Le printemps des calendes grecques

Il y a eu cette pétition, et les vidéastes réunis autour du hashtag #Onvautmieuxqueça. Puis les manifestations lancées par les lycéens, les étudiants. Et ces Nuits Debout parisiennes, qui maintenant tentent de faire tache d’huile dans quelques grandes villes de province. Cela suffit-il pour annoncer que le "Grand Soir" arrive (enfin) ? Certes non.

Il y a eu cette pétition, et les vidéastes réunis autour du hashtag #Onvautmieuxqueça. Puis les manifestations lancées par les lycéens, les étudiants. Et ces Nuits Debout parisiennes, qui maintenant tentent de faire tache d’huile dans quelques grandes villes de province. Et aussi, hasard du calendrier, la diffusion virale du film Merci patron !

Cela suffit-il pour annoncer que le "Grand Soir" arrive (enfin) ? Certes non.

C'est vrai, l'avant-projet de loi destiné à "simplifier le code du travail" avait tout d'une provocation, tant il exauçait les vœux du MEDEF. Y compris sur des sujets où les lois précédentes avaient achoppé, comme le plafonnement des indemnités pour licenciement abusif, ou la possibilité d'imposer des suppressions de postes et/ou une baisse de rémunération[1], quel que soit le contexte économique (le passage d'accords "défensifs" à des accords "offensifs"[2]).

Ne jamais sous-estimer l'adversaire.

Agiter quelques chiffons rouges est une vieille technique pour focaliser la contestation. De même que les textes fourre-tout et à rallonge sont une manière de diluer les oppositions en les emmenant vers un argumentaire long, fastidieux, et pour tout dire, peu lisible pour les non-initiés au droit social. Nous en avions déjà eu des illustrations répétées avec la Loi sur le Sécurisation de l'Emploi de 2014 et celle surnommée "loi Macron" en 2015. Au final, le citoyen lambda, même s'il sent bien qu'il est floué, ne peut que s'en remettre au discours du parti politique ou du syndicat dont il se sent proche (par habitude ?).

Qui aujourd'hui, est encore au fait de l'état du projet de loi porté par la ministre du travail ? Qui est encore capable de suivre, pas à pas, les évolutions du texte, au fil des discussions – des tractations – en cours à la chambre des députés ? Qui en a à la fois les capacités et le temps ? Tout ce que l'on peut dire, c'est que les 1ères modifications ont permis d'assurer la division des syndicats, en donnant satisfaction à la CFDT sur quelques points.

Qui défend les citoyens ? Personne.

Les partis politiques… oh, à quoi bon vous dire ce que vous savez déjà ? À coup de réformes institutionnelles, les partis dominants ont transformé la république actuelle en une oligarchie qui ne se préoccupe que des intérêts de sa caste[3]. Pour cela, ils ont contracté une alliance objective avec les grands groupes qui dépendent des commandes de l'État (BTP, armement… et banques[4]). Lesquels détiennent l'essentiel des médias grand public, ce qui renforce l'interdépendance et permet d'aligner les intérêts des uns avec ceux des autres.

Quant aux syndicats, ils défendent d'abord leur appareil, c'est-à-dire leurs permanents, apparatchiks de ces mouvements. Pour cela, deux stratégies s'opposent. Celle des irresponsables et fiers de l'être, campés sur la tradition syndicale française, qui refuse la cogestion, et s'inscrit dans une logique dominant – dominé qui l'exonère de toute proposition alternative. Et celle des réformistes, qui rêvent d'une syndicalisation massive qui leur donnerait un pouvoir de négociation réel et les hisserait, face au patronat, dans une position similaire à celle des syndicats allemands. Dans cette logique, il faut contraindre les salariés à se syndiquer… Pour mémoire, le taux de syndicalisation est de l'ordre de 7,7 % en France, ce qui place notre pays en avant avant-dernière position dans les statistiques de l'OCDE[5]… L'objectif du principal syndicat réformiste consiste dès lors à renforcer le poids de la négociation en entreprise, car il est convaincu que les ravages des accords imposés localement provoqueront un sursaut de syndicalisation. Oui, les dirigeants de la CFDT parient sur le désespoir des salariés pour asseoir leur pouvoir, tandis que la plupart des autres syndicats parient sur une colère canalisée par leurs soins. Mais tous n'ont qu'un seul but au final : préserver leur structure de professionnels du syndicalisme, maîtres de la voix des salariés (et des aspirants à un emploi), seuls interlocuteurs du pouvoir politique.

L'éclosion d'un mouvement citoyen ?

Tout cela est assez désespérant. Tout cela pourrait être l'explication des mouvements qui émergent depuis plusieurs semaines. Peut-être.

Pourtant, imaginer que ces mouvements vont bousculer un tant soit peu l'ordre établi, remettre en cause la hiérarchie des pouvoirs, remettre le citoyen au centre de notre démocratie, c'est être bien naïf. Car le constat qui précède n'est pas à la portée du citoyen lambda. Non pas qu'il soit idiot. Mais il n'a ni le temps, ni les moyens de cette réflexion. Seuls ceux qui bénéficient d'un confort matériel et culturel le peuvent. J'entends par "confort culturel" le fait d'avoir bénéficié d'une formation à la réflexion et à l'analyse critique. Le truc qui n'est surtout pas enseigné…

Aujourd'hui, les Français ont quasiment tous, dans leur environnement proche, des personnes au chômage ou en emploi précaire ou inquiets pour la pérennité de leur emploi. Ils ont tous un jour subi la loi du plus fort dans un contexte professionnel. Mais ils ont, pour la plupart, encore quelque chose à perdre. Et ils concentrent leur énergie à ne pas perdre ce qu'ils ont encore.

