Burkini : confusion à tous les étages

Le phénomène “burkini” est à ranger dans les faits minuscules qui émaillent la vie de notre société. Néanmoins, selon la méthode de l’exagération du philosophe Gunther Anders, les faits minuscules ont quelquefois une portée qui outrepassent leur apparente futilité. Ce phénomène est à considérer comme tel, en écartant le tapage médiatique qui interdit de réfléchir à sa portée symbolique.

Ce qui est surprenant, c'est cette incroyable dénégation de la réalité. Ce refus de considérer le burkini comme l'expression ostentatoire d'un courant religieux intégriste, énième interprétation de l'Islam. Sous une forme particulièrement gratinée celle-ci, le salafisme. Mouvement pour lequel les femmes n'ont pas le droit, entre autres, d'exposer leur corps. Un mouvement politico-religieux – il ne s'en cache aucunement – qui entérine la supériorité des hommes sur les femmes, au sens strict, en prohibant jusqu'à leur visibilité dans le domaine public. Une religion – certes dans sa version extrémiste, mais c'est cette version qui gagne du terrain – qui revendique ouvertement le droit à exercer sa prééminence sur des zones de notre République. Aujourd'hui les plages, demain les cantines, après-demain les programmes scolaires … Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Devant une société française en pleine confusion, entre ceux qui crient "liberté" "liberté" sans s’apercevoir que ce faisant ils entrouvrent la porte à une idéologie qui dénie la liberté à tout ce qui n’est pas elle, et les racistes bon teint qui veulent bouter le sarrazin hors de France, l’intransigeance salafiste a de beaux jours devant elle.

Pour les baigneurs en pyjama, costumes, combinaison de planche à voile, ou autre tenue vestimentaire sensée montrer le ridicule de l’interdiction du port du burkini, il suffira d’indiquer que ces tenues ne renvoient à rien, ne véhiculent aucun message, en somme ne signifient rien.  En conséquence, les comparer au port d’un burkini est une preuve en trompe-l’œil.

Essayez de vous baigner avec un maillot de bain floqué d'une croix gammée, on vous accusera –  à juste titre – de prôner une idéologie qui dit la supériorité de certaines catégories d'hommes sur d'autres. Et vous serez lourdement condamné. Heureusement. Pour le burkini, excusez du peu, il ne s'agit que de signifier que les femmes doivent obéissance aux hommes et que leur corps ne leur appartient pas. Une peccadille.  

Certains objecterons que ces femmes portent le burkini "en toute liberté", que ceci est leur choix. Quelle naïveté et quelle méconnaissance de la pression exercée par toute communauté sur ses membres "déviants". Surtout dans des communautés de plus en plus recluses et closes sur elle-mêmes faute d’ascenseur social ; dans une société occidentale où il devient impossible pour certaines catégories de population d'accéder à un “autrement”, massivement les plus pauvres. Là où la méritocratie est en panne, le travail réservé à ceux qui "ont du réseau", et la réussite aux seuls qui sont prêts à “se battre comme des lions”, la religion est la consolation qui échoie aux plus fragilisés, soit une majorité grandissante. Ces populations, comme nous tous, sont en proie à un effréné besoin d’identité. Mais pour eux l’offre est maigre. La salafisme devient peu à peu, la plus tentante.

Religion, comme bien d’autres, qui prospère sur la misère, la bêtise et le ressentiment. Toutes réalités fruits d'une société où l'injustice est la norme et l'absence de transcendance la marque. Sauf à considérer l'adoration des grandes marques, justement, comme une transcendance. Comment s'étonner alors du retour, d'abord en tapinois, mais désormais en fanfare de cet opium du peuple, comme dirait l'autre, qu'est le religieux ; sous des formes dévoyées – consumérisme acharné, prolifération des sectes de tout poil, nombrilisme à outrance –, et maintenant sous des formes beaucoup plus "pures", et donc éminemment dangereuses.

Il 'est pas surprenant que le burkini soit soutenu par de beaux esprits se situant à mille lieux de la vie des femmes qui sont contraintes de le porter. "Contrainte" c'est le mot qui convient, car sans lui la plage leur serait purement et simplement interdite, par leur mari, leur frère, leur communauté. Ah que la liberté est belle quand elle nous est dictée par un autre. Ici, le bon vouloir du "sexe fort" sur le "sexe faible".

Evidemment, le burkini en tant que tel, est un problème dérisoire. Qu'a-t-on à foutre que celui-ci ou celle-là se baigne en slip, à poil ou en teeshirt ? Sauf que le burkini n'est pas un vêtement neutre. Il est lourd de sens. Celui d’un mouvement religieux intégriste, rétrograde, et violent là où il majoritaire.

Quant aux images de nos grands-mères couvertes de la tête aux pieds, ou des sœurs en cornette trempant tout habillées un orteil dans l'Océan, si la nostalgie vous conduit à souhaiter un retour à des époques où les femmes, ni ne votez, ni ne disposez librement de leur corps… Je vous souhaite un avenir radieux. Versant masculin, bien sûr.

 PS – "Soumission”,  de Michel Houellebecq, dessine excellemment ce retour en douceur aux âges sombres.

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