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Billet de blog 29 juil. 2022

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Alain Caillé, Le convivialisme en dix questions

En 2013, Alain Caillé a rédigé le Manifeste convivialiste qui traduit une réflexion morale et idéologique, doublée d’une volonté de prosélytisme.

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Alain CailléLe convivialisme en dix questions, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « La Bibliothèque du Mauss », 2015, 120 p., ISBN : 978-2-35687-422-1.

https://journals.openedition.org/lectures/20059

En 2013, Alain Caillé a rédigé le Manifeste convivialiste qui traduit une réflexion morale et idéologique, doublée d’une volonté de prosélytisme. Ce Manifeste pose les bases générales d’un corps doctrinal commun, construit sur quelques principes fondateurs de « commune humanité, de commune socialité, d’individuation et d’opposition maîtrisée » (p. 24). En effet, quarante ans après l’essai d’Ivan Illich, La convivialité1, Alain Caillé a forgé le terme convivialisme qui, selon son point de vue, éclaire et encadre la question clé de toute société : comment inciter les individus à coopérer pour se développer et donner le meilleur d’eux-mêmes tout en leur permettant, comme l’écrivait Mauss, de « s’opposer sans se massacrer et de se donner sans se sacrifier » (cité par l’auteur, p. 43-45) ? La version intégrale du Manifeste a été traduite en anglais, en brésilien, en italien, en allemand, en néerlandais et en roumain. La diffusion du Manifeste a suscité réactions et questions, auxquelles le présent volume se propose de répondre.

  • 2 Simon Borel, Et les réseaux sauveront le monde ?, Lormont, Le Bord de l’eau, « Bibliothèque du Maus (...)

2Le convivialisme en dix questions répond notamment aux interrogations du philosophe Francesco Fistetti coordinateur de la traduction italienne, puis à celles du sociologue Fréderic Vendenberghe, de l’anthropologue Jean François Véran, qui sont à l’initiative de la traduction brésilienne, et de Simon Borel auteur de Et les réseaux sauveront le monde ?2 Alain Caillé y explicite des pans entiers de problèmes que le Manifeste laisse dans l’ombre. L’ouvrage est construit sous la forme de questions-réponses. L’avant-propos dresse un bilan de la percée à la fois théorique et pratique amorcée par le Manifeste. Les annexes complètent le contenu de l’ouvrage avec un abrégé du Manifeste et un conte qui illustre les débats théoriques.

3En rappelant que son Manifeste est une « déclaration d’interdépendance » (p. 39), Alain Caillé définit le convivialisme comme « la pensée, la recherche d’un art de vivre ensemble (con-vivere) qui valorise la relation et la coopération, et permet de s’opposer sans se massacrer, en prenant soin des autres et de la nature » (p. 22-23). Le but premier de celui-ci est de contribuer à faire naître des sociétés postnéolibérales sans croissance et à les protéger. Les dix échanges expliquent et argumentent le besoin pressant de faire naître ce type de société. Le cœur des propos peut être restitué en trois points transversaux.

4Le premier point relève de l’analyse de la situation actuelle : le contexte climatique et environnemental ne cesse d’empirer, menaçant la survie de la planète. Face à cela, Alain Caillé estime que l’on ne peut « se contenter de demi-mesure et d’une régularisation de l’hubris [c’est-à-dire le désir de toute puissance] des individus » (p. 53). Pour lui, « il est clair que le monde postnéolibéral qu’il nous faut inventer sera un monde postcroissantiste » (p. 19), et que la construction de celui-ci devrait être fondée « sur une idéologie ou une philosophie politique [...] suffisamment générale, partageable et partagée » (p. 19) entres sociétés. Sans faire référence à des études scientifiques ni même philosophiques, l’auteur explique que notre héritage des idéologies politiques (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) combiné avec les restes de tradition religieuse nous rendent impuissants « à penser les voies d’un dépassement collectif du néolibéralisme » (p. 20). Ces idéologies politiques constitueraient des « obstacles épistémologiques » (p. 29-30) pour comprendre notre présent et imaginer un possible avenir. Car, même si elles présupposent toutes que le problème fondamental de l’humanité est la rareté matérielle, elles insistent fortement sur le désir – qui n’est pas seulement la satisfaction des besoins –, en prônant l’accomplissement de l’individu et ses « capabilities » (capacités et libertés substantielles) au sens d’Amartya Sen (p. 38). Ces idéologies risqueraient dès lors de « faire basculer [l’humanité] dans l’illimitation, l’hubris et le non-sens » (p. 36). L’auteur ajoute qu’avec la rareté des moyens et l’affaiblissement de la marge de manœuvre de l’État nation, ces idéologies deviennent « caduques, à tout le moins insuffisantes » (p. 20) à l’échelle des problèmes mondiaux. Il faudrait donc, selon sa vision idéaliste de l’avenir, convaincre l’humanité que son avenir se résume en cette alternative : « c’est soit convivialisme soit barbarie générale » (p. 85).

