LA LIQUIDATION DU SENS...

L'histoire a-t-elle jamais eu un sens ? Les hommes l'ont-ils jamais maîtrisé si peu que ce soit et à quel passé fait-on référence quand on prétend qu'ils auraient pu jadis lui imposer une direction ? Luc Ferry "La révolution de l'amour" p. 79

Luc Ferry "La révolution de l'amour" p. 79 à 81

Sans doute. L'histoire, nul ne le contestera, n'a jamais parfaitement obéi à la volonté des hommes - ni à celles de leurs dirigeants, ni à celle des peuples. Est-ce dire pour autant que le projet de lui imprimer enfin notre marque était insensé ? 

Ce serait tirer un trait un peu vite, il me semble, sur l'idéal démocratique et républicain. Avec son volontarisme issu de la Révolution française, il visait justement à faire en sorte que les hommes s'approprient enfin leur destin, qu'ils l'infléchissent, ne fût-ce que partiellement, vers le mieux, qu'ils puissent, par exemple, changer la société en profondeur pour améliorer le sort des plus pauvres, pour apporter plus d'égalité, de liberté, de bien être. Or, quoi qu'on en dise, tant que les politiques démocratiques étaient, pour l'essentiel, conduites dans un cadre national, avant donc, que la mondialisation des marchés et l'information ne soit une donnée économique et financière majeure, oui, c'est vrai, elles possédaient une certaine efficacité. 

Quand le général de Gaulle, par exemple, mettait en place une vaste politique industrielle répondant à un projet d'ensemble, voir ici ou là des politiques de grands travaux, elles pouvaient encore donner des résultats. la création du CEA ou celle du commissariat au plan, en témoignait. Mais aujourd'hui ? Nul hasard si ce dernier a tout simplement disparu, symptôme parmi tant d'autres du fait que les politiques ne croient plus, sinon verbalement ou, dans le meilleur des cas, comme un idéal à conquérir, au rôle de al volonté. Pour des raisons essentielles, structurelles, l'histoire née de la deuxième mondialisation échappe presque intégralement à l'emprise des politiques nationales dont les leviers étriqués ne lèvent à vrai dire plus grand-chose. Les entreprises, désormais ouvertes sur le grand large et toutes en compétition implacable entre elles, sont comme autant de petits moteurs d'une histoire qui avance sans cesse, comme un magma en fusion, animée par eux et par eu seuls. or ces moteurs sont en nombre infini et nul ne peut prétendre en avoir une vision d'ensemble, de sorte que nul ne peut savoir dans quel sens l'histoire va bifurquer. En d'autres termes, jamais sans doute le monde n'aura été aussi opaque, aussi imprévisible qu'aujourd'hui.

Ce que nous voyons se profiler derrière cette liquidation du sens, c'est, tout simplement, le problème politique majeur de la période actuelle : celui de l'impuissance publique liée à la perte inévitable du contrôle sur le cours du monde qu'entraîne la mondialisation dès lors qu'elle ôte peu à peu aux politique nationales les leviers qui lui donnaient naguère encore quelque efficacité.

Les politiques, mais avec eux aussi les simples citoyens, se trouvent ainsi "dépossédés" démocratiquement de la principale promesse que leur faisait l'idée démocratique, celle de faire ensemble leur histoire. Paradoxe saisissant : cette dépossession n'est en rien le fait d'un régime autoritaire. Elle se fait au contraire de manière toute "libérale", en douceur, sans que l'Etat s'en mêle.        

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