Sur la passion dans l'éducation nationale

La réforme du lycée devrait permettre à chacun d'étudier la matière qu'il aime. Encore faut-il qu'on sache quoi aimer à quinze ans, surtout quand on est un peu perdu.

M. Blanquer disait l’autre jour que les élèves de lycées pourraient dorénavant travailler à travers la matière qu’ils choisiront en spécialité, ainsi que la réforme du bac le leur permet depuis peu, leurs passions. Le mot fut répété trois fois. Je suis, pour ma part, ravi que mes élèves puissent travailler ces matières qu’ils ont choisies et qui correspondent à leurs passions en effet, ce qui, du reste, ajoute bien quelque chose à leur travail.

La petite Astrid me faisait, justement, savoir hier que c’était un élan supplémentaire, une force d’enthousiasme, que de pouvoir travailler les mathématiques expertes dans un groupe d’élèves où chacun entretenait avec l’autre ce rapport d’émulation si souhaitable lorsqu’on est en bute à des choses abstraites et difficiles. Théophile me faisait part de son soulagement de pouvoir enfin choisir l’économie, étudiée dans toute sa complexité, avec ses camarades, parce que la hauteur des débats qui s’y déroulaient entre gens passionnés dépassait de loin celle qu’on avait pu avoir en seconde. Balthazar, peut-être, fut celui qui m’émut le plus : sa passion des langues mortes remontait à loin, et il se souvenait des vieilles éditions Guillaume Budé qui ornaient la cheminée de sa maison de campagne, et qu’il aimait particulièrement à découvrir au coin du feu sur les genoux de sa grand-mère. Pascaline seule me parut chagrine : entre tant de choses si passionnantes à apprendre, elle ne savait plus où donner de la tête, et ne s’ennuyait en session de SVT renforcées que parce qu’elle hésitait depuis longtemps entre la chirurgie du cœur et la cancérologie.

Il me faut confesser être sans doute un peu plus proche de mes élèves que je ne devrais : c’est une coquetterie que nous avons entre gens passionnés. Ils me demandèrent quelles matières me passionnaient à leur âge, et laquelle j’aurais choisi si je m’étais trouvé lycéen en même temps qu’eux. Je leur répondis que les choses profondes et vraies qu’on pouvait découvrir sur l’homme me passionnaient depuis l’âge de quatre ans, que le français seul m’avait parut une matière propre à épancher mon âme à treize ans lorsque j’écrivais des poèmes au fond de la classe ; que je m’étais découvert, plus tard, une passion véritable pour l’attribut du complément d’objet, l’apposition nominale et le déterminant zéro, qui m’avaient tous trois permis de mettre des règles autour de la langue, une structure dans la pensée, qui faisaient qu’on pouvait aller plus loin encore dans la réflexion ainsi que la compréhension des choses en général, et que, si j’avais eu à choisir, alors, oui, sans doute me serais-je spécialisé dans l’acquisition de cette noble matière des belles-lettres que j’avais le bonheur d’exercer aujourd’hui. Mais enfin, conclus-je, on ne saurait être jamais sûr de rien.

Comme je me décidai à reprendre le cours, Enguerrand m’avertit que Mounir n’avait pas encore parlé, et ne s’était pas encore exprimé sur le choix de ses passions. Je fus chagrin de mon étourderie : par quel droit Mounir ne pouvait-il avoir la même parole que les autres ? Je l’engageai à nous répondre. Il chercha un peu, sembla confus, eut les signes enfin de l’élève qui ne sait pas, et me répondit dans ses mots à lui qu’il ne se voyait pas, enfin pas vraiment de passion, qu’il n’était pas très sûr. Je le sermonnai un peu : « qu’est-ce, jeune homme, et quelle est cette façon de vivre ? Vous n’avez pas de passion ? La chose est intéressante ; nous en avons toute une, et vous devez bien en avoir comme nous autres. Ou peut-être ne voulez-nous pas nous la dire ? Cherchez mieux. » Il chercha un petit moment, mais ne trouva rien. « Allons, repris-je, il doit bien y avoir quelque chose qui vous plaît ? N’aimez-vous pas le football, ne rêvez-vous pas de faire partie de l’équipe de France ? » Ce n’était pas cela. Nous cherchâmes ensemble quelle passion cet étrange jeune homme pouvait bien avoir au fond de lui, et ne trouvâmes dans la chaleur des débats que des sujets qui touchent, évidemment, toutes les frêles consciences de son âge : la finance, le succès, le commerce international. « Allons bon, lui dis-je, l’argent, toujours l’argent, vous n’avez que ce mot à la bouche. C’est bien malheureux, il va falloir, Mounir, veiller à grandir un peu davantage ; l’argent ne fait pas tout, puisqu’il faut bien des passions ».

