Classes populaires, genre et travail en France

Jusqu’à aujourd’hui, la famille fait l’objet de plusieurs études. Elle se distingue par le fait qu’elle est un groupe social contraignant chaque individu à appartenir à une famille et lui donnant la possibilité d’en créer une à son tour. Étymologiquement, le terme « famille » est emprunté au latin classique familia et au latin domus, faisant ainsi référence aux esclaves et aux serviteurs vivant sous le même toit que leur maître.

Dans ce sens, la famille constituerait un lieu d’asservissement où l’homme, présenté à tout bout de champ comme le chef de la famille, exercerait une activité professionnelle et où la femme serait contrainte, obligée de concilier entre vie familiale et vie professionnelle. Cette situation serait palpable dans les milieux populaires.

Dès lors, les mutations qu’a connues la France à partir des années 1960 ont-elles modifié la morphologie des familles populaires ? Dans quelle mesure les familles des classes populaires « (reconstituent-elles) quotidiennement et secrètement l’inégalité »[1] ? Dans son sens descriptif, la famille « traditionnelle » reproduit-elle le même système ou alors assiste-t-on à une « déspécialisation des rôles »[2] ?

Répondre à ces interrogations nécessite de présenter quelques statistiques des familles contemporaines et de leur fonctionnement. Aussi, incombe-t-il de mettre en relief la participation masculine au travail domestique et l’impact de la nouvelle répartition de celle-ci sur les femmes des milieux populaires.

 

 

Caractéristiques des familles populaires « traditionnelles »

En France, en 1982 et 2012, la distance à la vie de couple est relativement importante, et ce pour plusieurs raisons. La durée des études s’allonge, il y a de plus en plus de difficultés à trouver un emploi, la réforme de 1975 autorise le divorce par consentement mutuel et le développement de nouvelles formes d’unions amoindrissent les engagements familiaux.

En 1982, la spécialisation connaît la dominance des actifs ouvriers : 43,2 % d’entre eux vivent en couple avec une inactive, 31,7 % avec une employée et 17,8 % avec une ouvrière[3]. Vingt ans après, la situation s’est modifiée : « l’inactivité des femmes vivant en couple avec un actif a été divisée en trente ans (17,6 % en 2012)[4].

Concernant l’emploi, le modèle de l’homme “chef de famille” et de “pourvoyeur de ressources” est présent dans l’esprit des femmes des classes populaires. “27 % des ouvrières et 21 % des employées (…) sont d’accord ou plutôt d’accord avec l’idée que les hommes soient prioritaires lorsque l’emploi est en crise. Ce sont précisément les femmes appartenant aux catégories les plus précaires des classes populaires qui y sont le plus favorables”[5].

Dans ces conditions, une autre caractéristique apparaît : la reproduction quotidienne du foyer et la prise en charge quotidienne des personnes qui le composent est du ressort exclusif des femmes. “La place centrale dans la famille, la fonction dans bien des cas de garante omni-responsable de celle-ci (…) confèrent à la mère, dans ces classes populaires, un pouvoir sur le fonctionnement de la famille et une autorité dans la vie de celle-ci qui sont élevés”[6].

 

Tâches domestiques : entre participation masculine et répartition déséquilibrée

Entre 1974 et 2010, les femmes actives ont vu leur temps moyen consacré au travail domestique diminuer de cinquante minutes[7]. Cette diminution a été accompagnée d’un engagement plus important des hommes dans les travaux domestiques puisqu’il est en moyenne de vingt-sept minutes[8]. D’ailleurs, dans nombre de monographie,

Bien que cette participation soit minime aux yeux des femmes, elle est motivée par certains facteurs. Le premier est que les horaires de travail décalés soutiennent un rééquilibrage de la répartition des tâches domestiques ; le second se traduit par la volonté des hommes de se distinguer et de rompre avec les génération précédentes, ce qui montre que, dans ce cas, la reproduction traditionnelles d’une division sexuée du travail n’a pas lieu.

