Le Président mal élu

« Monsieur le Président, êtes-vous légitime ? » Sans être posée, cette question est revenue comme un leitmotiv lors de l’interview-fleuve d’Emmanuel Macron par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. C'est une question qui n’appelle pas de réponse.

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Les talents oratoires de notre jeune président sont immenses. Il nous en a d’ailleurs donné une belle démonstration dimanche dernier. Face aux deux journalistes les plus taquins de France, Emmanuel Macron ne s’est jamais départi de sa superbe ; il est resté lui-même et a gardé le cap sur sa démonstration.

S'il a pu défendre sa conviction, démontrant sa maîtrise des dossiers, le président n’a pas su convaincre sur l’essentiel : sa légitimité.

Est-il légitime de bombarder la Syrie ? Est-il légitime d'instaurer un délit de solidarité ? Est-il légitime d'assigner à résidence ou expulser sur un simple soupçon ? Est-il légitime de manifester son opposition ?

Et le Président opposa d'abord la légitimité au droit en ce qui concerne son domaine réservé : la Défense et l'action extérieure de la France; puis il finit par opposer le droit à la légitimité face à la contestation populaire.

Dès lors, il n’est pas étonnant que la seule polémique soulevée par les éditorialistes le lendemain fût le manque de déférence supposé ou réel des deux journalistes. Ils ne portaient pas de cravates ; ils ont osé appeler le président par son nom voire son prénom ; ils lui ont coupé la parole...

Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel se seraient rendu coupable du crime ultime de lèse-majesté. Ils n’auraient pas respecté la légitimité du Président de la République.

Pourtant en face, le président a démontré qu'il était le président. Il est le président puisqu'il a été élu par les français. Et bien qu’ayant duré deux heures et demie, l’entretien pourrait se résumer en une seule phrase : 

Je fais ce pour quoi j’ai été élu.

Quelque soit le sujet évoqué, Emmanuel Macron s’en est toujours sorti grâce à cette pirouette : Ce que le président fait est ce que veut la majorité qui l’a élu. Un point, c’est tout et tant pis pour la minorité !

Or c’est justement là que le bât blesse : Emmanuel Macron n’a pas été élu par une majorité.

Emmanuel Macron a été élu par 20 743 128 électeurs soit 43,61% des inscrits. La majorité des électeurs n’a donc pas voté pour lui.

En fait, cette absence de majorité a été le fait de chacun de ses prédécesseurs à l’Élysée depuis la mise en place du suffrage universel en 1965.

Tous sauf un : Jacques Chirac.

En 2002, Jacques Chirac avait été élu par 62 % des électeurs. C’est le seul président à avoir été élu par la majorité des français. A la décharge des autres présidents, il était opposé au deuxième tour au candidat de l’extrême-droite.

…A la décharge des autres présidents, sauf un : Emmanuel Macron ; car lui aussi était opposé au second tour au candidat de l’extrême-droite.

Et c’est là que le bât achève la légitimité d’Emmanuel Macron. 56,39% des électeurs français n’ont pas voté lui. La majorité des électeurs n’ont pas voté pour lui  malgré le danger représenté par l’extrême-droite dont les français ne veulent pas.

L’électorat français est conservateur dans son essence. Ils se méfient des aventures politiques.

Lors des dernières élections présidentielles, trois candidats sur onze proposaient une nouvelle donne politique : Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et François Asselineau.

Les huit autres candidats représentaient l’offre classique : Droite, Gauche, Extrême-droite, Extrême-gauche et les habituels excentriques censés valider la pluralité de l’élection.

Les trois premiers n’ont suscité les votes que de 33,73% des inscrits.

La seule majorité dont peut se revendiquer Emmanuel Macron est celle à l’intérieur de ce tiers de l’électorat français qui plébiscite une nouvelle offre politique. Ce n'est pas encore suffisant pour assurer une stature présidentielle.

Et grâce aux vertus du scrutin majoritaire à deux tours, Emmanuel Macron a été élu.

Avec les voix de 18,19% des électeurs français au premier tour, Emmanuel Macron peut difficilement prétendre agir au nom de la majorité et mépriser comme il le fait la minorité.

Pour se défendre, le président mal élu a revendiqué l’élection législative; celle-ci lui aurait donné une « majorité » pour gouverner.  Mais là encore, il se fourvoie complètement. La majorité des électeurs français s'est abstenue de voter.

Aux élections législatives, un député est élu en moyenne par 22% des inscrits. 78% des électeurs ne se sentent pas représentés par l’Assemblée dite "nationale".

Avec 18,19% des inscrits au premier tour, le Président a été moins bien élu que les députés de la France Insoumise qu'il a pourtant fustigés dimanche et dont la moyenne élective se situe à 19,44% des inscrits.

D'ailleurs, fustiger 17 députés lorsqu'ils constituent la seule opposition sur 577 députés, c'est avouer une fébrilité, un manque de confiance dans sa propre légitimité.

En fait, il n'y a pas d'opposition au parlement.

La question de savoir si Emmanuel Macron aurait du informer le Parlement avant d'entrer en guerre était sans intérêt. D'abord parce que, dans le cas d'une frappe soudaine, comme ce fut le cas, le débat n'est pas soumis à un vote. Ensuite parce que le président détient une majorité dans ce parlement.

En matière de défense et d'action extérieure de l’État, le président fait seul ce qui lui plaît. Peu importe sa légitimité. Tel le dernier des Capétiens, il aurait même pu signer "parce que tel est mon bon plaisir". Et il semble même faire fi du Droit International.

Quant à l'opposition intérieure, n'étant pas représentée au Parlement, elle ne peut s'exprimer que dans la rue. Emmanuel Macron a justifié l'emploi de la force en vertu de l'autorité que lui confère le Droit français après son élection... fut-elle  peu représentative des intentions du peuple français.

Emmanuel Macron a substitué son autorité à sa légitimité.; il a l'intention de faire régner l'ordre. Et personne n'a discuté l'emploi des gaz lacrymogènes ou paralysants contre son propre peuple.

C'est uniquement de cela dont il fût question dimanche : la légitimité du président à utiliser la force. 

A quoi bon la légitimité, quand on a la force !

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