Sous les pavés de la bohème : non pas la plage mais...

Sous les pavés de la bohème : non pas la plage mais l'émergence de la mondialisation bourgeoise Luc Ferry "De la révolution de l'amour - Pour une spiritualité laïque"

Luc Ferry "De la révolution de l'amour - Pour une spiritualité laïque"

C'est une évidence qui crève les yeux : c'est l'amour qui met du sens dans nos vies. Pour ceux que nous aimons, nous serions prêts à tout. Le règne de la consommation et du capitalisme a créé des individus désabusés et isolés, à la recherche de nouvelles valeurs. Malgré tout, nous assistons au développement d'un nouvel humanisme, non plus fondé sur la raison, mais sur l'amour ; une véritable spiritualité laïque. 
Réjouissons-nous : la révolution en cours est l'amorce d'un réenchantement du monde.

PHILOSOPHIE

Essai (n° 9784)

Paru le 04/01/2012

Sous les pavés de la bohème : non pas la plage mais l'émergence de la mondialisation bourgeoise (extraits)

L'idée même si elle peut paraître provocante, se laisse assez simplement résumer de la façon suivante : il fallait que les valeurs et les autorités traditionnelles fussent déconstruites par les bohèmes pour que le capitalisme, lui aussi moderne, puisse entrer dans l'ère de la grande consommation sans laquelle son épanouissement ne serait tout simplement pas possible.

Il fallait donc que la vision moderne qui nous éloigne des vrais valeurs, à savoir, en gros, les devoirs envers autrui, mais aussi les devoirs envers soi même, fût déconstruite de toutes pièces pour que, enfin débarrassés des vieilles lunes qui freinent la consommation, nous puissions nous livrer sans retenue (du moins dans la limite de nos pouvoirs d'achat...)? En quoi l'on peut bien déjà accorder quelque crédit à l'hypothèse selon laquelle les dé-constructeurs, pour l'essentiel, accomplirent objectivement, bien sûr sans le savoir ni vouloir, l'oeuvre des bourgeois qui, du reste, eux non plus, ne voyaient rien venir et s'offusquaient même à longueur de temps des innovations intempestives des artistes maudits, avant d'en devenir aujourd'hui les principaux soutiens. Sans la table rase des valeurs anciennes, le monde moderne, le monde de la consommation, de la créativité et de l'innovation permanente, eût été tout simplement impensable - en quoi aussi, il faut bine le dire, les bohèmes furent un peu, et même parfois beaucoup, les cocus de l'histoire ou, comme vous préférerez, les dindons de la farce : ils voulaient en finir avec le onde bourgeois, ils n'ont fait que l'épanouir et le renforces comme jamais.

Qui soutient et achète aujourd'hui les œuvres d'art moderne naguère encore honnies par les philistins... sinon les plus bourgeois d'entre nous, grands industriels, patrons de presse ou banquier ? Ce n'est pas une critique, simplement un constat. A la fin du XXe siècle, ce sont les grands banquiers, les capitaines d'industrie, des hommes comme Georges Pompidou ou François Pinault, qui se passionnent de façon sincère pour l'art contemporain, qui le soutiennent et achètent les œuvres qu'ils jugent les plus innovantes, qui créent des fondations, des expositions ou des musées. C'est d'ailleurs Pompidou, le plus bourgeois sans nul doute de tous nos présidents, qui fût l'inspirateur du plus grand centre d'art contemporain d'Europe. C'est lui aussi qui prit la décision de faire entrer Picasso de son vivant au Louvre, ce qui, saur erreur de ma part, ne fut le cas pour aucun autre artiste. Picasso, un authentique communiste de la grande période stalinienne, intronisé par un ancien banquier devenu leader de la droite française !        

Il faut bien comprendre, ce que je tâcherai de faire dans un instant, le sens et la portée d'une telle réconciliation entre l'avant-garde et la bourgeoisie, entre la marginalité et l'idéologie dominante la plus évidemment "mainstream", saisir pourquoi le bourgeois, sommé d'innover sans cesse dans l'univers de la compétition féroce induite par la mondialisation, devait finalement se reconnaître dans les innovations, elles aussi permanentes et obligées, de l'avant-gardisme bohème.

A l'encontre d'une idée reçue mais tout à fait fausse, l'individualisme ne s'oppose pas à l'altruisme, ni à l'intérêt de la chose publique, encore moins à l'appartenance à des communautés. Il exige seulement que cette appartenance soit librement choisie et non imposée du dehors par la tradition, comme dans les tributs des sociétés sauvages.

Je ne voudrais pas que vous perdiez le fil principal à mon propos. Je vous rappelle donc où nous en sommes, à savoir à l'idée que derrière la déconstruction "bohème" des traditions, il y avait l'émergence du capitalisme globalisé ou, pour parodier à nouveau la célèbre formule de Mai, sous les pavés, il n'y avait pas de plage, mais la mondialisation libérale.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.