The Black Book :Epître aux apôtres du chaos. 1ère Partie

Depuis la publication par la BBC d'une enquête titrée : " Sénégal :un scandale à 10 milliards de dollars", le pouvoir du Président Macky Sall fraichement réélu, connaît sa première crise majeure. Nous avons de notre côté effectué une contre-enquête qui sera publiée sous la forme d'un livre digital gratuit qui paraîtra le 1er août 2019.

Le Sénégal est sans doute le seul pays au monde qui a connu une marée noire plusieurs années avant que la première goutte de pétrole ne sorte des puits pétroliers. Comment cela est-ce possible demanderiez-vous ?  Au lieu d’une quelconque explication scabreuse, je vous servirais une analogie qui reste dans le thème. Connaissez-vous le film « Deepwater Horizon » avec Mark Walhberg ?

Ce film catastrophe est tiré d’une histoire vraie. Deepwater Horizon était une plate-forme pétrolière louée par la compagnie pétrolière britannique BP pour forer dans le golfe du Mexique (dans la zone économique exclusive des États-Unis) le puits le plus profond jamais foré en offshore.

 Elle explose le 20 avril 2010 en tuant 11 personnes, générant un incendie, puis une marée noire de grande envergure. Le désastre écologique est sans précédent aux États-Unis: on estime le volume de pétrole répandu à 4,9 millions de barils, soit 780 millions de litres. Le 19 septembre, après de nombreuses tentatives, la fuite est finalement déclarée colmatée par le gouvernement fédéral américain.

 La pollution engendrée affecte l’économie et l'écosystème locaux menaçant plus de 400 espèces, dont des baleines, des dauphins, des lamantins et de nombreux oiseaux (aigrettes, hérons, etc.).

 Au Sénégal, le pseudo-scandale britannico-britannique BBC-BP-PETROTIM me fait penser à la catastrophe de Deepwater pour les raisons suivantes : 

  • BP est au banc des accusés
  • Le bad buzz subi par le gouvernement américain qui a dû, tout comme celui du Sénégal, gérer la crise médiatique qui en a découlé.
  • Et enfin, du fait de la marée noire causée par l’affaire, la seule subtilité c’est qu’au Sénégal elle a menacé l’écosystème politique plutôt que la faune et la flore.

En effet, le pays sortait d’une élection présidentielle gagnée au premier tour par le Président sortant Macky Sall. L’opposition composée d’une coalition de 20 ténors de la politique du pays, d’un candidat néophyte en politique et adoubé des réseaux sociaux, d’un parti aux racines religieuses et confrériques et d’un ancien homme fort du régime sous le Président Wade, s’était résignée malgré quelques soubresauts contestataires. Depuis, elle s’était emmurée dans une léthargie dont elle s’est péniblement sortie il y a quelques semaines pour « imposer » un homme « neutre » comme facilitateur du Dialogue National.

 Dans ce contexte, le reportage de la journaliste Mayeni Jones, diffusé sur la BBC a injecté de l’adrénaline dans le landerneau politique et réveillé ceux qui jouaient les seconds rôles jusqu’ici. Plus une bouée salvatrice pour politiciens à la dérive que réel scandale, l’enquête en question posait des questions auxquelles nos opposants ont apporté des réponses qui allaient dans le sens de leur positionnement du moment. Car il est important de rappeler que les acteurs de la vie publique sénégalaise ont tendance à affoler la boussole idéologique. Ils se lient, s’allient et s’affrontent au gré de leurs humeurs et de leurs ambitions.

 Des adversaires d’antan deviennent des coalitions hétéroclites et éphémères pour faire face à l’allié d’hier devenu ennemi mortel, dès lors que le décret de limogeage a été publié. Dans ce dédale d’intrigues alambiquées, de rêves de grandeur brisés et d’appétence pour le pouvoir, que devient la posture républicaine ? Elle est sans conteste sacrifiée à l’autel de la concupiscence.

 Beaucoup de choses ont été dites de part et d’autre de l’échiquier politique. L’assaut fut coordonné et puissant du côté d’une opposition en ordre de bataille et déterminée. La riposte des tenants du pouvoir a été de son côté molle et désarticulée. Prouvant encore une fois que chaque fois qu’ils en auront l’occasion, les cadres de l’APR préfèreront se battre entre eux plutôt que de faire face ensemble. Au moins la violence de la charge a eu le mérite de réveiller des gouvernants qui étaient plutôt occuper à se positionner aux yeux du Président afin de survivre au jeu de chaises musicales résultant de sa réélection.

