«Le seul projet européen viable est une Europe démocratique, sociale et altermondialiste…»

Roberto Alagna "La Marseillaise" © MUEZZAB
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Nicolas Béniès : «Le seul projet européen viable est une Europe démocratique, sociale et altermondialiste…» 17 avril

nicolasbenies__019954900_0955_04082007.jpgCandidat sur la liste du Front de gauche pour la circonscription Nord-Ouest, Nicolas Béniès répond aux questions de nos camarades de la section PCF de Granville. Un grand merci à eux, pour cette interview par ailleurs publiée dans leur bulletin “Le Fil rouge”… Pour l’économiste antilibéral (si, si, ça existe !), la pseudo-politique européenne de « relance » économique ne vise qu’à conforter le modèle libéral actuel. En pure perte. Pour sortir durablement de la crise, il faut changer de logique : sortir du libéralisme… Economiste de formation et par vocation, Nicolas Béniès est aussi critique de jazz et un peu critique littéraire. Il produit des émissions sur TSF 98 (tsf98.fr), et collabore au Monde diplomatique et à L’US magazine. Il vient de faire paraître « Petit manuel de la crise financière et des autres » aux éditions Syllepse. Il est également responsable syndical.

 

 

Quelle part de responsabilité porte l’Europe dans l’apparition de la crise économique que nous traversons ?
Avouons que la réponse n’est pas facile. La responsabilité directe des politiques libérales incombe aux gouvernements nationaux successifs, dans tous les pays de la zone euro. La responsabilité de l’Europe est d’avoir donné une justification idéologique à ces politiques. Pour le reste, si un Etat ne veut pas appliquer la politique recommandée par la Commission*, il peut le faire dans les limites des traités.
Il faut souligner la responsabilité du traité de Maastricht (1992) et du Pacte de stabilité* dans l’acceptation généralisée de l’idéologie libérale. La Banque centrale européenne* (BCE) est le parangon [le modèle] de cette politique. Une institution dégagée de tout contrôle démocratique, responsable devant personne, prenant en charge la politique monétaire en imposant la vision du monde libérale - ce qui s’appelle la gouvernance, un mode de création des règles anti-démocratiques, un gouvernement d’experts - est l’exemple même d’une construction proto-étatique [ébauche d’Etat] qui ne peut pas fonctionner. De ce fait la crise de l’euro est devant nous. Une monnaie sans Etat est un non sens.
Pour répondre à la question, disons que la politique des Etats et celle de l’Europe se sont liguées pour baisser toujours plus la masse salariale et favoriser les plus riches en accroissant les inégalités. Le fond de la crise économique se trouve dans cette volonté. De plus en plus d’économistes insistent sur cet aspect en demandant de lutter contre le système d’inégalités.

 

Que devrait faire l’Europe pour enrayer durablement cette crise ?
Deux choses immédiates et la mise en place d’une nouvelle logique. La première, c’est une politique concertée de relance. Non pas les plans actuels - même celui d’Obama - qui, sous couvert de « relance » (les mots perdent de leur sens) ne sont que des plans d’aide aux banquiers et aux chefs d’entreprise pour qu’ils poursuivent comme avant. Une véritable relance passerait par l’augmentation des dépenses publiques d’intérêt général et par la hausse des salaires.
La deuxième est de constituer un pôle public de financement - national et européen - pour mettre en oeuvre une autre logique économique. Ce pôle public devant fonctionner comme un service public et non pas comme une banque même nationalisée. Ce qui signifie qu’il devrait sortir de la logique de l’accumulation du capital, du profit.
Cette autre logique, je l’appelle celle de la déprivatisation, signifiant qu’il faut rompre avec la logique de la privatisation, élément essentiel des politiques libérales, pour revenir aux services publics, à la socialisation, aux solidarités collectives.
La relance pourrait aussi venir - on en parle beaucoup mais pas grand-chose de concret - de la lutte contre la crise environnementale, écologique avec un grand service public européen de l’environnement construisant une réponse d’ensemble sur ce terrain.
L’Union européenne pourrait aussi privilégier le combat contre la famine et la disette - 980 millions d’êtres humains souffrent de la faim - en proposant de favoriser les cultures vivrières et en menant des politiques pour la paix.
L’Europe, du coup, ne saurait être que démocratique, sociale et altermondialiste…

 

