L'autorité compassionnelle : la sollicitude

Peut être dans cette "moraline" démocratique qui dénonçait la souffrance d'autrui et l'attention à sa souffrance produisent une autorité que dénonçait Nietzshe de manière sans doute univoque (Aurore, 132 sq.). Mais avec lui, il faut bien constater que de nos jours, la souffrance semble l'emporter sur toute autre relation.

De mieux en mieux et de pire en pire

Pages 28-30

Peut être dans cette "moraline" démocratique qui dénonçait la souffrance d'autrui et l'attention à sa souffrance produisent une autorité que dénonçait Nietzshe de manière sans doute univoque (Aurore, 132 sq.). Mais avec lui, il faut bien constater que de nos jours, la souffrance semble l'emporter sur toute autre relation.

On le voit dans la famille où, après la "puissance paternelle",  l'"autorité parentale", puis l'"autorité parentale conjointe", c'est désormais l'"intérêt de l'enfant" qui fait autorité. On le voit dans la Cité où après la "puissance publique", c'est le "service publique", voire la "protection sociale", qui semble constituer la seule autorité incontestable.

Prenons par exemple qui peut utiliser cette nouvelle autorité moins simple et moins évidente de nos temps hypermodernes. Mettons face à face un chef d'entreprise et un de ses salariés qui vient d'être licencié économique. Le premier aura beau expliquer - avec toute sa compétence et osn charisme, l'absolue nécessité de sa décision, il aura l'ai d'un salaud face au spectacle vivant de la détresse humaine. Or la souffrance fait la victime, et la victime, de nos jours, fait autorité pour le meilleur ou pour le pire. Pour le meilleur, c'est la solidarité mondiale dans les catastrophes naturelles ou humaines : quand la sympathie universelle semble primer un temps sur les égoïsmes étroits. Pour le pire, c'est l'illusion que la souffrance confère mécaniquement des droits, voir des privilèges. Il faut donc user avec prudence de cette autorité de al souffrance humaine. Elle est un formidable levier pour l'action et la mobilisation des individus. Elle peut aussi donner lieu à la plus lamentable des démagogies, car la raison du plus souffrant n'est pas toujours la meilleure.

Compétence, charisme, compassion : on  a là, sous réserve (encore une fois) d'un inventaire plus complet,les trois éléments d'un portrait plausible de l'autorité contemporaine. Tout le problème est qu'il est devenu très difficile de l'incarner, car chacun de ces traits permet aussi bine de dénoncer que de fonder cette prétention. Ainsi, à l'image rêvée du politique "visionnaire-charismatique-humaniste", on pourra toujours opposer celle - honnie - du "technocrate-gourou-dégoulinant-de-bons-sentiments".

Il existe pourtant un critère assez clair qui permet de distinguer la mauvais et la bonne autorité. L'une nous fait prendre, si je puis dire, les "messies" pour des lanternes en niant toute espèce d'humanité et de liberté, tandis que l'autre se définit comme un "service rendu" à autrui et à soi même. C'est ce que remarquait saint Augustin quand il parlait - il y a bien longtemps - d'une autorité de "service" : "L'autorité écrivait-il (Cité de Dieu, XIX, 14), est à quoi pourvoit à l'intérêt d'autrui : elle appartient au mari sur la femme, aux parents sur les enfants, aux maîtres sur les serviteurs. L'obéissance est le devoir de ceux pour qui l'on veille : la femme obéit au mari,les enfants aux parents,les serviteurs aux maîtres. Mais dans la maison du juste vivant de la foi et voyageant encore loin de la céleste cité, ceux mêmes qui commandent sont les serviteurs de ceux qui paraissent commander. Ce n'est point par la passion d dominer qu'ils commandent, mais par la loi du dévouement, non par orgueil d'être le maître, mais par le devoir de la providence. Il y a bien des choses que nous ne pouvons plus approuver dans ce texte, puisque nous vivons à l'âge de l'égalité et de la laïcité. Du moins pouvons-nous y trouver cette idée à la fois très profonde et très opérationnelle : la bonne autorité, celle celle que nous recherchons avidement à l'âge démocratique, est celle qui fait grandir (c'est à dire augmente) à la fois celui qui l'exerce et celui qui s'y soumet. Elle permet à l'un et l'autre de devenir plus grands, c'est à dire adultes.

Par où l'on peut conclure que la crise moderne de l'autorité est u ne crise de croissance. Elle nous révèle le véritable fondement de l'autorité qui n'est pas la contrainte extérieure, mais la nécessité intérieure, puisque nous ne pouvons pas vivre ni grandir sans elle. Comment peut-on dire qu'il serait moins solide que jadis ? Elle nous en révèle également la véritable nature, qui n'est pas un ordre brutal, vertical et rigide, mais un processus, fait d'inquiétude, de doute, de réflexion et de limitations. Est-ce vraiment un défaut pour qui aspire à l'âge adulte ?

Il se pourrait donc que l'âge de l'autorité ne soit pas derrière, mais devant nous ; nous ne vivons pas son crépuscule, mais son aurore.

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