 La guerre de l’opinion a bel et bien eu lieu, et même si le rapport de force s’est finalement équilibré, des dégâts irréversibles ont été enregistrés. Le narratif a été composé et imposé par des dissidents politiques qui ont su saisir l’opportunité inespérée qui s’est présentée à eux.  L’ont-ils exploitée au mieux ? J’en doute fortement au vu de l’échec de leurs manifestations et de l’essoufflement rapide de leur mouvement contestataire. Nous aurons l’occasion de revenir sur leur approche et ses limites ainsi que sur le rôle et la crédibilité des différents protagonistes.

1 « NE TIREZ-PAS SUR LE MESSAGER »

 Être un messager n’est guère confortable, et cela dans presque toutes les cultures. L’inconfort se transforme en danger si la nouvelle apportée est  funeste. L’adage d’Érasme « Legatus non caeditur, neque violatur » (Adages, 4.7.20) insiste sur cette ambiguïté périlleuse du statut de messager vérité. Cette conception de la parole insupportable du messager survient deux fois dans L’Antigone de Sophocle, de la bouche même du gardien au moment où il annonce que Polynice a reçu une sépulture (« Les mauvaises nouvelles sont fatales à qui les apporte », v. 276), et plus tard de la part de Créon quand le messager vient lui dire la mort d’Eurydice (« Messager, courrier d’atroces tourments, que viens-tu m’apporter ? », v. 1290).

 L’adage est repris par Shakespeare dans Henri IV et Le roi Lear, et l’expression s’est déclinée en différentes variantes. “Ne tirez pas sur le messager” fournit en effet une sorte de modèle discursif qui varie ses cibles. Le mot cible est de mise car c’est bien ce que sont devenus la BBC et sa journaliste après la diffusion de leur enquête. Les attaques ont fusé de toutes parts certaines portant sur la crédibilité même de l’institution bientôt centenaire, d’autres sur le fait que le contenu du reportage a été jugé tendancieux. Cela nous amène à nous poser les questions suivantes :

 1-La BBC est-elle une source crédible ?

Poser cette question c’est dès le départ se tromper de débat. La BBC est un vecteur, un « messager », un canal. Il est plus judicieux de se concentrer sur la teneur du message véhiculé. L’enquête portait sur des soupçons de transaction « généreuse » entre BP un géant britannique des hydrocarbures et Frank Timis, homme d’affaires basé à Londres.  Le média britannique s’intéressait donc à une affaire qui à la base concerne des entités de son pays. En atteste la description qui a été faite sur la chaine Youtube de  BBC Afrique :

 « BP, le géant de l'énergie, a accepté de payer près de dix milliards de dollars à un homme d'affaires impliqué dans un contrat pétrolier controversé, d’après une enquête de la BBC. BP avait acheté les actions de Frank Timis dans un gisement de gaz au large des côtes du Sénégal pour 250 millions de dollars en 2017. Mais les documents obtenus par BBC Panorama et Africa Eye révèlent que BP versera également à sa société entre neuf et douze milliards de dollars en redevances. BP et M. Timis ont tous deux nié tout acte répréhensible dans cette affaire. Une enquête de Mayeni Jones. »

Description visible sur la capture d’écran ci-dessous :

 

Description de la vidéo sur Youtube © BBC AFRIQUE Description de la vidéo sur Youtube © BBC AFRIQUE

 

 

2-L’enquête est-elle tendancieuse?

Il se trouve que l’angle de traitement a été perçu comme à charge pour le Sénégal parce que :

  1. 1Un lien jugé inopportun par d’aucuns a été fait entre la pauvreté dans le pays et la présence de ressources minières importantes qui neseront exploitées qu’à partir de 2022.
  2. Les témoignages sénégalais recueillis sont exclusivement ceux d’opposants politiques au Président Macky Sall.
  3. Le frère du Président de la République, cité comme collaborateur de Frank Timis n’a pas été interviewé.
  4. Les images d’illustration d’une manifestation de 2012 contre les contrats pétroliers furent en réalité celles d’un autre rassemblement politique de forces hostiles et au régime en 2016.

 

Dans la deuxième partie de notre publication nous évoquerons la procédure d'attribution ainsi que les efforts consentis par l'ETAT du Sénégal pour assurer la transparence et la préservation des intérêts du pays dans l'attribution des contrats.

Cover de l'ouvrage The Black Book © XO Cover de l'ouvrage The Black Book © XO

 

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