Prix sacrifiés, qu’ils disaient

Il convient de déléguer au secteur privé les missions du service public qu’il sera à même d’assurer mieux, et plus efficacement, disait en substance un quelconque ministre tombé dans les oubliettes de l’histoire à un tout aussi quelconque animateur-paillasson, à une heure de grande écoute sur une chaîne qui tient plus du distributeur sélecta que de l’information

En toute honnêteté, je ne me souviens plus ni du quand, ni du qui, ni du où. Pour autant, ce propos, et son sous-titre habilement camouflé sous de la langue de bois appliquée à la truelle, soulève néanmoins une question. Car, évidemment, ce n’est pas de jugement de valeur qu’il s’agit ici, c’est de coût. Ce n’est pas d’efficacité qu’il s’agit, c’est de coût. Ce n’est pas de mieux-disance qu’il s’agit, c’est de coût. Donc, et puisque c’est là la question clé, qui est donc le moins cher, Auchan, ou Franprix ? Le secteur public ou le secteur privé ?

Sujet éminemment complexe, car gangrené par un dogmatisme omniprésent. Evacuons donc ces aspects, non, ‘par essence’ n’est pas un argument, et les disciples de Milton Friedman qui considèrent que l’intervention publique est mauvaise par nature peuvent sortir, par la porte ou par la fenêtre pour reprendre les mots de l’un de leurs disciples. De même, une approche qui assimilerait le secteur privé à un grand Satan démoniaque, pour amusante qu’elle soit (Liliane Bettencourt en costume de … non, désolé, oubliez cette image), n’est évidemment pas recevable.

Donc, et au-delà d’un ‘ça dépend’ dont le relativisme ne nous aide guère à trancher, qui est le moins cher ? Substantiellement, les tenants d’une vraie politique sociale répondront le public (oui, je sais que la gauche française privatise, ou cherche à le faire depuis 20 ans, CQFD). Ils avancent, légitimement, le fait que pour une mission donnée, le coût du service public est main d’œuvre + matériel, alors que celui du secteur privé est main d’œuvre + matériel + marge, donc nécessairement strictement supérieur (si l’entreprise ne fait pas de marge, alors elle ne fait pas de bénéfices, elle n’a donc soit aucun intérêt à aller sur ce marché, ou aucun intérêt pour d’éventuels actionnaires, elle ne peut donc pas exister). Le secteur privé est donc intrinsèquement plus cher que le public, fin de l’histoire.

Mais les tenants de cette critique sont aussi ceux qui reprochent aux économistes dits ‘classiques’ leur approche et leurs modèles par trop simplistes, ou trop équationnels de l’économie (c’était déjà le fondement de la critique portée par Marx à son époque). Or, cette analyse du public et du privé apparait paradoxalement extrêmement simpliste. Quelques hypothèses se cachent derrière, effectivement, et qui méritent d’être examinées de plus près. Commençons par l’évident, ce faisant, on présuppose l’égalité de l’élément ‘matériel’ de l’équation, ce qui n’est, bien sûr, jamais le cas dans la vie. Une entité privée dédiée à une mission précise aura (ou pas, d’ailleurs) à sa disposition des matériels plus appropriés qu’une entité (publique ou privée) plus polyvalente, donc de par la polyvalence de ses missions, le public pourra être substantiellement plus cher que le privé. L’autre égalité de l’équation, celle de la main d’oeuvre, peut également être contestée. Pour de bonnes, mais généralement pour de mauvaises raisons, une entité privée pourra proposer une main d’œuvre bien moins chère que le public (acquis sociaux différents, mais aussi et surtout recours massif aux stages et aux salariats déguisés, type Uber, manipulation des profils et des compétences, etc …). Enfin, le dernier terme de l’équation, la marge, peut également être artificiellement manipulé, via le recours aux niches fiscales, et donc réduit, voire annulé. Donc, et bien que le public soit logiquement moins cher que le privé, des circonstances relativement courantes peuvent conduire à un renversement de cette inégalité.

Mais quid de l’éléphant dans la pièce. En effet, l’argument massue des tenants du système libéral est que la fonction publique, enkystée dans son statut régalien, n’a aucun incitatif à la productivité. Il est donc géré en dépit du bon sens par des individus qui n’ont de comptes réels à rendre à personne s’ils échouent, et qui travaillent sur des enjeux qui ne les touchent que marginalement (entre plus de lits d’hôpital et mes médicaments, je choisirais toujours mes médicaments). A l’inverse, le secteur privé, par les risques personnels pris par les personnes (licenciement, etc …) est intrinsèquement mieux géré.

Je ne questionnerais pas cette réflexion (pourtant extrêmement contestable, quels risques sont pris par un PDG qui aura de toute façon un parachute doré, pour ne prendre qu’un exemple, certes cliché). La conclusion qui m’intéresse ici est plus simple encore, et peut s’exprimer en ces termes : Aux chiottes le prix. Car ce qui transparait de ce raisonnement est cristallin, le prix d’un travail, d’un service, d’une mission n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais le critère pertinent (je vous renvoie à mon billet sur les indicateurs pertinents pour plus de détails) permettant de déterminer son allocation au secteur public ou au secteur privé. Et il ne devrait pas l’être. Cette répartition public-privé n’est en réalité aujourd’hui pas effectuée de façon rationnelle sur la base d’une analyse des gains pour la société dans son ensemble, mais de façon dogmatique en se servant de l’argument des prix comme d’un faux nez (et ce dans un camp comme dans l’autre).

De par sa stabilité lui conférant une capacité de projection à long terme et le fait que la société, via l’état, dispose de capacités d’actions directe, le secteur public est le plus à même de piloter des secteurs stratégiques et régaliens dotés d’une grande inertie (éducation, énergie, transports, etc …). De par sa plus grande réactivité et adaptabilité, le secteur privé est plus à même d’aborder efficacement les secteurs réclamant une forte capacité d’innovation, par exemple (électronique et informatique). Un excellent exemple en est l’espace, qui fut un secteur très stratégique et de long terme (donc piloté par le public, NASA, ESA), et qui le reste pour certains aspects (exploration, etc …), mais qui commence à ne plus l’être pour d’autre (satellites), et donc le secteur privé s’en empare. Vouloir démanteler la NASA n’a donc pas de sens, et n’en aurait évidemment pas eu il y 50 ans, mais s’opposer à l’émergence d’acteurs privés sur des aspects devenus non stratégiques de ce secteur n’en aurait pas plus.

Dernier élément découlant de notre analyse, et conséquence des facteurs de prix, si l’on souhaite, ou mieux, que l’on considère nécessaire que la distinction public-privé s’effectue rationnellement et non dogmatiquement, il est nécessaire de considérer que le privé ne peut, ni ne doit être dérégulé, et qu’il est du devoir de la puissance publique de s’assurer que l’on puisse jouer selon les mêmes règles (sociales, sanitaires, droits des employés, etc …). 

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