Le Président Zelensky aura-t-il le dernier rire?

Un an s'est écoulé depuis que Volodmyr Zelensky, l'ancien comédien, a été élu improbable Président de l'Ukraine. Novice politique complet, la crainte était diffuse parmi les observateurs nationaux et internationaux que, confrontés à une série de formidables défis économiques et politiques, tant nationaux qu'internationaux, celui-ci serait trop léger.

Son inexpérience conjuguée à ses liens étroits avec Igor Kolomoisky, oligarque en disgrâce alors, auraient des conséquences potentiellement désastreuses pour l'Ukraine.

Alors, ces craintes étaient-elles fondées ou, comme tous les grands comédiens, le Président Zelensky va-t-il avoir le dernier mot.

D'un point de vue macro-économique, il s'est fixé un objectif ambitieux, atteindre un taux de croissance annuel compris entre 5 et 7%. Jusqu'à présent, certainement jusqu'au déclenchement de l'épidémie de coronavirus, le tableau de bord macroéconomique est largement positif. La croissance a atteint environ 4% et les exportations ont fortement augmenté. L'inflation a régulièrement baissé, tandis que les salaires des Ukrainiens ont augmenté de près de 10%. La dette publique est passée de 81% de la production en 2016 à 51%, et la monnaie ukrainienne, la hryvnia, s'est appréciée à un moment plus rapidement que toute autre monnaie dans le monde, tandis que Kiev a également émis 1,25 milliard d'euros de dette le mois dernier à un taux d'intérêt de seulement 4,37% - environ la moitié du coût d’un emprunt pour l'Ukraine d'emprunter il y a environ un an.

 Le gouvernement a mis en place un certain nombre de mesures anti-corruption et poursuivi un ambitieux programme de réformes économiques, contribuant ainsi à appaiser la nervosité de la communauté internationale. Point crucial, l'administration en a fait assez pour convaincre le FMI, où un prêt de 5,5 milliards de dollars attend l'approbation du conseil d'administration. Ceci envoie dès lors un message puissant aux investisseurs internationaux et au monde des affaires.

Par ailleurs, l'accord intervenu entre l'Ukraine et la Russie pour mettre fin au différend sur le gaz a été une victoire diplomatique et économique importante pour Zelensky. Face aux menaces de Vladimir Poutine de couper le gaz russe pendant l'hiver ukrainien, il a réussi à négocier un paiement de 7 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années pour faire transiter du gaz naturel à travers son territoire, ainsi qu’un montant de 2,9 milliards de dollars pour mettre fin au différend avec Naftogaz. Et malgré une fin du conflit avec la Russie dans le Donbass difficile à atteindre, Zelensky a été félicité pour avoir négocié le retour des prisonniers et la manière dont il a traité avec son homologue russe.

Mais les défis augmentent.

Dans le secteur de l'énergie, la tant attendue libéralisation du marché de l’électricité est intervenue l’année dernière. Cette libéralisation représente un réel progrès tant l’inquiétude pointait d’un report, voire d’une annulation. Malheureusement, depuis lors, la situation s'est détériorée et le secteur de l'énergie se retrouve désormais en crise.

Des interventions erronées de l'État couplées à divers problèmes administratifs et réglementaires non résolus ont provoqué un dysfonctionnement du marché, entraînant une aggravation de la dette des sociétés énergétiques ukrainiennes, les investisseurs internationaux se montrant par conséquent de plus en plus préoccupés. Pour aggraver encore une situation déjà mauvaise, le gouvernement a décidé d'ouvrir le pays aux importations d'électricité en provenance de Russie et de Biélorussie. Ces actions, de manière cumulative, ont effectivement paralysé l’industrie charbonnière ukrainienne, exposant les citoyens ukrainiens à des risques de pannes de courant sans précédent depuis les années 90.

Le programme de privatisation de Zelensky est confronté à l'un de ses plus grands défis tandis qu'il cherche à faire adopter une législation pour privatiser les terres agricoles. La levée de l'interdiction devrait, en principe, permettre de lever jusqu'à 22,5 milliards de dollars et avoir un effet transformateur sur l'investissement et la croissance dans le secteur. Mais cette privatisation est éminemment litigieuse, faisant craindre que celle-ci ne provoque en définitive un accroissement des inégalités et l’ouverture du secteur à la domination d'entreprises extérieures. Cette réforme devra être menée avec une réelle compétence si l’on veut éviter qu’elle se retourne contre ses promoteurs.

D'une manière ou d'une autre, Zelensky devra aussi résoudre le problème Kolomoisky.

Largement considéré comme le marionnettiste en chef derrière sa victoire présidentielle, perception encore renforcée par la nomination d'alliés de Kolomoisky à des postes clés du gouvernement et par une série de décisions politiques sorties directement du catalogue de l'oligarque, Zelensky a en conséquence  mis une certaine distance entre lui et son ancien patron.

Ainsi, le test décisif pour Zelensky sera sa gestion du différend en cours sur la privatisation de PrivatBank, le plus grand organisme de prêt commercial d'Ukraine. Anciennement contrôlée par Kolomoisky, la banque a été nationalisée après la découverte d'un trou de 5,5 milliards de dollars dans ses comptes, trou attribué, selon les autorités d’alors, à une fraude. Kolomoisky réfute ces allégations alors que le législateur ukrainien se prépare à voter une législation bancaire qui empêcherait toute tentative de restituer la société nationalisée à ses propriétaires d'origine, y compris Kolomoisky. Le monde suit la situation de près, y compris le FMI qui a fait de cette mesure anti-corruption une condition de son prochain prêt.

Si cela ne suffisait pas, l'Ukraine doit, comme les autres, lutter contre l'impact traumatisant de la pandémie de COVID-19. Celui-ci aggrave les défis existants, y compris dans le secteur de l'énergie où il a provoqué la fermeture temporaire de dizaines de mines, et a transformé en quelques semaines une situation macroéconomique saine en une situation dans laquelle la croissance devrait chuter de 3,7%, le chômage atteindra 9,4% et le déficit budgétaire triplera.

Ainsi, alors que Zelensky a peut-être dépassé les attentes, certes extrêmement faibles, au cours de sa première année, les vrais tests sont à bien des égards encore à venir. Pour le peuple d'Ukraine, l'espoir est qu'il ait le dernier rire.

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