Ce que l'origine veut dire (confessions d'un enfant de la postcolonie)

"C’est aussi à partir de ces années-là, de ces années librevilloises que j’ai entendu, par intermittence, la voix de ma grand-mère venue du lointain de ma mémoire. Parfois, elle s'immisçait dans l'interstice des lignes, se glissait à l’envers de la page, autour du livre.

Que la philosophie est grecque, voilà l'évidence apprise dans mes premières années d'initiation à la philosophie. Des voix d'autorité le claironnaient, le martelaient. En son essence et dans son déploiement même, la Raison avait sa géographie et son histoire. Elle était fille de cette Grèce qu'elle avait enfanté en retour, dans la geste même de son avènement. Heidegger, Vernant, après Hegel, affirmaient cela. Unanimes et dogmatiques. Et moi, je l'apprenais. Vérité parmi les vérités. Vérité des vérités. Vérité. À cette époque-là, je ne soupçonnais rien. J'apprenais simplement comme on apprend, docile, pieux, candide. La voix docte de ces maîtres me traversait dans ces nuits où, courbé sur la table, dans un coin de ma chambre de contreplaqués, je feuilletais les livres sacrés, buvant la parole, lisant comme on lit un évangile. Livres posés sur la table, livres posés au chevet, murmures intarissables jusqu’aux confins des rêves. Dans la nuit du mapane, alors que le silence resplendissait, parfois sous le chant de la pluie qui tambourinait sur les tôles, j'allais apprendre l’évidence. Quelque part en Asie Mineure, les Ioniens avaient accompli le miracle, l’enfantement de la Raison. Elle était venue au monde sans parent, sans bagage, étant pour elle-même son propre commencement. Ainsi, pour la première fois, quelque part sur la Terre, dans ce petit bout de monde, avait été posée la question de l'Être. La question des questions.

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

En ce temps-là, je nourrissais un amour infini pour les savoirs. Parmi tous, la philosophie tenait une place à part, prestigieuse. Étudiant, je pensais alors, à l’instar de mes camarades, que cet enseignement était un baptême de l’Esprit, au lieu de la colombe, cette fois, c’est sous la forme allégorique de la chouette que je recevais l’onction. Sur mon front, le signe insigne de la Raison. Je pensais appartenir à un ordre de fraternité.

En ce temps-là, j’ignorais que se poser cette question, la question de l’Être, donnait une supériorité ontologique, conférait l'humanité à ceux qui se l’étaient posés. Et les autres, ceux qui avaient ignoré la question, ceux qui ne l'avaient pas soupçonnée allaient être niés. Simplement. Enchaînés. Simplement. Voués à entrer dans la Longue nuit. Ferrés. Naturellement.

Si la philosophie m’enseignait l’esprit critique, elle-même, comme savoir, se tenait entièrement à l’abri, au-delà de tout soupçon. Je ne voyais pas en elle ce qui couvait de préjugé, de jugement de valeur totalisant et excluant. C’était simplement la mère des savoirs, née du côté de l’Europe dont elle assurait la suprématie sur le reste du monde. Cette Europe-là n’était rien de plus, rien de moins que la géographie close et l’émanation spirituelle de l’aventure de la Raison. Hegel lui-même l’avait certifié, la chouette de Minerve avait pris son envol à l’Est, avait survolé l’Afrique, pour enfin se coucher à l’Ouest. Replié sur elle-même, dans sa nuit noire, l’Afrique allait demeurer, le pays de l’enfance, incapable de parvenir à cette reconnaissance de l’universel. Je commençais à peine, à mesurer l’ambivalence de la philosophie. En moi, elle brûlait toujours de son éclat, et déjà, simultanément, se dessinait sa face d’ombre. Aurais-je pu savoir à quel point elle s’était insinuée en moi, quel point j’étais moi-même un pur produit d’elle, un prolongement de sa logique, un agent de son pouvoir ? Elle portait en elle le feu et la fascination du savoir. Elle m’arrachait, pour ainsi dire, à ma sauvagerie.

Je vivais mon premier exil à Libreville. J’avais quitté Mouila, mon pays d’enfance. J’étais heureux, mais je vivais dans une sorte de mélancolie au milieu de ce monde, de cette ville immonde qui n’avait pas réussi sa mue. Libreville, ville aînée de ce pays, fondée par des esclaves libérés. Ville coloniale avec son front de mer cossue et ses quartiers délabrés, gisant dans l’arrière-pays où étaient venus s’entasser tous ces gens, gens de peu, arrachés à la Terre, à la recherche d’un travail à la ville. C’était au temps des indépendances. Temps des rêves et des promesses liés à l’éveil d’une nation balbutiant sa sortie de la longue nuit coloniale. Temps des chantiers à ciel ouvert, trompettant l’annonce de la Concorde et de la Félicité. Demain, un jour nouveau, disait-on alors. La Rénovation était en marche.

 

À Libreville, je prenais lentement conscience de l’absurdité des choses. Pourquoi étais-je parti ? Je songeais toujours à Mouila, sa lenteur, ses rues calmes, l’ombrage des palmiers, le parfum des fleurs des manguiers, ma famille. Au-delà du manque de la terre, il me semblait manquer de quelque chose que je ne savais pas encore nommer. Je lisais, des heures durant. Je lisais tout, partout. Et livre après livre, le chant du monde, celui de ma grand-mère, se taisait en moi. Les pages que j’arpentais disaient la supériorité et la nécessité de ceux qui s’étaient posés la question. Je prenais conscience que j’étais de ceux-là. Nous, les Autres, étions voués au silence. Des pages entières faisaient le récit prophétique d’une victoire. Parfois, sur la marge, nous apparaissions enfin, grossiers, fils et filles de la défaite. À jamais marqués, à la remorque de l’histoire. C’est aussi à partir de ces années-là, de ces années librevilloises que j’ai entendu, par intermittence, la voix de ma grand-mère venue du lointain de ma mémoire. Parfois, elle s'immisçait dans l'interstice des lignes, se glissait à l’envers de la page, autour du livre. Parfois, j’ai entendu la voix du monde qu’elle disait, qu’elle portait, de la parole qu’elle proférait. Déjà, elle n’était plus. Elle dormait dans son sommeil. Moi, je partais, embarqué, sur les ailes de mes livres. La voix se rappelait à moi, écho lointain, après la saison des germinations. J’entrais dans l’âge d’homme, cartésien, kantien, dans une sorte de métaphysique de l’exil, avant d’entamer l’exil lui-même. Absolument dépossédé.

 

Willhy Mounguengui, Confessions d'un enfant de la postcolonie (manuscrit)

 

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