Pour la plupart, ils n'ont pas regardé les vidéos d' #Onvautmieuxqueça, ils n'ont pas étudié le projet de "loi travail", ils ne se sont pas rendus place de la République à Paris, de nuit, après leur journée de labeur, ils n'ont pas écouté les discours qui s'y sont tenus. Mais ils sont abreuvés d'images et de compte-rendu des violences en marge des cortèges de "jeunes" (c'est-à-dire, de gosses encore épargnés par la vraie vie). Et la France ne se résume pas à Paris : aux yeux de la plupart des Français, ces réunions de nuit, à palabrer, c'est bien un truc de bobo intello – parfaitement inaudible.

Bien sûr, le film Merci patron ! est un succès : 220 000 entrées… Mais nous sommes des millions.

Alors, soyons sérieux, ces mouvements de printemps retomberont doucement, de langueur épuisée par le temps. Ils ne sont pas le signe avant-coureur du Grand Soir. Nous en sommes très loin. Et ceux qui ont la nostalgie de mai 68 vivent dans le passé.

Alors, c'est désespéré ? Je ne crois pas.

Il existe un fourmillement de comportements qui passent sous le radar des médias traditionnels. Des pratiques d'échanges, matériels et de services. Des modes de vie apparemment marginaux, déconnectés du salariat traditionnel sur lequel s'appuie l'ensemble du système économique, syndical et politique actuel. Une prise de distance vis-à-vis du consumérisme forcené. Mais aussi, une précarisation qui dure de plus en plus longtemps, qui ne touche plus seulement le "lumpenprolétariat" mais des couches de plus en plus éduquées – ce phénomène de déclassement évoqué par plusieurs sociologues[6].

Le monde aux marges des structures sociales dominantes ne fait que croître. Et l'obsession de la caste dirigeante de réduire l'emploi stable et les effectifs des grandes entreprises, est un carburant puissant pour cette croissance. Nous sommes sur une pente de paupérisation et d'atomisation de la société. Comme toutes les pentes, elle est restée relativement insensible pendant des années – la fin du plein emploi date du milieu des années 1970. Mais la bascule s'accélère. Chacune des lois scélérates qui brise le cadre social qui protégeait le salariat, passées par ce gouvernement, le précédent, le prochain, aura pour effet d'accentuer cette pente. Jusqu'à ce que la population aux marges système soit la plus nombreuse, et qu'en conséquence, la consommation se contracte au point de faire vaciller la logique économique actuelle.

Combien de temps encore ? Je ne sais pas. Il est probable que, d'ici là, le passage à une dictature oligarchique soit avéré. Car cette population hors système se soucie peu du code démocratique actuel. Elle ne s'encarte pas et vote de moins en moins.

Pourquoi cette population décidera-t-elle un jour de s'opposer aux oligarques ? Parce qu'alors, pour la plupart, la pauvreté sera telle, qu'il n'y aura vraiment plus grand-chose à perdre. Mis à part ce qu'il restera de liberté.

Quelle forme le soulèvement prendra-t-il ? Je ne sais pas. Je crains qu'il ne soit très violent. Car aucune caste de privilégiés ne se laisse déposséder sans lutter férocement.

Mais c'est agaçant.

Agaçant, parce qu'en fait, c'est écrit. Sur une longue période, on voit les démocraties éclore et s'effondrer, toujours sous le clientélisme, et les dictatures les remplacer. On voit l'avidité des dominants finir par provoquer la cassure qui permet de les renverser… Tout cela, répété maintes et maintes fois. Comment interrompre ce cycle et faire émerger autre chose ?

J'ai une idée. Qui aujourd'hui vous paraîtrait sans doute tout à fait farfelue, naïve, impraticable, bref, stupide. Mais plus je l'explore plus je pense qu'elle pourrait…

Je vous la raconterai une autre fois.

 


[1] Un allongement de la durée du travail à rémunération inchangée, en fait, ça s'appelle une baisse de rémunération – mais on peut aller plus loin : que dire d'une détérioration des conditions de travail à rémunération inchangée, sinon qu'elle dénie toute valeur à l'effort imposé ?

[2] "Défensifs" : en cas de difficultés économiques, "offensifs" : dans le but de préserver, voire améliorer la sacro-sainte compétitivité.

[3] Parmi ces réformes, on citera la plus emblématique, qui a fait concorder le mandat du président avec celui des députés, transformant le parlement en chambre d'enregistrement, et donnant ainsi quasiment tous les pouvoirs à un exécutif déjà copieusement servi dans l'articulation de la Ve république.

[4] Depuis Valéry Giscard d'Estaing, l'État est obligé de passer par les banques pour l'émission de ses emprunts : elles engrangent de confortables commissions. Auparavant, le Trésor Public s'acquittait fort bien de cette tâche.

[5] http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=UN_DEN&Lang=fr

[6] cf. entre autres, "Le déclassement" de Camille Peugny, ou "Le Destin des générations : structure sociale et cohortes en France du XXe siècle aux années 2010" de Louis Chauvel

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