 

 

 

Il est vrai que la spécialisation féminine des activités parentales suit une tendance baissière, mais toujours est-il que la division sexuée du travail domestique au sein des familles populaires demeure conséquente. En effet, “la participation masculine concerne le plus fréquemment la cuisine, la vaisselle, le travail parental et parfois une partie du ménage. Mais le repassage, le nettoyage des wc et de la salle de bain (et dans une moindre mesure le linge) constituent un territoire que les hommes n’arpentent presque jamais”[9]. D’ailleurs, les hommes des classes populaires consacrant moins de temps aux tâches domestiques leurs congénères des classes moyennes et supérieures, les femmes des milieux populaires compensent le manque d’implication des hommes non en faisant appel à une aide-ménagère, comme le font les femmes des autres classes, mais en s’investissant davantage dans les tâches domestiques.

Ainsi, la répartition du travail domestique, entendu comme, demeure inégal au grand dam des femmes.

 

Du déséquilibre naît la protestation

Les femmes de classes populaires remettent de plus en plus en question la division sexuée du travail domestique : “Ça existe plus ce temps-là ! On a un travail ! On n’a pas le temps !”, “J’suis pas ta boniche”[10]. Elles prennent pour cible le comportement passif  et indifférent des hommes ; elles demandent respect, dignité et gratitude pour leur travail domestique ; enfin, elles se revendiquent “modernes” et, surtout, “actives” quand bien même elles seraient au foyer.

En parallèle, les femmes actives de ces mêmes classes aspirent à plus responsabilités dans leurs postes professionnels. “ (Dans les monographies), on constate chez (les femmes) des aspirations qui sont fortes à l’ascension professionnelle, à la possibilité tout au moins d’accéder, sur le terrain du travail, à une situation qui valorise, qui ne soit pas strictement subalterne”[11].

 

 

En somme, les modes de fonctionnement traditionnels des familles populaires sont loin de se reproduire. En effet, malgré une recomposition nouvelle de la division sexuée du travail, quoiqu’inégale, la gent masculine met de plus en plus la main à la pâte quand il s’agit des travaux domestiques.

Un autre fait important est que les femmes des classes populaires mettent en exergue le refus d’une position omni-responsable au sein du foyer et revendiquent à présent un statut de femmes modernes et actives.

 

  

 

[1] J-C. Kaufmann, « Le couple infernal » in La place des femmes, Les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, La Découverte, 1995, p. 206.

[2] D. Méda, Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, Coll. Champs actuel, Flammarion, 2008, p. V. (édition revue ; 1ère édition 2001).

[3] L. Bernard et C. Giraud, Avec qui les ouvrières et les employées vivent-elles en couple ?, revue Travail, genre et sociétés, n° 39, avril 2018.

[4] Ibid.

[5] M. Cartier, M. Letrait et M. Sorin, Travail domestique : des classes populaires conservatrices ?, revue Travail, genre et sociétés, avril 2018.

[6] O. Schwartz, Les femmes dans les classes populaires, entre permanence et rupture, revue Travail, genre et sociétés, avril 2018.

[7] A. Thomas et B. Cécile, L’emploi du temps des groupes sociaux (1974-2010), ANR Claspop, novembre 2014.

[8] M. Cartier, M. Letrait et M. Sorin, Travail domestique : des classes populaires conservatrices ?, revue Travail, genre et sociétés, avril 2018.

[9] Ibid

[10] Nous pouvons clairement lire des expressions de rejet du déséquilibre domestique dans les monographies de l’article « Travail domestique : des classes populaires conservatrices ? », M. Cartier, M. Letrait et M. Sorin, revue Travail, genre et sociétés, avril 2018.

[11]O. Schwartz, Les femmes dans les classes populaires, entre permanence et rupture, revue Travail, genre et sociétés, avril 2018.

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