Réforme du code du travail : quel salut ?

Quelles seront les conséquences des ordonnances qui modifient le code du travail ? On ne peut les dessiner qu'en intégrant des hypothèses sur les autres réformes qui vont les accompagner. Et l'ensemble est plutôt inquiétant. Alors reste-t-il des raisons de ne pas totalement désespérer ?

Alors ça y est, les fameuses ordonnances sont enfin publiées. C'est drôle comme, pour faire sérieux, le gouvernement nous assène une litanie de chiffres : nombre de pages d'ordonnances, nombre d'entretiens de concertation menés, nombre d'heures de concertation, etc. À croire à la vertu magique des chiffres… bien sûr, la CGT et la France Insoumise ont d'ores et déjà annoncé leur prochaine manifestation, chacun de son côté, on ne mélange pas les torchons et serviettes, pardon, les syndicats et les partis politiques. Même si on pense la même chose. De toute façon, chacune de ces deux manifestations sera considérée par les médias comme un échec. L'inconvénient de deux manifestations séparées c'est que l'échec sera d'autant plus retentissant, évidemment l'avantage, c'est que chacun devra assumer plutôt que de rejeter la faute sur l'autre.

Au final, la conclusion est que nous ne pouvons guère chercher notre salut de ce côté-là. Et d'ailleurs, de quel salut s'agit-il ?

La lecture rapide des ordonnances montre que l'essentiel vise à fluidifier le marché du travail… dans le sens de la sortie : licenciements abusifs moins fortement pénalisés, création d'un CDI "de chantier" plus précaire que le CDD (mais sans la prime de précarité) et, délicieuse novlangue, invention de la rupture conventionnelle collective. La fluidification du marché du travail dans le sens de l'entrée viendra d'autres réformes : celle qui vise à transformer le CICE en allégements de charges sociales, particulièrement en dessous de 1,4 fois le SMIC, celle qui orientera la formation professionnelle vers les jeunes les moins qualifiés. Comme toujours, l'enfer est pavé de bonnes intentions. Car ces évolutions auront pour effet de faciliter l'entrée de jeunes aujourd'hui à la marge du système productif, en leur permettant de se qualifier... mais tout en ne les payant guère au-dessus du SMIC. Et, comme en parallèle, la quantité de travail nécessaire au système économique actuel ne cesse de décroître, ces jeunes remplaceront des seniors (rappelons que ce terme s'applique à partir de 45 ans) qu'il ne sera plus nécessaire de former, et qui de toute façon coûtent plus cher (c’est-à-dire, trop cher).

La question finalement, pourrait être de savoir quel est le taux de chômage à partir duquel la baisse de la consommation viendrait annuler les gains réalisés par les entreprises via la baisse du coût du travail. Mais bien sûr, en ce qui concerne les multinationales, cette question n'est que rhétorique. Une baisse de la consommation en France permettra de justifier des mesures d'économie à l'échelle nationale, sur lesquelles appuyer la conquête de marchés à l'étranger. Sur ce plan, circonscrire la justification des plans sociaux à la situation au périmètre français est une véritable aubaine. Poussée à l'extrême, cette situation nous amènera à ressembler à la Chine de la fin du siècle dernier, lorsqu'elle était encore le sweat shop du monde.

Évidente évidence, l'ensemble des mesures va favoriser (outrageusement) les multinationales, qu'elles soient d'origine française ou non. Aux yeux de nos gouvernants, les PME ne sont que des sous-traitants potentiels au service de ces géants. Sous la pression de ceux-ci, les PME seront le fer de lance des économies générées par la baisse du coût du travail. Immense avantage, leurs salariés sont peu syndiqués, et chacun de leurs plans sociaux concernera trop peu de personnes pour attirer l'œil des médias.

Alors, où est notre salut ?

Sans doute dans l'organisation d'une société parallèle. Elle existe déjà, et son succès est tel que chacune de ses jeunes pousses est à son tour transformée en brillante start-up numérique à ambition mondiale (Blablacar, AirBnb, Deliveroo, et j'en passe). Les plates-formes numériques sont le nouvel eldorado des investisseurs financiers, désespérés de trouver des rendements attractifs à leurs immenses liquidités.

Mais ce qui est intéressant, c'est justement l'émergence de ces différentes plates-formes communautaires, qui sont l'invention d'un autre mode d'échange et de partage. Certes, les exemples précédents montrent que pour le moment, elles sont systématiquement dévoyées, dans le sens où elles “rentrent dans le rang” de notre société économico-financière. Cependant, je ne désespère pas que progressivement, leurs initiateurs s'affranchissent de l'illusion actionnariale. Pour cela, il faudrait que leur développement soit soutenu par du crowdfunding, c'est-à-dire, une multitude de prêts accordés par des particuliers. Et que ces aventures se structurent sous forme de SCOP…

Bien sûr, ma proposition peut être taxée d'idéalisme, et elle en dit long sur le sens que je donne à ce qui constituerait notre salut. Je sais que le mot "idéalisme" n'est plus guère à la mode, et suscite plutôt des ricanements de la part de ceux qui croient se comporter en êtres responsables… Pour autant, je crois encore qu'avoir un isthme pour horizon, comme suivre sa pente en la remontant, est une jolie philosophie de la vie.

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