TRAGIQUE BAVURE DE BOUNTI.

NÉCESSITÉ D'UNE REDÉFINITION DES RELATIONS AFRIQUE-FRANCE.

 Toutes les actions militaires d'envergure, dans les phases d'exécution sur le terrain, connaissent des
déboires communément appelés effets collatéraux. Il s'agit de ratés, malheureusement très graves
dans certains cas, qui s'invitent dans le déroulement des opérations planifiées. Aucune armée, des
plus puissantes aux plus faibles, malgré les moyens sophistiqués dont elles peuvent disposer, n'a
réussi à éradiquer ces dysfonctionnements. Toute personne disposant d'un minimum de bon sens
comprend que cela soit indissociable des manœuvres militaires.
L'opération aérienne de la force Barkhane du 03 janvier 2021 à Bounti, ressemble comme à s'y
méprendre à cette configuration. Un mariage, jour d'allégresse, s'est transformé en jour tragique.
Une frappe aérienne tue des invités au mariage dans des circonstances commentées dans beaucoup
de journaux au Mali et en France notamment.
Mais au lieu d'une reconnaissance rapide de cette grosse bavure qui aurait pu apaiser un peu les
familles endeuillées et les populations de la région, les autorités françaises se sont empressées de tout
nier à travers Florence Parly, ministre des armées et Jean-Yves Ledrian, ministre des affaires
étrangères et de l'Europe.
Les versions de ces deux ministres français viennent d'être remises en cause par un rapport des
Nations Unis.
Voici ce qu'en dit Rémi Carayol du journal en ligne "Médiapart" le mardi 30 mars 2021:
"Une enquête des Nations unies conclut qu’une frappe aérienne conduite par l’armée française au
Mali, en janvier, a tué dix-neuf civils réunis pour un mariage, et non pas seulement des djihadistes,
comme le soutient pourtant le gouvernement.
À plusieurs reprises, en janvier dernier, Florence Parly et Jean-Yves LeDrian ont affirmé que l’armée
française n’avait commis aucune bavure en bombardant les environs du village de Bounti, au centre
du Mali, le 3 janvier. Qu’il n’y avait pas de mariage ce jour-là. Que tous les hommes tués lors de
cette frappe étaient des combattants appartenant à un groupe djihadiste. Que toutes les précautions
d’usage avaient été prises afin de s’assurer qu’il n’y avait pas de civils dans le lot. Si l’on se fie à un
rapport que l’ONU vient de publier, les deux ministres mentaient. Rendu public mardi, ce rapport a
été commis par la division des droits de l’homme de la Minusma, la mission des Nations unies au
Mali. Il confirme ce que plusieurs médias français, parmi lesquels Mediapart..."
Alors Madame Florence Parly et Monsieur Jean-Yves Ledrian, trêve de jactances et de mensonges.
Il est important de rompre avec le présupposé que tout attroupement est à rattacher à un
rassemblement de djihadistes dans cette zone. A ce rythme on pourrait même bombarder les cortèges
funèbres sur la route ou dans les cimetières.
Et malgré ce rapport accablant, on nie à Paris et aucune autorité malienne n'a osé l'ouvrir. La peur,
cette peur devenue consubstantielle aux autorités maliennes de se faire étriller si elles l'ouvrent, fait
son oeuvre.
Cet évènement soulève de nombreuses questions et appelle à l'ouverture d'une nouvelle ère dans les
relations entre les autorités françaises et les pays de l'espace francophone en Afrique. Le cas de
Bounti ne doit pas être analysé comme un crime planifié et délibéré. Le problème repose plus sur le
refus mordicus de reconnaître la méprise tragique. Une attitude qui renvoie à d'autres mensonges
plus sordides, plus inhumains qui, à ce jour, persistent. Le refus plus général de reconnaître les accès
meurtriers.
Pourquoi certaines autorités affectionnent tant les dérives macabres en Afrique et les cachent dans
la réserve des mensonges et crimes d'État qu'est le secret défense et que la bavure de Bounti rappelle
quand bien même elles seraient de natures différentes?
D'abord une mise en garde: Je voudrais préciser encore une fois que certaines autorités françaises ne
sont pas toujours représentatives de ce formidable peuple français et cela, pour éviter les amalgames
fâcheux désignant les Français, notamment ceux installés au Mali, à la vindicte. Aucun français ne
peut être tenu pour coresponsable d'actes dont il ignorait tout. Des crimes sont rapidement classés
"secret défense", artifices juridiques bien commodes pour cacher les crimes d'État.
