17 novembre, diesel et gilets jaunes : les "beaufs" ont-ils droit à la parole ?

C'est à l'occasion du mouvement de protestation contre la hausse du prix du diesel que l'on a vu ressurgir chez certains commentateurs la vieille figure bien commode du "beauf" pour décrédibiliser la mobilisation. Mais ce fameux beauf, objet du sarcasme des chevaliers blancs d'un Progrès qui se ferait sans voire contre les classes populaires, qui est-il donc ?

Une mobilisation des gilets jaunes. © Philippe Huguen / AFP Une mobilisation des gilets jaunes. © Philippe Huguen / AFP
C'est le journaliste Jean Quatremer (qu'on ne présente plus) qui a lancé les hostilités ce samedi, en qualifiant les "gilets jaunes" de "beaufs poujadistes d'extrême droite". On peut certes regretter la brutalité du terme, mais il ne faisait qu'exprimer, à sa façon, la pensée profonde de nombre d'observateurs. En effet, tandis que certains relativisaient l'importance de cette hausse du prix du diesel face à d'autres luttes qui seraient prioritaires (égalité femmes/hommes, réchauffement climatique, lutte contre la misère...), d'autres n'hésitaient pas à dépeindre les protestataires en arriérés, ennemis de la planète, incapables de comprendre en quoi la transition écologique constitue désormais une urgence absolue.

Je ne suis, pour ma part, aucunement à plaindre. Néanmoins, ayant grandi jusqu'à mes 17 ans dans des villages vosgiens allant de 800 à 4000 habitants, il me semble que je sais de quoi je parle lorsque j'affirme que cette hausse de trente centimes en 18 mois est, oui, un étranglement violent pour les habitants des campagnes et des zones périurbaines.

Qu'on se comprenne : aucun d'entre eux n'est opposé idéologiquement à la transition écologique. Mais la voiture est tout simplement le seul moyen de déplacement dans ces espaces désertifiés qui, le plus souvent, sont particulièrement mal fournis en matière de transports en commun. Chez moi, on avait un bus le matin à 7h et deux bus le soir à 17h et à 18h, et, s'il m'arrivait de rater le car matinal, je n'allais pas en cours, le lycée se trouvant à plusieurs kilomètres de mon patelin. Je vous laisse imaginer mon émerveillement lorsque je suis parti faire mes études à Paris et que j'ai découvert le métro et ses quatre minutes d'attente.

Quelles alternatives à la voiture donc, pour les déplacements en pleine journée, chez le médecin, chez la famille, chez les amis, sachant qu'ils se trouvent tous dans le meilleur des cas à plusieurs kilomètres de votre domicile ? Ou si les rares bus ne desservent pas votre lieu de travail ? Il faut vraiment tout ignorer de la vie en dehors des centres urbains pour croire une seconde que les habitants de ces zones seront incités à emprunter d'autres moyens de transport : il n'y en a tout simplement pas, à ce jour.

Donc, force est de constater qu'il ne s'agit en aucun cas d'accélérer la transition écologique, mais, une nouvelle fois, de taper au portefeuille les perdants de la mondialisation. Les ruraux n'auront d'autre choix que de payer, n'ayant pas d'alternative à la voiture individuelle.

Bilan écologique du gouvernement, 18 mois après l'élection d'Emmanuel Macron. La conversion écologique de ces gens-là semble bien soudaine... © Discord insoumis Bilan écologique du gouvernement, 18 mois après l'élection d'Emmanuel Macron. La conversion écologique de ces gens-là semble bien soudaine... © Discord insoumis

Mais tout le monde n'a pas forcément conscience de cette réalité. J'ai lu et entendu, ces derniers jours, un grand nombre de démonstrations de mépris et d'hostilité envers ce mouvement. Avant même qu'elle ne soit bruyamment ressortie par M. Quatremer, la figure du "beauf" était déjà dans tous les esprits. Un stéréotype bien arrangeant, si repoussant que l'on n'envisage pas une seconde d'apporter du crédit à ses soucis.

Le beauf, pour ces esprits avancés, c'est un petit mec bedonnant avec une casquette "Ricard" (pour reprendre le bon mot de Coluche). Pas un sale type, certes, mais fondamentalement inintéressant. Il s'abrutit devant Hanouna, ne lit que le journal local et des BD, vote FN par bêtise, oublie tous ses soucis lorsque les Bleus rapportent la Coupe du monde. Pour parfaire le tableau, il possède également une syntaxe approximative et un sérieux penchant pour l'alcool et la viande grasse.

