L'autre société, le poids des idées (Texte intégral)

Le poids des idées

L'ensemble de ces découvertes, dont nous ne pouvons évoquer qu'un infime échantillon, nous conduit à reconsidérer le vieux et faux débat entre le matérialisme et l'idéalisme. Est-ce l'existence matérielle qui détermine la conscience des hommes, comme l'écrivait Marx, ou l'inverse, comme le suggérait l'idéalisme allemand qui était la cible de Marx dans L'Idéologie allemande ? La réalité est que cette question n'a pas de sens car la conscience est une composante tout aussi matérielle de l'existence humaine que les conditions de travail et de production. Non seulement les idées, les croyances et les mots ont une existence physique pas moins tangible que les biens dits "matériels", mais encore l'effet desdits biens sur notre existence dépend en partie des représentations symboliques que nous leur attachons.

La force des représentations et des discours qui les mettent en scène est à ce point démontrée qu'il est insensé de soutenir le matérialisme vulgaire au nom duquel certains prétendent mépriser l'idéologie et les "grands récits" politiques. En réalité, si les hommes peuvent mourir pour des idées, c'est qu'ils en vivent, au sens physique du terme. Et, par voie de conséquence, quand ils ne peuvent plus mourir pour des idées, c'est qu'ils sont moins vivants. Un "citoyen" qui ne s'intéresserait vraiment plus qu'au "pouvoir d'achat" promis par le discours politique ne serait pas loin de l'agonie psychique : le cerveau serait quasi éteint faite d'être encore stimulé par le bouillonnement incessant des représentations qui font la vie d'un être humain. L'animal n'a pas besoin d'un cerveau pour se préoccuper seulement de sa pitance quotidienne. Si le cerveau humain s'est à ce point développé, comme nous l'enseigne la paléontologie, ce n'est pas pour assurer la survie biologique ; c'est surtout en raison d'une évolution marquée par la complexité croissante des interactions sociales, de la communication (langage) et des représentations symboliques : synergie poursuivie durant des millions d'années entre la stimulation sociale de l'organe cérébral et l'extension des activités stimulantes rendue possible par le développement de cet organe. Si le cerveau issu d'une telle évolution devait soudain s'occuper seulement de résoudre des problèmes pratiques que peut très bien résoudre un protozoaire (57) , il s'étiolerait rapidement avant de s'éteindre.

Voilà pourquoi - n'en déplaise aux matérialistes amateurs qui ignorent de quelle matière nous sommes réellement constitués - les choses ne peuvent demeurer pour nous seulement c qu'elles sont ; elles sont le support d'une activité incessante de représentation et d'interaction avec les représentations d'autrui, activité indispensable sous peine de mort psychique. Un électeur ne peut donc s'empêcher de juger un discours politique à  l'aune de mille autres choses que, par exemple, le pouvoir d'achat de son salaire. Et, même quand il considère la question de son salaire, celle-ci met en jeu bien davantage que la qualité de biens qu'il pourra s'acheter ; elle mobilise une multitude de représentations relaties à la reconnaissance sociale, à 'estime de soi, à la justice ou l'injustice de sa condition, à l'estime de soi, à la justice ou l'injustice de sa condition, au salaire de son père, à la réussite de sa vie, etc. Le discours politique qui suscite l'attention est donc toujurs un discours qui ordonne des représentations en un récit qui fait sens et au travers duquel l'électeur peut valider ou contester une idée de lui-même, une conception de la vie en société, une théorie de la justice, une peur, une projection dans l'avenir, etc.

L'ennui est bien évidemment que les caresses verbales du discours politique peuvent déclencher la chimie du bien-être, de l’empathie et de la confiance même si elles sont composées d'erreurs ou de mensonges que l'électeur ne sait pas identifier comme tels. L'ordonnancement des idées en système convaincant (l'idéologie) peut donc aussi bien servir la manipulation et l'obscurcissement des esprits que leur émancipation et leur éclairage. Mais il faut être idiot ou bien mal intentionné pour déduire de cette évidence autre chose que la nécessité de remplacer des idéologies fausses et nuisibles par de moins fausses et de plus favorables au progrès humain.

