy. Il n’est pas question de les éliminer pour cela. Mais un peu de modestie aiderait grandement à l’union. […] Je me refuse à plaisanter en compagnie de résistants théoriques ou d’ex-Vichyssois sur le moment où le pc a commencé une action contre l’ennemi. Il y a trop de sang d’un côté et trop de salive de l’autre [69][69]an 72AJ 1902 – dossier mln – pièce II./2 : « Annexe à réponse à… . »

51Les questions de la « date d’entrée » et de l’antériorité sont indissociables des définitions données à la Résistance et, au-delà, des représentations du Bien par les acteurs eux-mêmes et par la société.

Le paradigme du Bien

52

« La manière dont on entend et comprend l’idée de résistance n’est pas toujours explicitée, y compris par les historiens, mais elle détermine fondamentalement la conception que l’on se fait de son histoire, de son importance et de sa dimension symbolique. C’est en fonction des diverses représentations de la résistance conscientes ou non, que se construisent les modèles d’analyse et les outils de son étude [70][70]Pierre Laborie, « Qu’est-ce que la Résistance », op. cit..,… . »

 

53Or, au fondement de ces « diverses représentations » il y a, bien souvent, de profondes racines éthiques [71][71]La définition donnée par Paul Ricœur de la visée éthique… . Dans l’imaginaire collectif la Résistance est un combat – désintéressé – du bien contre le mal. La Résistance « fait partie du Bien » depuis la victoire – en réalité bien avant pour les acteurs. Si elle a pu être érigée en « valeur nationale universellement partagée ou presque [72][72]Claire Andrieu, « La Résistance dans le siècle », in…  », c’est notamment grâce à sa capacité à absorber des conceptions du Bien diverses, et même parfois contradictoires. Les témoins toujours, les historiens souvent, sont pénétrés de ce caractère paradigmatique : les définitions de la Résistance qu’elles soient spontanées ou élaborées et scientifiques y sont rarement indifférentes. Ce n’est pas porter atteinte à la scientificité des travaux sur la Résistance ni à l’objectivité de leurs auteurs que de dire que dans la place reconnue aux diverses motivations de l’engagement – en particulier dans le poids respectif accordé à « la liberté de la nation » et à « la dignité de la personne humaine [73][73]Nous nous référons ici à la définition proposé par…  » parmi les objectifs de la lutte – ou dans l’attention portée aux différentes formes de cet engagement – résistance militaire, résistance civile, spirituelle, humanitaire… – percent souvent des préoccupations éthiques.

54Les vichysto-résistants sont eux-mêmes dotés de leurs propres conceptions de la Résistance et de ses contours, dans lesquelles il serait extrêmement réducteur de ne voir que mauvaise foi justificatrice. Elles ne doivent pas être confondues avec le travestissement conscient de la réalité entrepris par d’anciens vichystes attachés à démontrer que le Maréchal fut l’adversaire le plus résolu de l’occupant [74][74]C’est la position défendue par l’admp (Association de Défense… . Lorsque les vichysto-résistants, selon le mot du général Giraud, affirment n’avoir qu’un seul but, la victoire, ce n’est pas simplement pour occulter leur sympathie à l’égard de l’État français et de son chef. Certes, leurs proclamations apolitiques ont des visées stratégiques. Mais elles s’inscrivent surtout dans un système de valeurs dans lequel la politique, par nature intéressée, éloigne du Bien et ne peut être légitimement une raison de vivre et de mourir. Un système, également, dans lequel la transgression ne comporte aucun attrait, aucune charge positive, ce qui conduit les vichysto-résistants à se placer systématiquement sous l’égide d’un chef qui autorise et légitime l’action. Pétain, longtemps, Giraud ensuite, et même de Gaulle, dans les derniers mois. Dans les trois cas, il s’agit de figures mythifiées, sublimées, sur lesquelles les vichysto-résistants projettent leurs aspirations et leurs propres représentations, évolutives, de la Résistance. Dans les trois cas, l’allégeance s’accompagne de fictions (accord tacite, bon prince et mauvais conseillers [75][75]Réactivée au printemps 1944 par les vichysto-résistants dans le… , empêchement, succession légitime, commandement « naturel »…) qui visent à résorber les dissonances inhérentes au parcours des vichysto-résistants et qui accompagnent leur métamorphose. Ces fictions garantissent aux vichysto-résistants, tout au long de leur parcours, l’appartenance au « bon » camp.

