Mennel Ibtissem et Maryam Pougetoux, deux femmes face à l'islamopsychose

On aurait presque pu croire les polémiques liées à la pratique de la religion musulmane disparues depuis l'interminable volet du burkini. Puis l'islamopsychose est revenue en force, prenant une forme plus que préoccupante : un véritable acharnement organisé et systématique. Comment expliquer que le port d'un simple voile suffise à réveiller une agressivité aussi sauvage contre des jeunes femmes ?

Psychose, définition :

1. Maladie mentale ignorée de la personne qui en est atteinte (à la différence des névroses) et qui provoque des troubles de la personnalité (ex. paranoïa, schizophrénie…). Synonymes : panique, folie.

2. Obsession, idée fixe.

Capture d'écran du film "Carnival of Souls" (1962). Capture d'écran du film "Carnival of Souls" (1962).

Lamentable. Comment qualifier autrement la polémique imbécile que la presse déroule comme un palpitant feuilleton depuis deux semaines ? C'est toute la France, du moins celle qui a fait le choix de suivre la cadence infernale des chaînes d'info et des réseaux sociaux, qui connaît aujourd'hui Maryam Pougetoux, présidente de l'UNEF à Paris-IV. L'auteur de ces lignes ne pourrait que se réjouir de voir une jeune femme progressiste, responsable d'un syndicat étudiant, sortir de l'ombre et devenir une icône. Hélas, cela s'est fait pour de mauvaises raisons. Personne ne connaît le discours tenu par la présidente de l'UNEF de Paris-IV au micro de M6 lors d'un reportage sur les universités bloquées. Il faut dire qu'il y avait un sujet sur lequel il était bien plus urgent de s'exprimer : la gueuse est allée jusqu'à s'exposer vêtue d'un hijab. Un hijab ! Un hijab !

Maryam Pougetoux, intervenant dans un reportage sur les universités bloquées. © Capture d'écran M6 Maryam Pougetoux, intervenant dans un reportage sur les universités bloquées. © Capture d'écran M6

Hop hop hop ! Ni une ni deux, Laurent Bouvet, co-fondateur du groupuscule islamophobe « Printemps républicain », se saisit de l'affaire. Maryam Pougetoux ne fait pas une seule minuscule allusion à sa foi lors de son intervention ? Et alors ? Il faut dire que M. Bouvet s'ennuie depuis la victoire totale de ses compagnons de lutte sur la jeune chanteuse Mennel Ibtissem il y a trois mois. Avec l'élégance pour laquelle on le connaît et on l'admire, l'éminent politologue poste le screen sur Facebook, accompagné du commentaire : A l'UNEF, la convergence des luttes est bien entamée... Lucide sur la lenteur de compréhension de ses supporters, M. Bouvet développe sa pensée sur Twitter : quelle la cohérence entre le féminisme affiché par l’unef (contraception, IVG, mariage pour tous, PMA...) et votre super militante qui affiche ainsi sa croyance religieuse ?

Tant pis donc si cette jeune femme a été désignée par ses pairs, qui l'ont estimée compétente pour représenter leurs intérêts. Tant pis pour la lutte qu'elle mène depuis peut-être des années, tant pis pour tout le travail qu'elle a accompli au service de ses camarades de Paris-IV. Elle n'est plus Maryam Pougetoux la présidente de l'UNEF mais Maryam la femme voilée. Un intrus, flou, confus, frustrant. Suspicieux. Une manipulatrice diabolique, une infiltrée au service d'une cause. Parce qu'elle porte un hijab, elle fait le pont entre la gauche étudiante et un islam pro-charia, peut-être jusqu'à Daech, dans un but évident de conversion des autres élèves.

Laurent Bouvet est satisfait. Comme toujours, ça marche. Les militants d'extrême droite, des vallsistes aux frontistes, insultent la jeune femme, fouillent son passé, l'accusent de tous les maux, culpabilisent ses soutiens. Il est interviewé pour réagir à la polémique. Il existe à nouveau, savoure sa puissance, attend la fin de la polémique pour se mettre en quête d'une nouvelle proie. Mais la situation prend vite une ampleur folle. Attiré par l'odeur du sang, Jean-Jacques Bourdin fait dire au sénilissime ministre de l'Intérieur que ce hijab est peut-être le signe d'un combat contre la société française avant d'enchaîner notamment sur la sympathie des jeunes de banlieue pour Daech. Marlène Schiappa, invitée à commenter les propos de son collègue, déclare en toute sérénité que le but de l'étudiante syndiquée est de faire du prosélytisme.