5Le deuxième point concerne le projet d’instaurer un revenu maximum et un revenu minimum, qui constituerait selon l’auteur la « mesure matricielle et primordiale pour lutter contre l’hubris et la corruption » (p. 119). Caillé pense que le convivialisme serait par excellence l’adversaire de l’hubris vu qu’il inciterait implicitement l’individu à lutter contre sa propre hubris, c’est-à-dire « son propre désir de toute puissance » (p. 89) pour combattre sa part de « violence et d’inhumanité, ce désir de captation » (p. 90) qui alimentent le capitalisme. Il met en avant que la légitimité d’instituer un revenu minimum et un revenu maximum dériverait de l’idée d’une démocratie convivialiste qui consiste à instaurer un ordre social (en articulant le niveau national et le niveau international) contre les inégalités et la corruption. Pour Alain Caillé, fixer un revenu minimum et un revenu maximum aurait une « portée symbolique de la redistribution » (p. 54). Bien qu’il soit conscient que cela ne supprimera pas la pauvreté ni les inégalités sur la planète (déjà surpeuplée), il croit que cette mesure lutterait contre la misère et l’extrême inégalité. L’auteur fait le constat que, jusque récemment, « le progrès de l’humanité passait par le développement conjoint du bien-être matériel des individus et des gratuités communes » (p. 60). La société convivialiste, selon Caillé, devrait « renouer avec cet idéal qui incarne la base matérielle des principes de commune humanité et de commune solidarité » (p. 60), en limitant les très hauts revenus à un niveau raisonnable, en réaffirmant un principe de gratuité des composantes basiques de ce qui forme les capabilities, et en impulsant une forte dynamique de démarchandisation. Conscient que l’État ne pourrait être « l’unique pourvoyeur des gratuités indispensables » (p. 62), Caillé préconise une économie alternative sociale et solidaire en plus de l’« économie des communs » (p. 70) et du partage, qui pourraient contribuer assez vite à notre bien-être matériel. L’auteur suggère aussi de parier sur le désir de donner des entreprises et des plus riches, et de solliciter l’esprit du don des salariés, leur désir de créer et de « s’abonner » (p. 83). Mais « au-delà de quel montant viole-t-on les principes de commune humanité et commune société [...], et doit-on reverser à la collectivité le trop-perçu ? » (p. 119). Selon l’auteur, pour qu’une réponse précise et significative soit donnée, il faudrait que le convivialisme trouve écho auprès de la société civique car cette question divise.

6Enfin, le troisième point porte sur l’édification de la société convivialiste que Caillé appelle de ses vœux. Celle-ci nécessiterait la mobilisation des passions qui ont été au cœur des révoltes et révolutions passées. En effet, l’auteur souligne qu’il ne faut pas laisser croire « que tout devrait se passer d’abord par des changements personnels, dans un pacifisme irénique généralisé », l’édification de cette société ne pourrait pas se faire « sans explosion de haine » (p. 91). Comme s’il s’agirait d’une guerre, Alain Caillé affirme que « nous gagnons si nous savons rallier à la cause du convivialisme les catégories les plus pauvres, les plus dominées, exploitées ou marginalisées, méprisées et oubliées, bien sûr, mais aussi bien les classes moyennes, les dirigeants des petites et moyennes entreprises, les croyants et les représentants des petites, moyennes ou grandes religions » (p. 86). Selon lui, le convivialisme n’est pas « soft et gentillet » (p. 89) ; c’est un « mouvement de masse » (p. 95) basé sur le sentiment d’indignation. En revanche, Caillé souhaite éviter que les révoltes « ne se réduisent in fine à celles de l’envie et du ressentiment au triomphe de ceux qui auraient su les capter à leur profit », qu’elles ne deviennent une barbarie contre barbarie en rejouant « la lutte contre hubris politique et hubris économique et financier et réciproquement » (p. 90). Ainsi, pour donner une traduction pratique sa théorie idéologique sans que l’individu tombe dans la déviance, l’auteur pointe la nécessité d’un système de régularisation. Il pense que la religion « continuera à jouer son rôle de régulateur des passions » (p. 53), alors que l’État nation resterait économiquement et politiquement impuissant. Sauf que, pour convaincre l’humanité entière (croyants et non-croyants) d’adhérer à cette idéologie, il faudrait que ce régulateur se conjugue « à une morale civique universalisable qui fera de l’établissement de normes de tempérance, d’équilibre et de mesures son objectif central » (p. 53). Ainsi, l’auteur avance l’idée que les principes d’une « commune société » permettraient la « non-violence » (p. 92), et « la décision de faire du commun(s) » (p. 73) serait alors porteuse d’émancipation et de validité historique.

7Pour conclure, Alain Caillé mobilise ses connaissances scientifiques pour proposer une utopie si indispensable, à son sens, à nos sociétés aujourd’hui. Néanmoins, on peut regretter l’absence d’un fondement scientifique dans la construction de cette réflexion morale et idéologique. La compréhension du jargon et de la sémantique employés nécessite des connaissances et des prérequis qui demandent un certain niveau d’étude. Cela risque donc de rendre l’ouvrage inaccessible au lecteur profane.

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NOTES

1 Paru en 1973 à New York et réédité au Seuil, coll. « Points Essais » en 2003, La convivialité est un essai d'Ivan Illich qui s’attache à développer une critique morale de la société industrielle.

2 Simon Borel, Et les réseaux sauveront le monde ?, Lormont, Le Bord de l’eau, « Bibliothèque du Mauss », 2014.

😎

A bientôt.

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