55En définitive, l’histoire des marges de la résistance n’est pas une histoire marginale. Elle est même assez centrale, pour comprendre comment la Résistance, dans son ensemble, fixe ses propres limites. Ces limites sont mouvantes et poreuses. Mais elles n’en existent pas moins : en faire l’histoire, ce n’est pas contribuer à la confusion, mais au contraire, souligner le caractère extraordinaire et exceptionnel d’un combat commun, toujours choisi, et qui a entraîné des métamorphoses d’une telle ampleur.

Notes

  • [1]

    Au cours du procès de Maurice Papon, Jean-Pierre Azéma a évoqué les résistants qui avaient « commencé par Vichy mais se sont rendus compte de l’énormité et qui ont choisi une autre voie », pour les opposer au « vichysto-vichyste » Papon. Cf. Catherine Erhel, et alii, Le procès de M. Papon. Compte rendu sténographique, vol. 1 (8 oct. 1997-8 jan. 1998) Paris, Albin Michel, p. 726-727.

  • [2]

    Pierre Pean, Une jeunesse française : François Mitterrand, 1934-1947, Paris, Fayard, 1994.

  • [3]

    Jean-Pierre Azema, « Vichy La Resistance : enfin la vérité », entretien avec Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 2 novembre 2000.

  • [4]

    Laurent Douzou et Denis Peschanski, « La résistance française face à l’hypothèque Vichy », in Denis Peschanski (dir.), Vichy, 1940-1944, Milano, Fondazione Giangiacomo Feltrinelli, 1996, p. 3-42.

  • [5]

    Jean-Pierre Azéma a de longue date proposé une distinction devenue classique entre pétainisme et « maréchalisme de base » – attachement irrationnel au sauveur de Verdun, suscitant la ferveur populaire et prenant parfois la forme d’un véritable culte de la personnalité. Cf. Jean-Pierre Azema, De Munich à la libération, 1938-1944, Paris, Le Seuil, 1979, p. 101.

  • [6]

    Cf. André Laffargue, La Victoire du « Vieux Renard », Paris, La Table ronde, 1983. Bénédicte Vergez-Chaignon développe longuement cette question in Les vichysto-résistants, de 1940 à nos jours, Paris, Perrin, 2008, p. 541 sq.

  • [7]

    On peut citer, parmi d’autres, les autobiographies du colonel Groussard (Chemins secrets, Paris, Bader-Dufour, 1948), de Georges Loustaunau-Lacau (Mémoires d’un Français rebelle, Paris, Robert Laffont, 1948), de Pierre Dunoyer de Segonzac (Le vieux chef, Le Seuil, 1971), de Jean Vallette d’Osia (Quarante-deux ans de vie militaire, 1916-1958, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 1988) ou la biographie consacrée à Paul Dungler (Jean Eschbach, Au cœur de la Résistance alsacienne : le combat de Paul Dungler, fondateur de la 7e colonne d’Alsace, chef du réseau Martial, Jérôme Do Bentzinger, 2003).

  • [8]

    Robert O. Paxton, Vichy France: old guard and new order, 1940-1944, Paris, Norton, 1975. Henri Michel avait déjà, quelques années plus tôt, insisté sur le caractère volontaire de la collaboration d’État, cf. Henri Michel, Vichy, année 40, Paris, Robert Laffont, 1966.

  • [9]

    Denis Peschanski, « Vichy un et pluriel », in Sarah Fishman et alii (dir.), La France sous Vichy. Autour de Robert O. Paxton, Bruxelles, Complexe, 2004, p. 137 ; « Le régime de Vichy a existé. Gouvernants et gouvernés dans la France de Vichy, juillet 1940-avril 1942 » in Angelo Tasca et Denis Peschanski (dir.), Vichy, 1940-1944, Milano, Fondazione Giangiacomo Feltrinelli, 1986, p. 3-51, op. cit.

  • [10]

    Cf. Michael R. Marrus, « Vichy et les Juifs : quinze ans après », in Fishman (dir.), La France sous Vichy, op. cit., p. 49-62.

  • [11]

    Azema, « Vichy et la mémoire savante », op. cit. ; Fishman (dir.), La France sous Vichy, op. cit.

