Quelques mots sur le sujet du séparatisme

Faire société implique de partager un certain nombre de valeurs. Cela ne va pas sans l'acceptation du débat ni du consensus, qui devrait peut-être parfois remplacer ces idéaux qu'on brandit comme des bannières.

On parle volontiers de séparatisme et de république aujourd’hui. Ce sont des idées politiques et, pour peu qu’on s’observe un peu vivre et penser, on admettra qu’elle s’agitent en nous suivant les préceptes de deux catégories. La première est celle des idées intactes et belles, des vœux pieux, des belles images, des conceptions générales du monde ; elles peuvent mener à l’établissement de principes ou de valeurs qui serviront de guide à notre conduite, mais elles demeurent pour l’essentiel dans les ventres et dans les têtes, sans qu’on s’occupe de mesurer, mètre après mètre, leur progrès, leur expansion dans la société.

Plus elles sont belles, plus elles forment une sorte d’idéal intouchable qu’on a peur d’abîmer en les mettant en œuvre ; et il faut qu’elles soient belles, parce qu’autrement elles ne séduisent plus personne, et ne peuvent jouer le rôle qui est le leur, d’insuffler la force d’élan nécessaire qui mettra en branle nos volontés. Lorsque, en revanche, faisant l’effort de se munir de sa pincette à rêve, on s’empare d’une de ces idées qui flottent au-dessus de nous comme une idole inviolée et qu’on cherche à l’appliquer dans le monde, alors on fait entrer l’idée politique dans la seconde catégorie, qui est celle de sa mise en pratique. Elle ne plaît pas à tout le monde. Certains y voient un peu trop de ceci, d’autres voudraient y mettre un peu plus de cela. On s’écharpe sur sa mise en œuvre, mais on ne voit pas que sa mise en œuvre est déjà un peu plus que rien, d’une part ; que plus on patiente pour la mettre en action, plus le besoin s’en fait sentir, et plus chacun se radicalise sur les conditions par lesquelles il voudrait la faire appliquer, d’autre part.

Ainsi peut-on laisser indéfiniment sans rideaux cette fenêtre qui en aurait bien besoin parce que Monsieur les veut bleus, Madame, rouges. Chacun préfère se promener dans la maison pour penser au rouge ou au bleu de ces rideaux, chacun admet que l’autre pourrait, en fin de compte, ne pas avoir si tort ; on se fait un château en Espagne de ces rideaux, parce que l’effort de penser ne coûte rien, qu’il autorise les retours en arrière ; et finalement on préfère laisser la fenêtre telle quelle, par crainte que le mauvais choix de rideaux l’enlaidirait.

Remarquez que dans le cadre des idées politiques s’ajoute une autre conséquence, qui est qu’on se persuade que cette fenêtre a des rideaux, alors qu’elle n’en a pas. On se fait plus volontiers une fausse image de la société que de la fenêtre ; mais il faut dire, aussi, qu’une société est plus difficile à penser qu’une fenêtre. Aussi vivons-nous dans une république laïque et égalitaire. Il est vrai que c’est difficilement une république, si la tête est coupée de sa représentation nationale ; qu’elle est moyennement laïque, si toutes les communautés n’ont pas la même voix au chapitre sur la conception de cette laïcité, qu’elle pourrait être un peu plus égalitaire, si chacun, à la naissance, n’était pas sûr de reproduire peu ou prou ce que firent ses parents. Mais enfin il y a une république, il y a une laïcité, il y a une égalité des chances ; il y a des rideaux à la fenêtre.

Une autre chose est plus étrange encore, qui est que plus l’application concrète de ces idées recule dans leur mise en pratique, plus on en revient à la persuasion que la république est belle, la laïcité obligatoire, l’égalité nécessaire ; on brandit ce discours comme un étendard, on met un peu moins de peine à l’appliquer ; mais comme on se persuade que l’on croit dans ces mots, qui forment, par ailleurs, d’assez jolis mots, tout va bien, parce que la foi remplace la pratique et dès lors la conscience est sauve : on en vient à ne plus parler de faits et de choix, mais de mots et de croyances. On pourra jeter un coup d’œil à l’histoire pour se convaincre que les choses tournent rarement bien lorsqu’on se met à parler de croyances ; peut-être aura-t-on remarqué que leur manière de débattre est singulièrement violente.