Je trouve qu’il y a bien de l’injustice à imposer à chacun un tronc commun fort et exigeant ; tant il est vrai que chacun devrait pouvoir se préparer à exercer, dès quinze ans, le métier qu’il aime. Il ne suffit, pour cela, que de choisir le bon ensemble de matières, sur lequel la formation au collège apporte des éclairages suffisants. Les stages à HSCB en troisième, à l’institut Pasteur, au Louvre, ou dans les cabinets de conseil devraient suffisamment permettre aux élèves de savoir quelle sera leur branche de prédilection plus tard. Et, si le stage devait ne pas s’être avéré convainquant, si l’élève avait encore des doutes, quoi de plus simple et de plus responsable pour les parents que d’en faire un cas de conscience ? Il ne suffirait que d’inviter quelques amis à dîner, qui présenteraient, l’un après l’autre, de quoi est fait le travail dans une étude de notaire, à la direction d’un cabinet, ou à la programmation culturelle d’un opéra. Ce ne sont pas les amis qui manquent, et il ne faut que sortir de chez soi pour voir comment le monde est fait.

Puis, il est vrai qu’on se fait en France une montagne de ce que c’est que le savoir, et cette obsession à apprendre rend les préoccupations un peu mesquines. Ce n’est pas la matière qui est importante ; la théorie générale ne vaut rien, ce qu’il faut, c’est prendre un peu l’air, avoir du recul, enchâsser les savoirs dans des perspectives pratiques qui font rêver : c’est ainsi, et seulement ainsi, qu’un élève travaillera avec l’enthousiasme suffisant, car nous savons que la passion fait tout. Quant à ceux qui n’ont toujours pas de passion à quinze ans, pour qui le savoir pris dans son ensemble est une vaste entité abstraite et lointaine, au milieu de laquelle ils se montrent incapables de trancher, qui, en un mot, n’ont pas encore eu l’intelligence ou l’ouverture d’esprit de lier l’exercice d’une discipline à une saveur concrète qui fait sens pour eux, il faut, à mon sens, bien les réprimander : ils ont, quand ils travaillent, le nez sur leurs livres, et cette obsession fait qu’ils ne voient rien au dehors. Je dis cela pour ceux qui travaillent ; mais il serait plus juste de dire que la plupart ne travaillent pas. On aurait tort de dire que la passion pour une matière suppose le goût, lequel à son tour suppose la maîtrise de cette matière, et de celle des autres en général, pour que le loisir de travailler celle-ci ne se fît pas au détriment des autres, ce qui risquerait de nuire au bulletin : la passion est une chose innée, qui ne s’apprend pas et est inscrite dans les gênes, ce que nous savons assez bien depuis que les banquiers font des enfants qui aiment, non la plomberie et les travaux manuels, mais l’économie et les mathématiques.

Puisqu’ils ne savent pas encore se décider, et qu’ils ne mettent aucun zèle à le faire, il me semble que le meilleur serait encore de le faire pour eux, suivant leurs capacités, leur niveau de maturité, et celui de leur ouverture au monde. Quant à remplacer les passions par des moyens supplémentaires pour que chacun pût étudier les matières dans leur ensemble, dans un tronc commun difficile et exigeant, c’est un gouffre. De plus, cela retardera le moment du choix, éveillera des passions tardives : quelle utilité avons-nous là, quand on peut les faire naître dès le berceau ? Non, vraiment, il faut cesser l’apprentissage des mathématiques dès la sixième afin que chacun puisse apprendre en paix les matières qu’il aime. Au fond, chacun sait qu’on aime les matières qui nous ressemblent, et qu’on ressemble d’abord à ce que firent de nous nos parents.

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