  • [12]

    Voir notamment Daniel Cordier, Jean Moulin : l’inconnu du Panthéon, t. 1, Une ambition pour la République, Paris, J.-C. Lattès, 1989, p. 945-1067 ; Jean Moulin : l’inconnu du Panthéon, t. 3, De Gaulle, capitale de la résistance, Paris, J.-C. Lattès, 1993 ; Jean-Louis Cuvelliez, « Les débuts de la Résistance dans la région de Toulouse », in Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (dir.), Mémoire et histoire--la Résistance, Toulouse, Éditions Privat, 1995, p. 121-136 ; Robert Belot, Henri Frenay : de la Résistance à l’Europe, Paris, Seuil, 2003, p. 163-189 ; Jean-Marie Guillon, « La résistance, 50 ans et 50 000 titres après », in Guillon et Laborie (dir.), Mémoire et histoire-la Résistance, op. cit., p. 28-43 ; Olivier Wieviorka, Une certaine idée de la Résistance : Défense de la France, 1940-1949, Paris, Le Seuil, 1995.

  • [13]

    Douzou et Peschanski, « La résistance française face à l’hypothèque Vichy », op. cit.

  • [14]

    Jean-Pierre Azema, « Statistiques sans conscience n’est que ruine... » Paris : Syndicats cfdt-cgt de l’insee, 1998.

  • [15]

    Jean-Pierre Azema et Olivier Wieviorka, Vichy, 1940-1944, op. cit, 1997, p. 355-356 ; Jean-Pierre Azema, « Un fonctionnaire comme les autres ? » in L’Histoire, no 222, juin 1998, p. 78-79 ; « Vichy La Résistance : enfin la vérité », op. cit. ; « Les vichysto-résistants », (communication au colloque Guerre, collaboration, résistance : un demi-siècle d’historiographie française, Tel-Aviv-Jaffa, mai 2005).

  • [16]

    La marginalité des vichysto-résistants dans l’historiographie est notamment soulignée par Henri Rousso in « Sortons des clichés ! », Marianne, 12-18 avril 2008.

  • [17]

    Julien Blanc, Du côté du Musée de l’homme, les débuts de la Résistance en zone occupée (été 1940-été 1941), Thèse de doctorat, Lyon II, 2008, p. 557.

  • [18]

    François Mitterrand à Vichy, diffusé le 22 avril 2008 sur France 2.

  • [19]

    Robert Belot, La Résistance sans de Gaulle, Paris, Fayard, 2006 ; Bénédicte Vergez-Chaignon, Les vichysto-résistants, de 1940 à nos jours, Paris, Perrin, 2008.

  • [20]

    Le dictionnaire Larousse définit les vichystes, laconiquement, comme « les partisans du régime de Vichy. » Dans Le nouveau Petit Robert, édition 1996 et Dictionnaire culturel en langue française, éditions Le Robert, 2005, le terme n’existe pas. On trouve la définition « partisan du régime de Vichy » à l’entrée « vichyssois. »

  • [21]

    an 3AG2 374 – 41 : mru 10/31500, France Politique, ce, Mouvement Giraud, 20 août 1943 ; fo 371/ 36015 – Compte rendu d’une entrevue de Fernand-Laurent avec le Major Morton, 15 février 1943 ; fo 371/31973 – Conditions in France –Mémorandum rédigé par le Canadien Pinkersgill, 21 novembre 1942 ; an 3AG2 317 – pièce 8 – Entretien du capitaine Pierre-Bloch avec Monsieur Villiers, Jacques 23 avril 1943 ; an 3AG2 376 143 – pièce 35 – rapport de dok, arrivé le 15 avril 1943 ; an 72AJ 410 – dossier « Correspondance » – Pierre Hervé à d’Astier, 6 mai 1944 ; Franklin Delano Roosevelt Office Files – Diplomatic Papers – Dossier France 1942 – Lettre de Frenay au Président Roosevelt 7 octobre 1942 ; an 3AG2 374 – 36 : jac 6/1 Contact avec Millerand, chef du groupe Francs-tireurs prisonniers, Courrier du 27 juillet 1943 ; an 3AG2 37 – dossier 2 – pièce 12 : Philippe Roques à André Diethelm, 19 février 1942.

  • [22]

    shd 1K 545 – Carton 25 – Bulletin de l’Amicale des Anciens Membres des Services de Sécurité Militaire et des Réseaux T.R., no 60 – 1968/IV.

  • [23]

    Georges André Groussard, Chemins secrets, vol. 1, Bader-Dufour, 1948, p. 113.

  • [24]

    Philippe Burrin, La dérive fasciste : Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Le Seuil, 2003, [2e éd.].

