De l'amour comme facteur de sacralisation à l'amour comme vecteur de sens

Jusqu'ici, je me suis efforcé d'éclairer le lien entre l'amour et le sacré, mais je n'ai encore rien dit de celui qui unit l'amour et le sens. (Luc Ferry "De l'amour" page 85)

Luc Ferry "De l'amour" (pages 85-87)

Jusqu'ici, je me suis efforcé d'éclairer le lien entre l'amour et le sacré, mais je n'ai encore rien dit de celui qui unit l'amour et le sens. Venons-en donc à cette phénoménologie de l'amour entant que nouveau principe de sens. Comme le dit le proverbe arabe : "Un homme qui n'a jamais rencontrer dans sa vie un motif de le perdre est un pauvre homme, parce qu'il n'a pas rencontrer le sens de sa vie." Cet adage, simple et beau, entend montrer combine le rapport au sacré et le rapport au sens sont solidaires. Même si nous n'en avons pus conscience, il est  de se rendre compte, pour peu qu'on réfléchisse un instant, que ces valeurs pour lesquelles nous serions prêts à risquer nos vies sont évidemment ce qui (secrètement, mais de manière permanente et dans tous les secteurs de notre existence) donne du sens à nos vies ou donne du sens dans nos vies. 

En regard de ce lien indissoluble entre le sacré et le sens, nous devons nous demander ce que la substitution de l'amour aux principes de sens précédents change dans notre conception du sacré et dans l'idée que nous nous faisons de ce que devrait être une "vie bonne". De fait, nous ne sommes plus seulement dans un humanisme du droit et de la raison, mais dans un humanisme - ce que j'appelle le "deuxième humanisme" - qui, à la différence du premier, s'ouvre pleinement à l'"altérité", à la diversité des civilisations et, plus généralement, valorise, cultive, promeut une palette infiniment plus large de dimensions de l'existence à partir desquelles les humains peuvent, comme o dit, "se réaliser". Ce n'est pas indifférent que l'Europe soit passée de l'impérialisme colonial d'un Jules Ferry, véritable symbole du premier humanisme républicain, à l'Aide publique au développement, qui illustre bien les exigences du deuxième humanisme.

Allons plus loin, j'ai déjà évoqué le projet qui était le mien d'élaborer un "humanisme non métaphysique", un humanisme qui, à la différence du premier, ne tombe pas sous les coups de la déconstruction nietzschéo-heidggérienne. Or dans cette perspective, il est très remarquable que ce principe de l'amour ne soit justement pas, ainsi compris dans l'optique d'une phénoménologie de l'expérience vécue, un principe métaphysique ; il ne tombe pas sous;es coups de la "déconstruction" de l'humanisme traditionnel telle que l'ont menée Nietzsche et Heidegger. Pourquoi ? Sans entrer ici dans une argumentation trop sophistiquée, disons simplement que cette transcendance de l'autre que j'éprouve dans l'expérience de l'amour, n'est pas un principe abstrait, une illusion idéaliste, une valeur qui tomberait d'un ciel cosmique ou divin, mais une expérience vécue, et même la plus immanente et la plus spontanée qui soit : l'amour, comme la beauté, s'impose à nous comme une sorte de transcendance et pourtant, cette transcendance qui me fait  le cas échéant "sortir de moi", de mon égocentrisme, se manifeste directement dans l'intimité la plus secrète, dans l'immanence la plus radicale à ma subjectivité sensible. On fait bien l'expérience d'une transcendance de l'autre, de l'altérité mais, contrairement à toutes les transcendances métaphysiques, cette transcendance-là ne tomba ps d'en haut, ni du Cosmos ni de Dieu ni même de la raison pratique et du simple "respect" rationnellement dû aux autres. Cette transcendance, je ne la vis nulle part ailleurs, p reprendre la formule cardinale de la phénoménologie de Husserl, que dans l'immanence la plus intime qui soit, celle que traduit dans toutes les langues la métaphore universelle du "cœur". 

Le premier humanisme, l'humanisme républicain celui des droits et de la raison, des "lumières" et de l'objectivité triomphante, avait subi de plein fouet les "coups de marteau" (Nietzsche) des philosophies de la déconstruction. Elles ont, souvent à tort mais parfois aussi avec des arguments forts, dénoncé le caractère arbitrairement limitatif et partiellement illusoire de ses présupposées. Mais le deuxième humanisme échappe aux objections habituelles de la "déconstruction", parce qu'il naît de l'expérience d'une transcendance qui n'est plus à proprement parlé "métaphysique", d'une transcendance qui s'impose à nous dans ce que Husserl appelle le "monde vécu (Erlebnis), sans passer par une quelconque entité supposée "surplomber" la vie, bref sans céder aux illusions traditionnelles de la métaphysique.            

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