L'islamopsychose commence à prendre : ça y est, tout le monde a le droit de livrer sa petite analyse de la tenue vestimentaire de cette étudiante, puisque des ministres se sont prêtés à l'exercice sans aucune gêne. Le petit monde des éditocrates de chaînes d'info, constant dans sa bêtise, multiplie les jugements, les analogies douteuses. Les politiques sont invités à « réagir », et leurs commentaires sont souvent aberrants de conformisme laïcard. Au milieu de toute cette anxiété, rares sont les voix rappelant qu'un leader syndical n'est pas un fonctionnaire et n'a donc pas à s'auto-appliquer la règle de neutralité religieuse, mais elles existent.

Maryam Pougetoux est devenue un sujet de société, comme Mennel Ibtissem avant elle. C'est à ce titre qu'elle a droit à une couverture signée Riss (dont on ne conte plus les exploits) d'un Charlie Hebdo n'hésitant pas à jeter en pâture une étudiante de 19 ans à l'immense exposition médiatique dont il bénéficie. D'une intervention dans un reportage sur le mouvement étudiant à une couverture islamophobe d'un numéro de Charlie Hebdo : vous venez de vivre la semaine ordinaire d'une jeune femme musulmane en France, en 2018, qui a le front de s'afficher à la télé vêtue d'un hijab. L'islamopsychose.

La chanteuse Mennel Ibtissem et la responsable syndicale Maryam Pougetoux ont toutes deux été victimes de harcèlement islamophobe sur les réseaux sociaux. © Captures d'écran TF1 et Buzzfeed La chanteuse Mennel Ibtissem et la responsable syndicale Maryam Pougetoux ont toutes deux été victimes de harcèlement islamophobe sur les réseaux sociaux. © Captures d'écran TF1 et Buzzfeed

Les cas de Mennel Ibtissem et Maryam Pougetoux sont frappants de ressemblance, autant dans le mode opératoire des agitateurs d'extrême droite tels que Bouvet que dans les profils de leurs boucs émissaires. Nous avons ici affaire à deux jeunes femmes rayonnantes, maîtresses de leurs vies et de leurs choix, épanouies dans leurs domaines (la chanson pour l'une, la lutte sociale pour l'autre). Elles sont jeunes, belles, indépendantes et attirent la lumière sur elles, Mennel par la douceur qui se dégage de son art et Maryam par sa détermination à lutter. Et surtout : ni l'une, ni l'autre ne parle d'islam, à aucun moment. Leur vie ne tourne pas autour de ça. La religion est un élément de leur existence, mais ne la domine pas.

Ce sont toutefois deux personnes pleines de doutes et de frustration. Ces jeunes femmes ont grandi dans une France où elles ont dû faire face à une double pression : d'une part, des meurtriers prétendant exécuter des tueries de masse au nom de leur religion, d'autre part, des Français qui n'ont pas cherché à les connaître mais les ont observé, avec mépris, frayeur ou tout simplement incompréhension, comme si elles étaient des ennemies. Cet endurcissement les a menées à développer un esprit critique vis-à-vis de la société française et de l'ordre établi, ce qui plaît rarement à tout le monde. Néanmoins, par leur engagement artistique ou étudiant, elles démontrent sans aucun doute permis qu'elles sont des citoyennes françaises intégrées, prêtes à utiliser leurs compétences pour rendre la société meilleure.

Elles sont le cauchemar de tous les islamopsychotiques, eux qui ont toujours fantasmé les femmes musulmanes comme des épouses soumises ou des prosélytes fanatiques avec des tendances kamikazes. L'idée que la société française puisse accepter ces deux monstres répugnants, et des milliers d'autres à leur suite, leur est insupportable. C'est pourquoi ils focalisent l'islamopsychose sur le hijab (ou turban, dans le cas de Mennel), ultime technique pour empêcher Mennel et Maryam de pouvoir évoluer dans leurs domaines respectifs sans devenir d'office suspectes. Il faut les humilier, les écraser, les isoler. C'est du harcèlement dans ce qu'il a de plus bête, raciste et primaire.

Il faut cesser cette guerre qui est faite aux musulmans.  Ne nous focalisons plus sur des détails sans importance. Un hijab ou un turban va-t-il rendre moins beau le chant de l'une, moins pertinent le combat de l'autre ? Lors du prochain pic d'islamopsychose, laissons la parole aux musulmans et musulmanes, et n'écoutons aucun sexagénaire blanc nous expliquer qu'il sait mieux qu'une jeune femme ce qui est bien pour elle. Si nous voulons assurer la cohésion durable de notre société, alors réapprenons l'empathie, écoutons ce que l'Autre a à nous dire, sans à priori. Et arrivera forcément un jour où n'importe quelle femme pourra choisir de s'afficher avec un hijab sans risquer un dessin dégradant de Riss la semaine suivante.

Pour conclure cette chronique difficile sur une note plus douce, je vous recommande la dernière production du péril islamique pour pervertir notre civilisation... Bonne écoute !

Mennel - Je Pars Mais Je T'aime (Official Video) © Mennel Official

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