ADOLESCENT EN 68

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En ce printemps 1968, j’étais à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Strasbourg. C’était alors pour un enfant de famille nombreuse, issu d’un milieu ouvrier, un ascenseur social possible quand on était un « bon élève ». Se retrouvaient là des adolescents qui venaient de toute la région surtout rurale, nés après-guerre, d’une Alsace qui avait navigué entre l’Allemagne et la France et qu’on regardait d’un drôle d’oeil. Nous nous sentions alors sous le joug lourd d’un autoritarisme fort, d’une hiérarchie qui ne supportait aucune contradiction. Mais, à cet âge, ça bouillonnait dans les têtes, l’envie de vivre autre chose, de sortir d’un avenir tout tracé. Le poids de la morale était fort, les relations encadrées, les espaces de liberté quasi inexistants.
Seul garçon de la famille, avec quatre sœurs, mes parents m’ont toujours accordé beaucoup de liberté, je m’évadais dans la lecture - «  Sur la route » de Kerouac - et la musique. En 1964, Bob Dylan chantait « the times they are a changing » et les disques anglais et américains commençaient à circuler : Doors, Jefferson Airplane, Cream, Hendrix remplissaient ma petite chambre sous les toits. Je me sentais sérieusement décalé la semaine au milieu des autres élèves. Je m’investissais au ciné-club interne qui me permit de voir les films de Godard, « la bombe » de Atkins et bien d’autres qui enrichissaient mon besoin « d’évasion ». Tout était là en sommeil :  la critique de l’ordre établi, de la société de consommation, l’envie de voyager, de découvrir d’autres univers, car il y avait aussi cette conscience tiers-mondiste, se mobiliser contre la guerre du Vietnam qui était un phénomène rassembleur de cette jeunesse contestataire dont je me sentais partie prenante.
Voilà un peu le contexte de ce printemps 68. Je n’étais pas encore étudiant, pas politisé dans un groupe, juste un jeune de 17 ans qui rêvait d’autre chose.
Et puis, les échos de la capitale parvenaient jusqu’à nous, provoquaient des discussions, sur les pratiques pédagogiques de notre futur métier, la hiérarchie, … et me donnaient des fourmis dans les jambes.
La réforme du ministre Fouchet renforçait la sélection d’entrée à l’université, réglementait les résidences universitaires et interdisait toute mixité. Cela déclencha en partie le soulèvement étudiant.
Puis tout s’accéléra….

 

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  SURVOL DE L’EPOQUE

Il faut dire que dans ces années-là, la désindustrialisation frappait déjà des secteurs importants comme les bassins houillers et les vallées vosgiennes. La crainte du chômage donnait lieu à des manifestations car il y avait déjà 500 000 chômeurs, 2 millions de salariés gagnaient moins de 500 frs -équivalent de 600 € d’aujourd’hui- et près de 5 millions de français vivaient sous le seuil de pauvreté. Les syndicats CGT et le PCF étaient très présents (mais pas la CFDT, ni FO) auprès des ouvriers et employés. Près des universités, on entendait surtout les trotskistes, les maoïstes, les marxistes-léninistes, le PSU, l’UNEF. Mais aussi tout doucement, divers mouvements autonomes (dont je me sentais le plus proche) , libertaires, féministes, écologistes, voulaient surtout changer la vie ici et maintenant. 68 ne fut qu’un début qui perdura les années suivantes avec des luttes comme celle de la jeunesse scolarisée (la moitié de la population avait alors moins de 25 ans) contre la loi Debré sur les sursis militaires et ...le Larzac.  Ces valeurs de fraternité et d’émancipation cheminent toujours encore aujourd’hui et sont porteurs d’avenir. Ils privilégiaient une démocratie horizontale, l’action collective.

Mai 68 fut surtout, et on a tendance à l’occulter, une victoire pour le monde ouvrier qui se mobilisa dans des grèves gigantesques qui aboutirent à l’augmentation des salaires de 10 %, du SMIC de 35 % à Paris et de 37,5 % en province. d’une quatrième semaine de congés payés. Mais il y eut aussi l’émergence d’une multiplication de lieux de luttes ce qui changea le rapport au pouvoir, à la politique qui se déclina sous des formes diverses et une re-écriture du rapport de force qui engendra la crainte de tout gouvernement des soulèvements de la jeunesse, des ouvriers et même des paysans.
Quand on voit les images des policiers en cravate et matraques de 68 et les robocops surarmés d’aujourd’hui, on voit l’évolution des formes de répression.

   

FEMINISME ET ECOLOGIE

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Mai 68 engendra également un renouveau du féminisme sous des formes revendicatives et des sujets nouveaux : la pilule contraceptive, l’avortement, l’égalité... L’écart de rémunérations d’avec les hommes était d’un tiers, légal et codifié. Cela a peu évolué depuis…Les rapports homme-femme tendent vers plus de partage des tâches, l’accès au monde du travail, la participation des femmes dans tous les secteurs de la vie publique, … Mais ces derniers temps, on voit aussi à quel prix et que l’égalité est loin d’être la norme.