La gauche s'étant repliée dans les centres urbains depuis déjà un bon moment, le "beauf" ne proteste pas contre les lois anti-sociales du gouvernement, sur lesquelles il n'a pas vraiment le temps de se pencher, mais se trouve prêt à prendre les armes dès que l'on touche à sa sacro-sainte voiture. Il voue d'ailleurs un amour immodéré à cette dernière, par matérialisme primaire. Il a un boulot pénible et isolé et n'essaye même pas d'échapper à sa condition en partant faire de grandes études à Paris ou à Lyon, ce con.

Oui, ce con. Il est con, il n'y a pas d'autre mot. Il ignore autant le Progrès des jeunes cadres en costard que celui des étudiants parisiens. Qu'il reste avec son village, son foot et sa voiture. Son opinion ne peut qu'être bêtement primaire : il n'a pas eu l'occasion de fréquenter de grandes écoles ni de se cultiver, il n'a pas lu de grands penseurs, il n'a pas assisté à des conférences, il n'a pas voyagé, il n'a pas côtoyé d'autres cultures.

Une mobilisation des gilets jaunes. © Philippe Huguen / AFP Une mobilisation des gilets jaunes. © Philippe Huguen / AFP

Pourquoi un tel mépris ? L'explication est simple. Tout simplement, le "beauf" incarne un double échec. Celui des néolibéraux d'un côté, celui d'une partie des progressistes de l'autre. En effet, aucun de ces deux pôles n'est parvenu à inclure cette "majorité silencieuse", éloignée des villes, dans leurs idéaux de société respectifs. Chez ce "beauf" qui se prépare à manifester pour le prix de l'essence, pas de perspective d'ascenseur social ni d'élévation intellectuelle, pas de passion pour la libre entreprise ni pour les combats progressistes.

Parce qu'il ne peut pas vaincre les obstacle que la vie a placés sur sa route, il n'aura jamais la possibilité de sortir de sa condition et s'efforcera de se maintenir dans sa petite vie ordinaire, passive face aux évolutions de la société, centrée autour de son travail, de sa famille et de quelques loisirs. Et le plus souvent, cette tranquillité et cette stabilité suffiront à son bonheur.

Inévitablement, il sera plus prompt à réagir à une information le touchant directement ("je dépense trente centimes de plus en un an et demi") qu'à des sujets lui paraissant plus lointains. Cela explique, d'ailleurs, l'aisance de l'extrême droite et d'une partie de la droite lorsqu'il s'agit de s'adresser à cette couche de la population.

Marx lui-même, en son temps, critiquait le grand écart entre les ébats intellectuels des milieux aisés, préservés de toute forme de misère, et les préoccupations bien plus concrètes d'un prolétariat occupé avant tout à sa survie immédiate. Ne pourrait-on pas adresser le même reproche à de nombreux militants politiques, aujourd'hui ?

Voir soudain se lever ce contribuable vertueux et discret, qui a depuis longtemps cessé de soutenir les politiques néolibérales sans toutefois chercher à les renverser, voilà qui surprend et incite à la moquerie. Certains paraissent ne pas voir l'opportunité d'ouvrir ces nouveaux protestataires à une repolitisation plus vaste. La prise de conscience de l'injustice de la politique macronienne est là, l'envie de la combattre également. Le soutien et l'appui de militants plus structurés idéologiquement et plus expérimentés pourrait créer des convergences et ouvrir la voie à une véritable opposition populaire.

Mais pour cela, il va falloir que la gauche intellectuelle dont je suis, celle qui parle trois langues, paye un abonnement à Mediapart, évolue dans des centres urbains et lit de grands penseurs, cesse de rejeter ces "beaufs" dont les espoirs et les colères ne sont peut-être pas si éloignées des leurs. Leur rancœur n'est pas dirigée contre les écologistes, mais bien contre l'injustice d'un système dont ils ne pourront jamais sortir sans que l'État y mette de vrais moyens.

Quant aux néolibéraux, on ne saurait trop leur recommander de mettre en sourdine leur mépris des classes populaires. Ils risquent de se retrouver d'ici peu aux prises avec le ventre mou du pays, qui, lorsqu'il s'éveille après un long sommeil, n'a pas son pareil pour se faire entendre.

Des gilets jaunes ayant voulu interpeller le président Macron se sont fait évacuer avant son arrivée. © Philippe Huguen / AFP Des gilets jaunes ayant voulu interpeller le président Macron se sont fait évacuer avant son arrivée. © Philippe Huguen / AFP

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Un article d'un ami instit : La chasse aux automobilistes, à propos de la fracture entre les habitants des métropoles et la France périphérique...

Très bonne lecture !

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