  • [25]

    La littérature offre nombre d’exemples de ces métamorphoses qui laissent subsister, enfouis, les traits originaux des sujets – des victimes – de métamorphose. On pense évidemment également à Grégor Samsa, qui continue de penser et de comprendre comme un être humain sous sa carapace de « monstrueux insecte. » Ses natures humaine et animale coexistent, provoquant confusion et souffrance (Franz Kafka, La Métamorphose, Gallimard, 2004, 173 p.).

  • [26]

    Laborie, « L’idée de résistance entre définition et sens : retour sur un questionnement », La Résistance et les Français, Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent, no 37, Paris, cnrs, 1997, p. 15-27.

  • [27]

    Retenir ces viviers n’implique pas qu’en tant que telles, ces différentes organisations soient « résistantes. »

  • [28]

    À l’exception d’Angelo Tasca cofondateur de L’Effort, le journal des socialistes ralliés à la Révolution nationale, qui occupe des fonctions officielles au ministère de l’Information, tout en alimentant en renseignement un réseau de résistance belge, nous n’avons pas, au cours de nos recherches, découvert de figures significatives venues de la gauche à la Résistance en passant par Vichy. Sur Tasca, voir Tasca, Angelo et Peschanski, Denis, Vichy, 1940-1944, 1986, op. cit.

  • [29]

    François Marcot, « Réflexion sur les valeurs de la Résistance », in Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (dir.), Mémoire et histoire-la Résistance, Toulouse, Privat, 1995, p. 352.

  • [30]

    Jean-Marie Guillon, « La philosophie politique de la Révolution nationale », in Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), Le Régime de Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992, p. 167-183.

  • [31]

    Ibid.

  • [32]

    Julian Jackson, La France sous l’occupation, Flammarion, 2004, p. 183 sq.

  • [33]

    Jean Moulin s’inventa, littéralement, un rôle de missionnaire auprès de De Gaulle, cf. Daniel Cordier, Jean Moulin : la république des catacombes, Gallimard, 1999, p. 63 sq.

  • [34]

    Pierre Laborie, « 1940-1944 : les Français du penser-double », in Les Français des années troubles, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, p. 25-38.

  • [35]

    Étienne Fouilloux, Les chrétiens français entre crise et libération : 1937-1947, Le Seuil, 1997, p. 30, cité in Laborie, « 1940-1944 : les Français du penser double », op. cit.

  • [36]

    Roger V. Gould, Insurgent identities: class, community, and protest in Paris from 1848 to the Commune, University of Chicago Press, 1995, p. 6.

  • [37]

    Laborie, « 1940-1944 : les Français du penser double », op. cit.

  • [38]

    La dissonance est « un état de tension désagréable dû à la présence simultanée de deux cognitions (idées, opinions, comportements) psychologiquement incohérentes. » Pour échapper à cet état instable, les acteurs sont amenés à modifier l’une, l’autre ou les deux « cognitions » initiales – c’est-à-dire pour le sujet qui nous intéresse, leurs représentations et/ou leurs comportements vis-à-vis de Vichy et de la Résistance. Cf. Leon Festinger, A theory of cognitive dissonance, Row Peterson, 1957, p. 12.

  • [39]

    Laffargue, La victoire du « vieux renard », op. cit. Claude d’Abzac-Epezy qualifie cette croyance dans le double jeu de « réalité psycho-historique qui s’est incarnée épisodiquement dans des faits de résistance. » C’est, selon elle, ce qui explique qu’il y ait pu avoir une résistance « dans Vichy », abusivement interprétée ensuite comme étant une résistance « de Vichy », Claude D’Abzac-Epezy, L’Armée de l’air des années noires : Vichy, 1940-1944, Paris, Économica, 1998, p. 212 sq.

  • [40]

    Dunoyer de Segonzac écrit encore, 30 ans plus tard : « J’étais convaincu, et je le suis encore, que ce glorieux soldat ne trahissait pas et ne pouvait trahir la France », Pierre Dunoyer de Segonzac, Pierre Dunoyer de Segonzac, le vieux chef ; mémoires et pages choisies, Paris, Le Seuil, 1971, p. 101.

  • [41]

    Jean Delmas, « Réflexions sur la résistance armée France-Pologne », in Henri Navarre (dir.), Officier et historien : études, articles et cours, Paris, Économica ; Institut de stratégie comparée, 2001, p. 127-134.

  • [42]

    Entendu ici comme un geste intentionnel, Laborie, « Qu’est-ce que la Résistance », op. cit.

