L’historienne Alya Aglan les images d’Epinal qui ont forgé une guerre civile...

L’historienne Alya Aglan décortique avec finesse les images d’Epinal qui ont forgé le nouveau roman national édicté par le maréchal Pétain, créant ainsi les conditions d’une véritable guerre civile.

L’historienne Alya Aglan décortique avec finesse les images d’Epinal qui ont forgé le nouveau roman national édicté par le maréchal Pétain, créant ainsi les conditions d’une véritable guerre civile.

Affiche de propagande pétainiste réalisée par Bernard Villemot en 1943.Affiche de propagande pétainiste réalisée par Bernard Villemot en 1943. Coll. Jean-Jacques Allevi. Bridgeman 

Si le 18 juin 1940 fait désormais partie des grandes dates de notre histoire, peu nombreux étaient les Français présents ce jour-là devant leur poste de radio pour entendre un général inconnu du grand public évoquer depuis Londres «la flamme de la résistance française». La veille, en revanche, c’est tout un peuple qui avait religieusement écouté le vieux militaire bardé de médailles qui, des trémolos dans la voix, leur avait annoncé faire «à la France le don de [sa] personne pour atténuer son malheur». Et conclure, après avoir appelé à cesser le combat et annoncé l’armistice à venir, en souhaitant «que tous les Français se groupent autour du gouvernement […] pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n’écouter que leur foi dans le destin de la patrie».

«Malheur»«cœur serré», dialogue avec l’ennemi «entre soldats, après la lutte et dans l’honneur»… En quelques mots, le maréchal Pétain déroule un discours qu’il ne cessera de tenir jusqu’à son procès, en 1945. Des mots que reprendra son avocat, Me Jacques Isorni, affirmant haut et fort que la politique du Maréchal n’avait qu’un but : «Sauvegarder, défendre, acquérir des avantages matériels […] permettant, dans le cadre de la loi, de sauver des Français […] d’entrer en apparence dans le jeu des Allemands et de chercher par tous les moyens à freiner leurs efforts…»

 

Bref, un «bouclier» au service de la nation, comme le répéteront à l’envi ses thuriféraires (travaillant de concert avec le «glaive» De Gaulle, oseront même certains) mais qui profitera surtout de ces temps de chaos pour lancer sa «Révolution nationale», vision réactionnaire, cléricale et passéiste de la société que peut résumer son discours du 25 juin 1940 : «Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la Patrie elle-même.»

Folklore

A rebours du monde moderne, la France dite «éternelle» se devait donc de renouer autour des clochers de ses églises avec une culture patriarcale et artisanale, sans concentration ouvrière ou lutte des classes. Pendant cinq ans, le triptyque «Travail, Famille, Patrie» remplace la devise de la République enterrée le 10 juillet 1940 à Vichy lors du vote des pleins pouvoirs au Maréchal.

Voilà pour l’image d’Epinal que décortique avec finesse l’historienne Alya Aglan dans la France à l’envers - La guerre de Vichy (1940-1945). Désormais, tous ceux qui refuseront d’adhérer au nouveau roman national seront qualifiés de diviseurs qu’il convient de mettre au ban de la société. Une exclusion et une épuration qui, pour tous ces «mauvais Français» - Juifs, francs-maçons, syndicalistes, socialistes, puis bientôt résistants ou réfractaires au Service du travail obligatoire (STO) - équivaudra à une condamnation à mort dont se chargeront la Gestapo, la milice ou l’armée allemande.

 

Car très vite, par-delà le folklore des célébrations d’unité mises en scène à travers d’innombrables fêtes provinciales - semaine de la nation, fête des mères, anniversaire du Maréchal, jour de deuil de la patrie et de recueillement (le 14 juillet !) -, ce sont tous les acquis de la Révolution et de la IIIe République qui vont être supprimés les uns après les autres, tandis que les exigences de l’occupant saigneront à blanc l’économie du pays et que sa politique raciale amènera le régime de Pétain à commettre l’impardonnable : la participation active à la Shoah.

Quant au Maréchal, déjà très diminué au moment où il prend ses fonctions (il a 84 ans lorsqu’il est nommé président du Conseil), sa belle figure de commandeur, sauveur de la patrie, va lui permettre de développer un culte de la personnalité assez similaire à ce que vivent les Allemands avec Hitler ou les Russes avec Staline. Entre formules hagiographiques («Pétain, c’est la France, la France, c’est Pétain»), affiches («Etes-vous plus Français que lui ?») ou hymne à sa gloire, les dignitaires du régime - où se succèdent dans une ambiance de haine recuite les factions de plus en plus collaborationnistes - surveillent de près l’évolution de la sénilité du vieux soldat qui ne s’intéresse plus guère qu’à ses repas. «Pétain fait une sieste d’une heure tous les quarts d’heure», persifle Jean Jardin, directeur de cabinet de Pierre Laval (qui lui-même détestait le Maréchal, lequel le lui rendait bien).

Diktats

In fine, loin des tentatives de réhabilitation récurrentes ou des clichés maintes fois répétés («Pétain a protégé les Juifs français», «Pétain a protégé la France»), le réel bilan de l’Etat français est sans appel. Profitant d’une défaite militaire (largement due à l’incompétence de l’état-major dont Pétain était l’icône), l’Etat français s’est mis au service de l’Allemagne en gérant pour son plus grand avantage un pays, transformé en réservoir de matières premières, de nourriture et d’hommes corvéables à merci… Pire, en devançant les diktats allemands et en pratiquant une politique antisémite extrêmement répressive, il a créé toutes les conditions d’une véritable guerre civile, tache noire de notre histoire.

Fabrice Drouzy 

Alya Aglan La France à l’envers. la guerre de Vichy (1940-1945) Folio histoire, 752 pp., 11,50 €.

 

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