Précarité : mode d'emploi. (Ou comment devenir une "machine à sous" ?)

La parole à un professeur de soutien scolaire, en français.

     Cela commence par un rituel. Nous sommes des milliers d'enseignant.e.s à signer des CDD d’une heure avec les familles, renouvelable si les parents ont été satisfaits de leur prestation. Le document doit être imprimé par les enseignant.e.s pour légaliser la séance. Celle-ci peut parfois durer une heure et demie ou deux heures, ce qui fait deux contrats de travail. Imaginez maintenant qu’un.e enseignant.e donne deux cents heures de cours particuliers durant une année, cela revient à signer deux cents CDD… la majorité des professeur.e.s particuliers sont  des étudiant.e.s, des retraité.e.s., des enseignant.e.s de l’Éducation nationale. Ils peuvent gagner entre 13 et 17 euros net l’heure. Les parents sont leurs employeurs. La société n’est que mandataire. C’est la raison pour laquelle ils signent simplement un mandat avec la société. Mais ce mandat ne les protège pas de la précarité. S’ils veulent gagner plus, ils doivent travailler plus. Rien ne leur assure qu’ils travailleront régulièrement avec la même famille. Celle-ci peut rompre le contrat à tout moment, même s’il existe pour les deux parties un préavis d’un mois.

     Ils peuvent aussi avoir pour fonction de travailler dans l’une de leurs agences en tant que « formateur » : cela consiste à donner des cours hebdomadaires en petits groupes à des apprenant.e.s en difficultés. Ils ne toucheront pas d’indemnité de fin de contrat...

     En outre, j’avais l’impression de dépendre à la fois de mes employeurs et de mon mandataire. Je ressentais la joie de mon apprenant.e lorsque ce dernier réussissait son bac de français. Mais vu sous un autre angle, celui de l’agence, j’avais le sentiment d’avoir été pris pour une machine à sous. Plus je faisais d’heures, plus cela leur rapportait en matière de profit. Le plus gênant, c’est que les apprenant.e.s, comme les familles, se considéraient, involontairement, comme des clients. En sachant qu’elles me payaient, je ne devais pas « échouer » dans ma pédagogie. Tout était une question de notes et de résultat. Si cela ne s’avérait pas rentable, les familles pouvaient rabaisser leur enfant qui en souffrait par la suite. Je devais alors les soutenir psychologiquement. Inversement, certaines familles m’apprenaient mon métier, en m’expliquant comment je devais procéder sur le plan pédagogique. Et alors, c’est moi qui en souffrais d’humiliation. En somme, nous étions tous dans le même bateau, et subissions le contrecoup des réformes éducatives menées par les gouvernements précédents. J’en avais compris les conséquences lorsque j’avais enfin enseigné pour la première fois.

     Il est important enfin de signaler la vision politique de certain.e.s directeur.trice.s de ce type de société, afin de protéger les acquis du service public dans l’Éducation nationale. Dans un entretien au Parisien [1], le directeur général d'Acadomia (la plus importante agence de soutien scolaire en France) répondait : « Il faut cesser le vieux débat entre public et privé pour aller plus loin. Le problème en France est que l’on se refuse à dire que l’éducation, comme la santé, est un marché économique [sic]. » 

     Tout est dit.

 

1. Le Parisien, article daté du 4 juin 2018. (http://www.leparisien.fr/economie/acadomia-notre-principal-concurrent-le-marche-noir-04-06-2018-7752081.php)

 

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