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, et même plus loin, certaines autorités françaises
nagent en plein négationnisme dans les crimes commis sous leur autorité en Afrique. Je voudrais
juste rappeler quelques faits non exhaustifs.
Le 1er décembre 1944, pour avoir osé réclamer leurs salaires plusieurs centaines de tirailleurs ont
été massacrés par des gendarmes et troupes coloniales sur les ordres du gouvernement provisoire
que présidait Charles De Gaulle. Ainsi des personnes connues pour leur résistance au 3ème Reich et
respectées en France et ailleurs dans le monde venaient de donner l'ordre de tuer de pauvres diables
qui souhaitaient simplement toucher leurs soldes. Ils ne sont pas tombés sous les balles allemandes
en Europe durant la guerre, mais sous celles de leurs alliés français. Ils étaient au moins 1600 soldats
africains cantonnés dans le camp de Thiaroye, près de Dakar. Ils venaient des colonies: Côte d'Ivoire,
Dahomey (actuel Bénin), Gabon, Niger, Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique), Soudan français
(actuel Mali), Sénégal, Tchad, Togo. En plus de Charles De Gaulle, les donneurs d'ordre étaient le
ministre des colonies René Pleven (PPUS), le ministre de la guerre André Diethelm (UDSR), et celui
Ministre de l'intérieur Adrien Tixier (SFIO). Les généraux décisionnaires sur place étaient Marcel
Dagnan et . Yves de Boisboissel. Officiellement, les archives indiquent 35 morts, version utilisée par
le premier homme politique français qui a évoqué le sujet le 12 octobre 2012 à Dakar: François
Hollande.
Selon l'historienne Armelle Mabon, maîtresse de conférence à l'Université de Bretagne sud:
" L'absence de ces documents dans les archives ne relève pas du hasard, d'une perte malencontreuse
ou d'un mauvais classement. Nous sommes confrontés à une volonté de les soustraire à tout regard et
cela depuis près de 70 ans" Autrement dit, les documents seraient falsifiés, avec minoration des
chiffres, avant le classement "secret défense". L'historien Julien Mourre, dans sa thèse de doctorat,
parle de plusieurs centaines de morts.
Autre exemple.
Sous le gouvernement de la République française du 1er février 1956 au 21 mai 1957 présidé par
Guy Mollet (SFIO), les velléités indépendantistes au Cameroun ont été noyées dans le sang par Pierre
Messmer. Beaucoup d'historiens camerounais l'assimile à un génocide du peuple Bamiléké. Des têtes
étaient coupées et mises sur des piquets les jours de marché pour décourager la population de
rejoindre les indépendantistes. Il fallait faire peur aux vivants en se déchainant sur les morts. Des
villages rasés avec du napalm, des puits empoisonnés. Un déferlement de sadisme. Pierre Messmer a
été enterré avec tous les honneurs de la République.
Encore plus près.
Le 06 novembre 2004 l'horreur a franchi un nouveau cap. Le bombardement du camp militaire
français de Bouaké a provoqué la mort de 19 militaires français et d'un humanitaire étasunien. Le
procès de cette tragédie vient s'ouvrir le lundi 29 mars 2021. Une affaire sulfureuse dans laquelle on
subodore que l'ordre de bombarder viendrait du sommet de l'État en France. Le plan aurait été de
bombarder le camp militaire français pour, ensuite, en accuser Laurent Gbagbo que déjà, Jacques
Chirac, avant Nicolas Sarkozy, ne voulait pas voir à la tête de son pays, la Côte d'Ivoire. Le crime de
Laurent Gbagbo était simplement de vouloir que l'indépendance de son pays soit une réalité. Cela
n'était pas tolérable pour certaines personnes à Paris. Laurent Gbagbo continue de le payer encore
aujourd'hui. Trimballer manu militari à la CPI avec des chefs d'accusation qui se sont écroulés
durant son procès. Déclarer innocent mais toujours empêché de retourner dans son pays à cause de
l'obstination quasi maladive de la procureure Fatou Bensouda qui semble en mission commandée.
Lisez RFI du 1er avril 2021, dont certains journalistes avaient, peut-être involontairement, participé
à la campagne de déstabilisation de l'homme: "La Chambre d’appel de la CPI a confirmé, ce mercredi
31 mars 2021, la décision d’acquittement de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en
faveur de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé."
Pendant ce temps, les familles des militaires français n'ont, à ce jour, que leurs yeux pour pleurer.