Et puis, une thématique était complètement marginale en 68 : l’écologie. Nous n’étions que bien peu à y être déjà sensibles. Ceux qui en parlaient étaient les naturalistes et scientifiques du Museum National d’Histoire Naturelle, des conservateurs, quasi réactionnaires. Les antinucléaires qu’on entend murmurer sont une association pour la protection contre les rayons ionisants qui parlent de bombes atomiques, et pas du tout des centrales nucléaires décidées par le gouvernement gaulliste qui s’est engagé dans le « tout-nucléaire » avec l’accord de l’ensemble de la gauche de l’époque. Mais une frange de la jeunesse est bien consciente des méfaits de la société de consommation qui entraîne destructions et pollutions. L’instituteur Pierre Fournier écrit des chroniques qui paraissent dans Hari-Kiri Hebdo dès 1970, puis dans Charlie Hebdo. Il fonde aussi « la gueule ouverte -le journal qui annonce la fin du monde ». Cabu, Reiser, Cavanna, Wolinski dans Charlie appliquent le radicalisme de l’esprit de Mai à l’écologie, l’environnement, le nucléaire. René Dumont (« l’Utopie ou la mort »-1973) sera porteur de ces idées à la présidence de 74. En Alsace, c’est « Ecologie et Survie » de Solange Fernex, les revues Ionix et Klapperstei (qui ne prennent aucunement la peine de déclarer légalement leur existence) et aussi la première radio libre : Radio Verte Fessenheim. Les militant-e-s écologistes sont traité-e-s de « gauchistes » par les gouvernements successifs, les anti-nucléaires d’être à la solde des pays pétroliers et des Etats-Unis !!!!

                                                                

  HERITAGE ?

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En ce printemps 2018, on va entendre les voix des « personnages en vue » qui vont raconter « leur 68 » et se répandre dans les médias qui vont faire du temps d’audience sur les archives de 68. Cinquante ans : le temps de l’histoire, qu’ils vont assaisonner à leur sauce. Cohn-Bendit , Romain Goupil sont aujourd’hui des supporters de Macron. A croire que ce qui s’est passé en 68 - et les années qui ont suivies- a fait le lit du libéralisme financier, du productivisme économique. Même s’il y a certainement un lien entre 68 et l’élection de Mitterrand en 81, l’action du gouvernement socialiste, surtout le deuxième septennat, fut une véritable désillusion. Aujourd’hui, la contestation n’est plus le signe d’une démocratie vivante, mais perçue comme un danger de l’ordre public avec comme corollaire une ultra-militarisation des forces de police et des lois répressives à répétition sous couvert de danger terroriste : assignations à résidence et interdictions de manifester pour des militant-e-s, loi anti-regroupements (comme en 1980 la loi anti-casseurs), responsabilité collective, fichages et prélèvements salivaires, …

Cependant, tout le monde n’a pas retourné sa veste, renié ses idées (pour exemple, un des leaders de 68,le discret Jacques Sauvageot, disparu récemment) pour profiter passivement du confort acquis. Beaucoup de ces acteurs-actrices de l’ombre sont resté-e-s fidèles à leurs engagements initiaux, à leurs convictions profondes et s’investissent localement dans une multitude d’initiatives, actifs dans les réseaux rajeunis de l’altermondialisme et de l’écologie et font ainsi de la politique autrement sous des formes très diverses, en étant attaché-e-s à des valeurs collectives, les biens communs, les services publics issus du programme national de la Résistance. Ce sont aujourd’hui d’autres révoltes qui couvent, portées par l’injustice sociale, la pauvreté et l’engagement de nouveaux publics dans le champ politique. On assiste à des convergences de lutte (jeunes, paysans, employés, ouvriers, étudiants, lycéens, …) comme NDDL et autres projets inutiles, combattus partout sur le territoire et dans des secteurs divers.

 

Et nous autres, papys et mamies, savons allier "le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté", comme disait Gramsci. 

Nous ne ne laissons pas pervertir par la surconsommation permanente, le discours dominant de la croissance par la productivité, facteur d’emploi et de mieux-vivre. 

Nous ne nous laissons pas divertir par internet pour fuir les questions du monde d’aujourd’hui où l’intelligence artificielle va dématérialiser toute action revendicative, humaine...

Nous sommes encore vivant-e-s et porteurs-porteuses de mémoire et ...d’expérience, à partager.

 

 

  

                                                     Rassemblement des Glières tous les ans 

                                                     Cette année 2018 ce sera les 1-2-3 juin 

                                              à Thonon-Glières (Haute Savoie) près d'Annecy

 

 

 

Sources : diverses archives, Wikipédia, Politis, ….

Dessin de Phil Umbdenstock / Colmar

 

Je ne peux que vous recommander le hors-série n°67 (février-mars 2018) de POLITIS

et le roman de Chloé Thomas « nos lieux communs » / Gallimard

 

 

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