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Billet de blog 7 déc. 2021

Amitié

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Je cherche, et trouve dans toutes mes amitiés une cause de plaisir semblable, qui est de jouir ensemble de la paix. Ceux qui nous écoutent lors de soirées un peu longues me le rapportent ensuite souvent d'un air poli : « Vous avez là des sujets de conversations bien sérieux ». Cela me fait rire : ce qui est sérieux est rarement le sujet que l'on traite, mais la délicatesse toute scrupuleuse avec laquelle chacun s'observe penser. En somme, ce n'est un secret pour personne qu'une ligne se dessine quand on pense, et qu'entendre réfléchir son ami est une façon judicieuse de mettre à jour l'état de ses dispositions morales. Il faut que le sujet soit copieux ; mais s'il l'est, il ne faut pas se laisser impressionner : on perdrait aussi bien son temps à admirer le mouvement des mains et leurs prouesses, plutôt que les ombres chinoises qui font l'objet du spectacle. Je trouve qu'il y a plus d'intérêt à suivre les mouvements de pensée d'un ami, ainsi que les tours d'esprit qui lui sont propres. Ils se révèlent là mieux qu'ailleurs. Puis, c'est l'occasion de voir s'il reste en adéquation avec ce qu'il pouvait en penser autrefois, si l'ensemble de valeurs qu'il défendait jadis, à vingt ans, restent les mêmes. Souvent, on s'aperçoit que ce sont elles que l'on passe en revue ; quoiqu'on n'y parvient qu'après de longs détours.

On y juge de la cohérence d'un être ; on la suppose, du moins, car je sais combien peu elle existe, ou qu'elle ne se révèle qu'à soi-même. Je n'y tiens pas parce que je la trouve vraie ; mais j'aime à croire qu'elle l'est parce qu'elle me semble nécessaire pour mieux penser. C'est un fantasme, mais un fantasme qui nous guide bien. J'aime, aussi, à les mettre face à une contradiction ancienne : « Vous – car ils se fâcheraient d'apprendre que je les tutoie à l'écrit – vous pensiez pourtant cela quand nous en discutions près de ***, comment le conciliez-vous avec ce que vous en semblez dire aujourd'hui ? » ; tout comme j'aime aussi qu'on m'y confronte. Ces liens anciens sont gage que l'on fait attention entre soi, qu'on est sensible à l'évolution d'un être, aux étapes qui graduent, de fil en fil, sa pensée ; et l'on en prend un soin spécial, parce qu'on sait combien la vie est un prédateur nocif aux grands principes.

Je dis que c'est une affaire sérieuse, je ne dis cependant pas qu'elle est grave. Je ne crois pas que la conversation nous en apprenne plus que ce que j'ai pu en dire, mais plutôt que la pensée sérieuse ne se trouve que dans les livres. Car la réponse vient tout de suite là, alors qu'ici il nous faut la chercher ; et, dans cette matière, ce n'est pas tant le but qui compte, que la longueur du chemin et sa pénibilité. Les morts ne nous pressent pas, et il sont pour ce sujet nos meilleurs partenaires ; à ceci s'ajoute qu'ils parlent une langue qui n'est pas la nôtre, quand deux amis font tout pour qu'elle devienne une. Il nous faut donc deviner ce qu'il y a de phrase en phrase, et quels sont les liens cachés qui justifient l'emploi des mots ou la redondance d'une métaphore : ce chemin en ouvre d'autres, et nous surprend bientôt à effectuer des tours d'esprit desquels on ne se serait jamais cru capable. Nous avons appris sans le savoir, alors que tout se suit dans une amitié un peu sérieuse, raison pour laquelle on n'y apprend rien.

Un autre reproche me laisse dire, si je me mets un peu du côté de ceux qui cultivent pas leurs amitiés de la même façon, qu'il s'agit de rapports égocentriques entre deux ou plusieurs lettrés qui dans le fond ne font rien d'autre que s'écouter parler. J'entends bien ce reproche ; j'ai beau y passer et y repasser avec le plat de la main, je n’en sens pas l’arête. Car c'est une affaire de goût. Je ne sais pas ce qu'on me dit quand on ne me parle pas de soi. Et ce reproche m'est souvent venu de gens auxquels je n'ai jamais entendu formuler une idée. Il est impossible d'en avoir sans faire un état régulier de ce qu'elles nous apprennent, et, autant que possible, les accorder à ce que nous étions avant de les avoir eues, car c'est, autrement, autant dire qu'on n'en a pas. Cette espèce de mise au point morale, que les stoïques aimaient à faire en fin de journée, je ne connais que deux voies pour les faire ; la première, pénible, est celle du travail, la seconde, moins efficace certes, mais plus légère, est dans la conversation que nous avons avec nos amis. Je laisse ceux qui veulent se priver de son secours à leur état d'austérité ; j'irai peut-être jusqu'à dire que je les jalouse un peu, mais enfin j'ai surtout peur qu'ils ne dessèchent.

Et puis une chose peut-être aussi me plaît encore. C'est qu'en conversant ainsi entre amis on suspend le jugement que chacun porte sur l'autre. Le grand avantage qu'il y a à parler des valeurs plutôt que des faits, est qu'on se rend mutuellement la courtoisie d'attendre que l'autre ait fini d'exposer les principes de son action ou de son jugement. Qu'on se souvienne de nos premières amitiés ; la personnalité que l'on a en face se découvre dans ses sinuosités et ses nuances, ce sont des courbes que l'on suit de la main pour mieux les sentir, comme l'enfant découvre qu'il a un corps, et avec cette soif supplémentaire qui fait qu'en jugeant d'autrui on se comprend un peu mieux soi-même. Je ne conçois pas d'amitié sans cette curiosité ; de même que, y figurant sans le reste, elle peut me suffire, et je déduis que les qualités qui font défaut viendront d'elles-mêmes à force de converser, pour peu que chacun fasse attention à l'autre. Car cette curiosité à elle seule suffit pour dessiner une paix, et une paix qui dure parce que nous entrons rarement en conflit avec quelqu'un lorsque nous sommes capables de saisir les motifs de son action, ou que nous acceptons d'abord de les saisir. C'est un crédit que l'on se donne avant de se juger, en même temps qu'un désir et un effort pour juger favorablement sans connaître ; c'est peut-être le seul endroit où cette bienveillance se trouve – et cela seul suffit pour qu'on lui donne tant d'importance.

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