Il est souhaitable que les juges français arrivent, enfin, à faire parler les ministres concernés par le
plan diabolique à l'époque: Dominique de Villepin, ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie,
ministre de la défense, Michel Barnier, ministre des affaires étrangères.
Ces données ne constituent qu'un florilège non exhaustif des pratiques qui, in fine, éloignent les
nouveaux francophones d'Afrique de la France. Je passe sur quantités de crimes, le massacre
d'algériens ordonné par Maurice Papon le 17 octobre 1961 à Paris, l'aide apportée par Total à Denis
Sassou Nguesso durant la guerre civile qui l'opposait à Pascal Lissouba au Congo Brazzaville...
Alors, une double révolution doit s'opérer. Dans le même temps que les dirigeants africains devraient
rompre avec ce séculaire complexe de larbinisme, de tête baissée et rasage de mur, les dirigeants en
France, gagneraient à se départir de ce complexe de suzeraineté, commandeurs de droit divin,
flingueurs en maître de toute émancipation dans cette Afrique demeurée une colonie avec des
supplétifs au pouvoir dans bon nombre de pays.
Les peuples ne se rejoignent en bonne intelligence que s'ils passent outre des élucubrations insensées
de leurs dirigeants obnubilés par un patriotisme débridé autrement désigné "intérêt supérieur du
pays", arrogant d'un côté et une variante du syndrome de l'imposture de l'autre, en Afrique.
Encore plus près de nous, le 26 février 2020, dans les comptes rendus de la commission des affaires
étrangères, de la défense et des forces armées du sénat, le sénateur de l'Eure, Ladislas Poniatowski, à
propos d'un chroniqueur de radio de Bamako, s'adressa à l'ambassadeur du Mali, présent avec ses
homologues des pays du G5 Sahel, en ces termes: " Messieurs les ambassadeurs, êtes-vous bien
certains de tout faire pour condamner les manifestations antifrançaises dans vos pays ? Je pense à un
événement en particulier, dont j'ai eu connaissance très peu de temps après le deuil qui a frappé
notre collègue Jean-Marie Bockel. Sur Radio Patriote, qui émet depuis Bamako, tous les mardis soirs,
une voix se permet d'accuser des « forces d'occupation » de « piller » les ressources africaines
« comme au temps des colonies ». Rien n'a été fait contre cet animateur, qui - ne vous y trompez
pas - ne vous aime pas et qui tape y compris sur vos gouvernements et vos chefs d'État, qu'il traite de
laquais nationaux aux ordres de Paris.
Monsieur l'ambassadeur, un geste très simple si vous voulez montrer que vous condamnez ces
manifestations antifrançaises, consisterait à arrêter ce genre d'émissions."
Un cas typique de pousse-au-crime avec une désinvolture extraordinaire. Quid de la liberté de la
presse? Quid des libertés individuelles? On demande à un État de sévir contre un chroniqueur
politique. Oui, parce que sous les tropiques un crime d'État est d'un banal. Ce chroniqueur n'attaque
pas les Français. Il critique les comportements des autorités françaises qui, par des manoeuvres
manipulatoires, en font des attaques antifrançaises.
Pouvons-nous un seul instant imaginer même un député malien sommant l'ambassadeur de France à
Bamako de sévir contre Eric Zemmour et Cnews pour ses propos nauséeux et racistes?
Face à ces atrocités humainement difficiles à accepter, le reflexe primaire du citoyen ordinaire est de
se protéger et cela va jusqu'à s'appliquer cette thèse de Valentin Musso: " Le déni survient quand la
réalité impose à une personne une situation intolérable. Un autre mécanisme peut alors entrer en jeu
: le rejet, qui permet d’évincer la réalité."
Je ne peux conclure sans vous soumettre une des idées de ce GRAND FRANÇAIS qu'est MICHEL
SERRES:
"Il y a des statistiques intéressantes sur l’augmentation de la bonté, oui. Quant à moi, je pense que
90% de l’espèce humaine est constituée de braves gens qui sont prêts à rendre service si l’on se casse
la gueule, et qu’il n’y a que 10% de gens abominables. Hélas, ce sont ces 10% qui prennent le
pouvoir. Je viens du Pays cathare, et les cathares disaient que plus on grimpe vers le sommet de la
société, plus on s’approche des puissances du mal. L’expérience de la vie m’a prouvé que ce n’est pas
faux. Mais comme on est des braves gens, on laisse faire ces 10%."
Un toilettage impérieux s'impose dans les relations entre la France et les pays francophones
d'Afrique. Une nouvelle ère doit s'ouvrir en urgence.
Yamadou Traoré
Analyste politique.

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