État d'urgence et déchéance de la nationalité : un tout cohérent

Pourquoi la plupart des réactions, analyses, tribunes, traitent-elles de l'une ou l'autre de ces deux modifications, mais pas des deux à la fois ? Si le gouvernement souhaite faire inscrire ces deux éléments, cela ne peut pas être un hasard. Il serait absurde sous estimer l'exécutif actuel, dont les décisions, depuis 2012, font preuve d'une grande cohérence.

 Le projet de réforme de notre Constitution comporte deux modifications :
Celle qui permet l'instauration d'un état d'urgence :
[…] déclaré en conseil des ministres, sur tout ou partie du territoire de la République, soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’évènements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique.
La loi fixe les mesures de police administrative que les autorités civiles peuvent prendre pour prévenir ce péril ou faire face à ces évènements.
La prorogation de l’état d’urgence au-delà de douze jours ne peut être autorisée que par la loi. Celle-ci en fixe la durée.
Celle qui permet la déchéance de la nationalité :
[…] conditions dans lesquelles une personne née française qui détient une autre nationalité peut être déchue de la nationalité française lorsqu’elle est condamnée pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation.

La cohérence du gouvernement est à souligner à nouveau dans l'introduction simultanée de ces deux modifications. En effet, elles permettront à l'exécutif d'agir en prévention d'un péril imminent.
Nous avons d'ores et déjà vu que cela a permis d'assigner à résidence des personnes pour empêcher, si jamais elles en avaient eu l'intention, qu'elles manifestent leur désaccord lors de la grand' messe de la COP21 (prévention d'atteintes graves à l’ordre public ?).
Un tel détournement des raisons invoquées à l'origine de l'instauration de l'état d'urgence actuel laisse augurer des possibilités de déviation à venir.

La future déchéance de la nationalité française sera plus délicate à utiliser, puisqu'elle implique d'abord que l'individu visé ait été condamné pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation.
Mais ne soyons pas trop vite rassurés. Car criminaliser celui qui personnifie un risque
d'atteintes graves à l’ordre public devrait constituer la suite logique. Ainsi, il sera possible de désigner à la vindicte publique un ennemi de l'intérieur.
Alors, il ne restera plus qu'à canaliser la peur du peuple pour la transformer en méfiance et en haine de l'autre. La peur généralisée, quel meilleur moyen d'empêcher l'éclosion d'un quelconque mouvement de protestation ? La peur, et la certitude, pour la majorité des citoyens (mono nationaux), d'être dans le "bon camp", celui qui a raison, qui est protégé par son bon droit.

Tout cela a déjà été amplement décrit, dans 1984 de George Orwell et dans Matin brun de Franck Pavloff…
Le glissement insidieux et la contagion de la novlangue, ces éléments de langage qui transforment le réel à force d'être assénés : "la guerre, c'est la paix", "la liberté, c'est l'esclavage", "l'ignorance, c'est la force"… Cela ne vous évoque rien ?
Ces deux modifications de notre Constitution, état d'urgence et déchéance de la nationalité, sont des outils nécessaires à l'instauration d'un régime totalitaire.

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