  • [43]

    François Marcot, « Pour une sociologie de la résistance : intentionnalité et fonctionnalité », in Antoine Prost (dir.), La Résistance : une histoire sociale, Paris, L’Atelier, 1997, p. 21-41.

  • [44]

    Pour reprendre l’expression de Julien Blanc (Au commencement de la résistance. Du côté du musée de l’Homme, 1940-1941, Le Seuil, 2010).

  • [45]

    an 72AJ 2174 – Historique de la création et des activités du Rassemblement national des prisonniers de guerre (rnpg), rédigé par Jacques Bénet, juin 1983.

  • [46]

    shd 1K915 – Fonds De Barry – Témoignage de Barry, aide de camp de Verneau, s.d.

  • [47]

    an 3AG2 374 – « directives générales » – 72 : 12 juin 1943, Directives pour le chef de la résistance, Félix.

  • [48]

    Ibid.

  • [49]

    an 3AG2 379 – dossier 3/ora – pièce 2 – Situation de l’organisation de résistance de l’Armée française et des groupements civils similaires, [daté au crayon d’août 1943, plus probablement d’octobre 1943].

  • [50]

    Sur l’identié de la résistance, voir Cécile Vast, L’identité de la Résistance. Être résistant de l’occupation à l’après-guerre, Payot, 2010, 384 p.

  • [51]

    Laborie, « Qu’est-ce que la Résistance », op. cit.

  • [52]

    Cherry Schreker, La communauté. Histoire critique d’un concept dans la sociologie anglo-saxonne, L’Harmattan, 2007. Voir aussi Benedict Anderson, Imagined communities: reflections on the origin and spread of nationalism, Verso, 1983. Sur l’écriture de la légende et l’histoire de la résistance par les résistants au moment où ils la vivaient voir Laurent Douzou, La Résistance, une histoire périlleuse, Le Seuil, 2005, p. 25 sq.

  • [53]

    Schreker, op. cit.

  • [54]

    Lettre de Jean-Pierre Vernant à Pierre Benech, 1983, in Le genre humain, printemps-automne 2006, vol. 46.

  • [55]

    Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière, Paris, Le Seuil, 1988 pour la trad. française, [1re édition, 1963], p. 15.

  • [56]

    Précisons qu’il ne s’agit bien entendu pas ici de « l’appartenance » à tel ou tel mouvement, d’autant que l’utilisation même du terme dans ce contexte prête à discussion, Blanc, Du côté du Musée de l’homme, op. cit., p. 220 sq.

  • [57]

    Schreker, op. cit., p. 35.

  • [58]

    François Marcot, « Combien étaient-ils ? » in François Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Paris, Robert Laffont, 2006, p. 339-342.

  • [59]

    Marcot, « Pour une sociologie de la Résistance », op. cit.

  • [60]

    Une analogie peut être tentée avec la communauté familiale, qui tout en se se définissant par des critères exogènes et juridiques, est finalement la seule juge de la fixation de ses limites. La famille, et elle seule, décide qui est membre de la famille. Elle peut ainsi renier, repousser, ou au contraire, inclure des membres.

  • [61]

    Berger Bennett, « Disenchanting the concept of community », in Society, oct.-nov. 1988, p. 50-52.

  • [62]

    Peschanski, « Vichy, un et pluriel », op. cit. L’expression « dictature pluraliste » est de Stanley Hoffmann (Essais sur la France, déclin ou renouveau, Paris, Le Seuil, 1974, p. 18). Denis Peschanski lui préfère le terme de « dictature plurielle. »

  • [63]

    Ce qui n’empêche pas la contestation des actes de ce pouvoir : « On prendra garde de ne pas confondre impopularité et délégitimation », Denis Peschanski, « Legitimacy, legitimation, delegitimation: France in the Dark years, a textbook case », in Contemporary European History, vol. no 13, no 4, 2004, p. 409-423.

  • [64]

    Franklin Delano Roosevelt Office Files – Diplomatic Papers – Dossier France 1942 – lettre, de Gaulle à Roosevelt, 6 octobre 1942.

  • [65]

    Signalons ici les résultats d’une enquête anthropologique menée dans le village britannique d’Elmdon où un groupe de familles authentiques cohabite avec un groupe « d’étrangers. » Si les avis divergent sur la répartition des résidents entre ces groupes, un consensus se fait sur l’existence de ces groupes. Le villageois authentique tire un prestige lié à son authenticité, qui légitime son droit aux ressources offertes par le village : le travail et le logement. Marilyn Strathern, Kinship at the core: an anthropology of Elmdon a village in north-west Essex in the nineteen-sixties, Cambridge University Press, 1981.