Aristote ayant dit haut et fort que nous n’avions ni griffes ni mandibules, il faut convenir avec lui qu’aucun régime politique ne puisse être particulièrement naturel. Mais parmi ceux qui existent on en trouvera difficilement un qui soit moins naturel que le nôtre. Il n’est pas naturel de demander à une petite fille de retirer son voile à la grille de l’école ; ni de prohiber les manifestations religieuses en public, comme il n’est pas naturel que, la loi procédant de la morale, et la morale, en dernier recours, de la loi divine, l’État soit séparé des églises, et surtout de celle qui a fait son histoire ; de même, il n’est pas naturel d’accepter de se faire gouverner par des exécutants lointains n’ayant jamais mis le pied sur le territoire dont ils ont la charge, ou de payer un impôt qui passe pour l’un des plus élevés au monde sous couvert de protéger le bien commun, ou encore, d’accepter que tout soit dit sans filtre ni censure, même quand cela blesse ou provoque, parce que le risque de freiner la parole est sans doute plus grand encore que celui de former des tabous sur lesquels il n’est plus loisible de rien dire. Tout cela s’apprend, et s’apprend tôt. Il est légitime qu’il nous soit demandé de l’apprendre, parce que cela est le fruit de notre histoire ; aussi peut-on débattre des modalités d’applications de ces idées, tant qu’on ne perd pas de vue cette continuité historique des faits, qui est la seule chose sur laquelle on puisse faire consensus.

Mais, puisque nous exigeons cet apprentissage de la part de chaque Français, il faut bien que, de l’autre côté, tous les moyens soient mis en œuvre pour le rendre possible, désirable et efficient ; il n’est pas possible si on brime sans relâche les moyens d’une éducation nationale à bout de souffle, il n’est pas désirable si l’on oppose une communauté à une autre pour le faire apprendre, il n’est pas efficient s’il ne garantit pas l’intégration égale de chacun dans le parcours économique et social. C’est pourtant ce qu’il se voit depuis quelques années. Si l’égalité des chances n’est pas respectée, si l’appartenance à une ethnie ou une communauté est indissoluble d’une catégorie sociale et voit son destin liée avec elle sans rémission, alors le contrat ne tient plus, cet apprentissage n’est plus regardé comme enviable, parce qu’il ne respecte pas ses promesses ; chacun en revient à ses croyances naturelles, et le seul moyen restant pour faire accepter ce contrat, c’est la force.

On ne peut faire communauté si l’on ne remédie pas à l’injustice sociale croissante et qu’on ne réduit pas l’accroissement des écarts sociaux entre les individus. Dans les débats, pourtant, qui cherchent à rendre compte de la situation actuelle, on ne voit nulle part émerger les notions et les outils qui permettraient de penser le problème correctement. On ne peut parler de quotas d’immigration sans que chacun ne crie au loup, ni de statistiques ethniques sans qu’on ne fasse injure à la république assimilatrice, ni de contrôle des mosquées et des prêches sans qu’on ne voit la laïcité mise à mal, des écarts indécents qui existent entre les performances de l’école privée et de l’école publique, sans que la liberté de choix ne déclenche l’hystérie la plus vive, du système des concours tel qu’il existe, qui voit moins de un pour cent d’ouvriers représentés dans les grandes écoles sans mettre à mal l’idée de méritocratie républicaine. Les idées en viennent à tuer le constat, et, ne pouvant plus parcourir d’un bout à l’autre la chaîne qui relie l’idée à son application, on en vient à supposer ces idées avant même de faire le constat ; c’est oublier que la chose politique naît du constat avant de se laisser réduire aux idées.

Une société qui n’offre rien pour qu’on puisse l’aimer et croire en elle ne garantit rien d’autre que la paix, et la paix, seule, n’est rien d’autre que la stabilité nécessaire pour que l’existence du marché soit assurée. Je dis marché, je ne dis pas forum, parce qu’il paraît qu’au forum on débattait des affaires du jour, et que je vois qu’au marché on ne fait que ses achats. Si nous formons, comme on aime à le rappeler, la grande nation politique, alors aucune nation n’est plus vulnérable au marché que la nôtre, aucune n’a plus besoin d’un forum : ici on apprend et on discute de valeurs, là elles sont dissoutes dans le consumérisme.

Il faut en déduire que la France ne saurait être économiquement que libérale, quoiqu’elle ait pour elle de l’être dans ses mœurs, si ce libéralisme ne fait que détruire l’apprentissage des valeurs par lesquelles nous pouvons former une nation. Si l’Europe nous en empêche, alors il faut retirer nos billes du jeu, et repenser le rapport que nous avons avec l’Europe. Si une association de grands patron le refuse, alors il faut repenser le rapport que nous avons avec les grands patrons. Mais, en tout état de cause, rien ne serait plus nocif et dangereux que de continuer à agiter des bannières sans s’efforcer de faire le diagnostic, jour après jour et pièce à pièce, de la façon dont les valeurs que portent ces bannières sont mises en œuvre dans la société. Un constat qui collerait un tant soit peu à la réalité montrerait clairement que ces valeurs font aujourd’hui machine arrière, qu’il est nécessaire de les remettre au goût du jour sans utiliser de grands mots, car autrement nous continuerions à nous payer de bonne conscience, et les conditions seraient merveilleusement réunies pour nous prolonger dans cet état de stase.

 

 

 

 

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