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Billet de blog 10 mai 2020

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Karlsruhe : l'Allemagne et l'impasse européenne

La Cour suprême allemande a rejeté le programme de rachat de dettes publiques initié par la Banque centrale européenne, mettant ainsi la cohésion de l'Union dans un état encore plus critique.

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Le choc est brutal, la décision retentissante mais non moins surprenante. L'Allemagne démontre encore une fois la rigidité de ses positions en matière monétaire, avec une opiniâtreté qui témoigne de sa volonté inébranlable à conserver sa main mise sur le continent. Ce mardi 5 mai la Cour suprême de Karlsruhe a violemment interpellé la Banque centrale européenne avec le vocable inquisiteur dont elle est coutumière et qui nous en dit long sur la fixation monétaire allemande. En seulement quelques phrases, les juges constitutionnels ont donné un sacré coup dans la politique monétaire engagée par la BCE qui consiste en le rachat de titres de dettes des États auprès des créanciers privés ; la Cour de Karlsruhe lui reproche en procédant ainsi de sortir de son mandat tel qu'il est défini par les traités. Outre le fait que cette décision intervienne dans le contexte chaotique qu'on connaît, au moment où la crise frappe de plein fouet les économies européennes dont le rebond dépend de la capacité des États à investir massivement dans une relance de l'activité, les pressions exercées par la Cour de Karlsruhe nous ramène brutalement à un fait politique élémentaire que les eurolatres béats et autres fanatiques intransigeants de l'Union européenne se refusent de voir, alors même que le mépris et la virulence allemande à l'égard de ses voisins du sud n'a jamais atteint une telle violence. Ce quelque chose c'est l’intransigeance allemande sur les principes qui régissent l'Union économique et monétaire, dont elle est devenue l'épicentre géographique, économique et politique. L'immobilisme de l'Union est la condition sine qua none du maintien de son hégémonie. Sa position privilégiée, acquis au fil de la désagrégation du bloc de l'Est, fit d'elle la puissance dominante et dirigeante, morbide et sans vergogne, bâtissant à travers l'Union son nouvel Empire avec comme pièce maîtresse l'Europe centrale, autrefois sous influence soviétique, qui est devenue son atelier de production. Ce fut d'abord la RDA, puis la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie. L'Allemagne est parvenu à constituer son hinterland, où la main d'oeuvre à bas prix lui permet d'assurer la viabilité de son modèle fondé sur l'export. Ne comptez pas sur elle pour y renoncer allègrement.

Rome fut le pêché originel ; on voulait construire un peuple européen? On a un marché qui martyrise les peuples. Vient ensuite Maastricht ; Mitterand voulait contenir l'Allemagne dans l'euro ? L'euro est devenu un Deutsche Mark international. Il serait temps, enfin, avec l'ultimatum lancé par la Cour de Karlsruhe, de voir en cette matière un point de contradiction indépassable qui rend la pérennité de la monnaie unique impossible, sinon au prix de terribles sacrifices et ce pour le bénéfice d'un seul : l’Allemagne et la survie de son modèle d'exportation. Dès lors,  l'intransigeance allemande doit nous amener a refonder intégralement l'Union européenne, cet objet politique non identifié, dépourvu de vie et d'histoire, producteur en chef de tensions continentales, incapable de rien sinon de transformer l'homme en objet à produire, la vie en marchandise, les peuples en tribus, les collectifs en concurrence, la gouvernance des hommes en administration des choses.

Il faut ainsi partir du fond du problème ; le modèle économique allemand ainsi que le rapport particulier, sans nul autre équivalent car hérité de son histoire, que l'Allemagne entretient avec sa monnaie. Déjà en septembre 2012, la mise en place du programme de rachats de dettes OMT (Outright Monetary Transactions) qui a sauvé les États membres de l'insolvabilité, a été vivement critiqué outre Rhin. Dès l'annonce de ce programme, nombre d'associations allemandes attachées au sacro-saint cadre ordolibéral avaient porté plainte auprès de la même Cour de Karlsruhe contre l'OMT, accusant le programme de financer les budgets des «mauvais élèves» du Sud. La Cour avait alors, dans une première décision en janvier 2014, déclaré illégal le programme OMT avant que la Cour de justice européenne (CJE) établisse par la suite la conformité du programme aux traités, obligeant ainsi la Cour constitutionnelle à s'y soumettre, non sans critiques. Bis repetita concernant un autre programme de rachats d'actifs publics lancé en 2015, le PSPP (Public sector purchase program), celui sur lequel porte le jugement du 5 mai. Ce dernier fait suite à une plainte d'économistes, hommes d'affaires et citoyens auprès de la Cour de Karlsruhe, plainte soutenue par le président de la Bundesbank et incarnation de l'orthodoxie monétaire allemande, Jens Weiderman, qui s'était déjà opposé à la politique de Quantitative Easing initiée par Mario Draghi. La Cour constitutionnelle avait alors demandé l'avis de la CJE qui, en décembre 2018, a jugé le programme conforme au droit de l'Union. Pourtant, cette fois, la Cour de Karlsruhe ne s'est pas contenté de simples critiques quant à la décision mais a fixé un ultimatum de trois mois à la CJE pour revoir le jugement concernant une politique monétaire que la Cour juge néfaste pour les épargnes privées allemandes. Cette décision tumultueuse s'ajoute aux innombrables refus du gouvernement allemand de mutualiser la dette trop importante des États du Sud au nom du risque inflationniste. En réalité, que n'avons t-on pas vu de désopilant pendant cette crise sanitaire ? L'Allemagne et les Pays-bas refusant toute forme de solidarité financière envers l'Italie et l'Espagne, pays les plus touchés par la pandémie, bloquant ainsi toute initiative européenne : c'est fait. Le ministre des finances néerlandais demandant une commission d'enquête concernant les finances des pays du Sud : c'est fait. En pleine pandémie, les ministres allemand et néerlandais demandant à l'Italie de "faire les réformes nécessaires" pour bénéficier du fond du Mécanisme européen de stabilité (MES) : c'est également fait.  

Ces récents épisodes nous montrent que l'égoïsme effréné du Nord ne rencontre aucune limite, aussi virulentes soient les déclarations de Guiseppe Comte, Pedro Sanchez ou encore Antonio Costa, une certitude semble désormais acquise à la lumière de la crise ; le Nord ne lâchera rien, pas même le moindre geste. A choisir entre l'Europe sociale et la fin de l'euro, l'Allemagne choisira la fin de l'euro. Elle ne tolérera ni la remise en cause du statut de la BCE, ni la fin de l'orthodoxie budgétaire, ni l'harmonisation fiscale et sociale, ni la démocratisation des institutions. Après tant d'années perdus, après avoir vu la Grèce humiliée puis saignée à mort devant une France tétanisée, incapable du moindre mouvement, réduite par la mollesse et l'ignorance de ses dirigeants au rang de satellite de l'Allemagne, il est temps de constater l'impasse dans laquelle se trouve la construction européenne et en déduire toutes les conséquences logiques. L'Europe est à refonder, mais probablement en comité réduit. 

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