  • [66]

    Claudius-Petit, point de vue sur l’as exposé à Francis Closon, 27 Mai 1943, cité in Dominique Veillon, Le franc-tireur : un journal clandestin, un mouvement de Résistance, 1940-1944, Flammarion, 1977, p. 349. C’est nous qui soulignons.

  • [67]

    Daniel Latapie, notes sur la composition des effectifs du cfp in Daniel Latapie, Le cfp, Recueil de documents.

  • [68]

    Archives cfp – Lettre du général Pommiès à l’ortf, 14 octobre 1966 ; Entretien avec Charles Villeneuve, 6 février 1997. C’est nous qui soulignons.

  • [69]

    an 72AJ 1902 – dossier mln – pièce II./2 : « Annexe à réponse à défense de la France », Chardon à défense de la France, avril 1944 (transmis à d’Astier).

  • [70]

    Pierre Laborie, « Qu’est-ce que la Résistance », op. cit.., p. 29-38.

  • [71]

    La définition donnée par Paul Ricœur de la visée éthique « visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes » nous semble particulièrement adaptée dans ce contexte, Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Le Seuil, 1990.

  • [72]

    Claire Andrieu, « La Résistance dans le siècle », in François Marcot (dir.), Dictionnaire Historique de la Résistance, op. cit., p. 46-54.

  • [73]

    Nous nous référons ici à la définition proposé par François Bedarida, « L’histoire de la Résistance. Lectures d’hier, chantiers de demain », in Vingtième siècle, no 11, juillet 1986, p. 75-89. « Action clandestine menée, au nom de la liberté de la nation et de la dignité de la personne humaine, par des volontaires s’organisant pour lutter contre la domination et le plus souvent l’occupation, de leur pays par un régime nazi ou fasciste ou satellite ou allié. » Un autre historien, ou un vichysto-résistant, aurait pu écrire « libération de la patrie » plutôt que « liberté de la nation. »

  • [74]

    C’est la position défendue par l’admp (Association de Défense du maréchal Pétain) créée en 1951. Claire Andrieu, « La Résistance dans le siècle », in François Marcot (dir.), Dictionnaire Historique de la Résistance, op. cit., p. 46-54. L’ora estime pour sa part que « ceux qui ont témoigné au procès Pétain n’ont pas leur place [dans l’organisation]. Ne serait-ce que pour sauvegarder la mémoire de ceux de l’ora qui sont morts pour la France, il fallait que cela soit précisé », shd 1K331 – carton 3 – L’ora dans la résistance, s.d. [Revers ou Bonnemaison].

  • [75]

    Réactivée au printemps 1944 par les vichysto-résistants dans le couple « bon de Gaulle »/« mauvais cfln », voir par exemple shd 1K331 – carton 2 – dossier 3 : Notes sur la situation en France au 15 mai 1944 (colonel Brachet).

Résumé

Français

Les vichysto-résistants peuvent être définis comme des hommes dont l’expérience vichyste marque, d’un point de vue idéologique, organisationnel, stratégique et/ou relationnel, les formes de leur résistance. Nous étudions ici la spécificité de la résistance issue de Vichy, les voies de leur « métamorphose », les modalités de l’inscription des vichysto-résistants dans la Résistance en voie d’unification et la manière dont ils influencèrent les processus de construction identitaire de la Résistance dans son ensemble.

 

English

English abstract on Cairn International Edition

 

Plan

  1. Qu’est-ce qu’un vichysto-résistant ? Un objet à définir
  2. Un objet d’étude à construire
  3. Les vichysto-résistants existent-ils ?
  4. Une identité vichysto-résistante ?
  5. Une hiérarchisation spécifique et évolutive des valeurs
  6. La métamorphose
  7. Une « nébuleuse » vichysto-résistante
  8. Les vichysto-résistants appartiennent-ils à la Résistance ?
  9. Première génération : influencer Vichy
  10. Seconde génération : entrer dans la résistance
  11. Identités en miroir : Le résistant authentique
  12. Le paradigme du Bien

Auteur

Johanna Barasz

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Mis en ligne sur Cairn.info le 02/09/2011 https://doi.org/10.3917/gmcc.242.0027

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