Il serait tout aussi insensé de croire qu'il suffit de dire la vérité pur que soudain les esprits s'y convertissent par l'effet magique de la raison. La neurobiologie nous a en effet aussi appris que Descartes avait tort de séparer la raison (l'esprit) des émotions (le corps). Comme l'a notamment expliqué Antonio Damassio (58), le cerveau rationnel est en synergie avec le cerveau des émotions, nos pensées sont aussi des émotions. Une erreur de connaissance ou de raisonnement ne peut donc être effacée d'un simple coup de brosse comme le ferait un instituteur au tableau noir. Nous faisons d'ailleurs tous 'expérience d'idées que nous reconnaissons comme fausses et qui gardent néanmoins pour nus une certaine force d'attraction. La facilité avec laquelle on peut se débarrasser d'une erreur dépend donc du complexe de représentations d'émotions plus ou moins anciennes, conscientes ou inconscientes, auquel elle est attachée comme l'arbre à ses racines. La biologie des représentations évoquée plus haut nous confirme que le deuil d'une idée ou d'une croyance bien ancrées est un parcours aussi difficile que le deuil d'une personne aimée ; il est même plus problématique, dans la mesure où la mort de l'être aimé nous contraint à gérer l'évidence de son absence ; en revanche faire le deuil d'une croyance, c'est s'arracher d'un entrelacs de représentations toujours vivantes, héritées des êtres chers ou admirés qui nous les ont transmises et autour desquelles, notamment, s'est organisé notre "modèle interne (59)", i.e. une idée de nous-même et une grille de lecture du monde. On n'efface pas une croyance, on la quitte. Combattre les idées fausses ne consiste donc pas à passer la vérité comme on passe le sel. C'est une tâche impérieuse et imposante d'éducation qui suppose, d'une part, une fine compréhension de tout ce dont l'individu doit se séparer pour quitter l'erreur et, d'autre part, la capacité d'offrir à celui-ci un autre modèle porteur de sens et de résonance avec ses aspirations.

Or, justement, la difficulté de mon entreprise tient à ce que les vérités anthropologiques rappelées jusqu'ici mettent à mal une croyance contemporaine bien ancrée, un "modèle interne" fort répandu, le modèle de l'individu autonome qui conquiert sa liberté en échappant à toute transcendance et à toute dépendance à l'égard d'autrui. A ce point de mon exposé, surgit en effet la question de la liberté. Si nous naissons dans l'hétéronomie la plus complète, si nous grandissons par l'interaction entre des dispositions innés et notre environnement, si ce dernier est façonné par les adultes qui habitent notre enfance et par la société où nous déployons le reste de notre existence, comment pouvons-nous construire notre liberté ? N'est-ce pas l'évidence en coupant les liens, en gagnant notre indépendance à l'égard des autres ? Cette "évidence" est celle de la raison abstraite et simpliste. La vérité anthropologique est plus subtile. Grandir, ce n'est pas couper les liens, c'est se distinguer, se singulariser, s'éloigner, mais sans se délier, en choisissant ses appartenances, ses conformismes, ses cercles de relations. C'est en fait, on va le voir, nouer de plus en plus de liens !

(57) Protozoaire : organe vivant unicellulaire

(58) Antonio R.Damasio, Descartes's Error. Emotion, Reason, and the Human Brain,1994.Traduction française : L'Erreur de Descartes. La raison des émotions, Odile Jacob, 1995.

(59) Nous étendons ici à l'adulte le concept de "modèle interne" employé par la psychologie du développement de l'enfant pour désigner le "système intériorisé d’interprétations et de significations que l'individu se construit à partir de ses expériences" (Les âges de la vie, op.cit.,p.9).

Source : Jacques Généreux "L'autre société" Éditions Points ISBN 978.2.7578.2066.7 Pages 76 à 80

 

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