Quelle est la marge de manoeuvre des nations dans ce contexte ?
La marge de manoeuvre des Etat-Nations est énorme. D’abord parce que la construction européenne est une construction interétatique [coopération entre Etats]. Aucune institution supra étatique [au-dessus des Etats] n’a été construite mise à part la BCE et on a vu que ce n’était pas une solution viable.
Si un Etat décidait de mener une politique de relance - telle que je l’ai définie plus haut - il se heurterait - mais beaucoup moins qu’on ne le pense dans la crise systémique actuelle - aux oppositions des autres Etats et à son patronat. Il pourrait commencer à le faire mais en fonction de l’interpénétration des économies très prononcée au sein de l’Union européenne (UE), il faudrait que d’autres pays suivent pour pérenniser cette politique. A ce moment-là, il pourrait faire appel aux forces politique de gauche - comme le Front de gauche - et aux mouvements sociaux pour imposer cette autre politique.
Rien n’est inéluctable - il faut éviter le fatalisme et la crise actuelle une fois encore le montre bien - et il n’existe pas de politique unique…

Crise économique, crise politique : où en est le projet européen ?
Disons-le brutalement. Le projet européen est totalement absent. Le PS, comme le Modem, se gargarisent souvent sur l’Europe comme rempart dissimulant de leur côté l’absence de projet de société, gangrénés qu’ils sont - au niveau des directions - par le libéralisme. L’Europe s’est construite, au moins depuis l’Acte unique (1986), par des coups de force certes acceptés par les gouvernements, mais des coups de force tout de même. De même que la jurisprudence européenne s’est imposée aux tribunaux français comme à ceux des autres pays alors que aucun texte ne prévoyait cette obligation. Le marché unique* non réalisé en 1993 - date limite - n’a fait l’objet d’aucun bilan, la route vers la monnaie unique lui a succédé puis un élargissement à marche forcée sans interrogation sur les modes de construction de l’UE.
Le Traité constitutionnel européen (TCE, 2005) - on se souvient du débat - ne résolvait rien mais justifiait toute cette construction libérale. Comme le traité de Lisbonne (2007/8) voulu par le président de la république française…
Le seul projet européen viable est celui que j’ai commencé à décrire : une Europe démocratique, avec un modèle social de référence (et non pas celui de la concurrence entre les systèmes sociaux pour le plus petit commun dénominateur, lié à la concurrence de tous contre tous), altermondialiste… C’est la seule solution pour faire vivre cette entité et la rendre légitime aux yeux des populations tout en assurant leur bien-être qui devrait être le point nodal de toute croissance.

Propos recueillis par Thibaut Héquet. Les astérisques renvoient au notes ci-dessous

*Petit glossaire européen

Banque centrale européenne
Créée en 1998 pour la mise en place de l’euro, son objectif principal est de maintenir une croissance économique dans la stabilité des prix (principe-clé du libéralisme économique). Elle définit et met en œuvre la politique monétaire de la zone euro en toute indépendance.
Commission européenne
La Commission des communautés européennes est le véritable organe exécutif de l’UE. Elle a ainsi le quasi-monopole des propositions de décisions et de négociations en matière communautaire. C’est elle qui exécute les décisions du Conseil. La Commission représente l’intérêt général de l’UE (pas celui des Européens), c’est-à-dire le respect du principe de libre-concurrence.

Conseil européen
Il réunit les chefs d’Etat ou de gouvernement des Etats membres, ainsi que le Président de la Commission européenne*. C’est le Conseil européen qui détermine la politique de l’UE.

Conseil de l’Union européenne
Il réunit les Etats membres aux niveaux ministériels. Il adopte, avec le Parlement*, les lois européennes.

Marché unique (=marché commun)
Union économique mise en place progressivement par l’UE. Les biens, les services, les capitaux et les personnes y circulent librement. La libéralisation des mouvements de capitaux a rendu possible celle des services financiers, permettant ainsi aux banques, entreprises et particuliers d’investir leur argent dans le pays de leur choix (dumping social car pas d’harmonisations fiscale et sociale).
Prochaine étape : la libre prestation de services (70 % du PIB et de l’emploi dans l’UE) !

Pacte de stabilité et de croissance
Instrument dont les pays de la zone euro se sont dotés afin de coordonner leurs politiques budgétaires nationales. Les Etats membres doivent maintenir leur déficit et leur dette en dessous des seuils fixés respectivement à 3 % et à 60 % de leur PIB. Ils encourent des sanctions en cas de dépassement, ce qui oblige à une politique de diminution des dépenses publiques (moins de services publics), surtout quand on diminue les recettes comme Sarkozy (- 15 milliards de bouclier fiscal…).

Parlement européen
Seule institution européenne démocratique, élue au suffrage universel. Représente 375 millions de citoyens européens. Ses pouvoirs sont encadrés, mais réels : co-législateur à égalité avec le Conseil de l’UE, censure de la Commission, budget, enquêtes.

 

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